Santé / Monde

En Argentine, l'arrivée du vaccin russe ne fait pas l'unanimité

Temps de lecture : 6 min

L'obtention du Spoutnik V, annoncée avec grande satisfaction par le gouvernement, a alimenté les divisions politiques du pays.

Réception de 240.000 doses du vaccin Spoutnik V en provenance de Russie, le 28 janvier 2021, à l'Aéroport international d'Ezeiza (Buenos Aires). | Analía Garelli / Télam / AFP
Réception de 240.000 doses du vaccin Spoutnik V en provenance de Russie, le 28 janvier 2021, à l'Aéroport international d'Ezeiza (Buenos Aires). | Analía Garelli / Télam / AFP

On a senti comme un goût de victoire en Coupe du monde de la sélection nationale. L'envol du premier avion argentin vers la Russie, chargé de ramener les premières doses du vaccin Spoutnik V, a été relaté avec emphase par le journaliste Víctor Hugo Morales. Le même qui accompagna la liesse de tout un peuple, durant le Mondial 1986, quand Maradona crucifia les Anglais.

Ce 23 décembre, l'édito de Morales était intitulé «Le vol de l'espoir». À travers cette mise en scène épique, la chaîne C5N célébrait la campagne du gouvernement péroniste et tentait de faire oublier l'année 2020. Le pari était fait: le vaccin enverra la pandémie aux oubliettes. «Ce moment [celui du premier des trois vols Moscou-Buenos Aires, ndlr] devrait être sacré et permettre l'union des Argentins», sermonnait Morales, balayant avec mépris les doutes de la presse d'opposition.

La revue The Lancet, en publiant le 2 février un article à propos de l'efficacité à 91,6% du vaccin russe, offre l'occasion à l'officialisme (la majorité) de conforter sa position. L'ex-présidente et actuelle vice, Cristina Fernández de Kirchner, et la Casa Rosada (l'Élysée argentin) n'ont ainsi guère tardé à faire part de leur enthousiasme.

L'opposition, qui s'est illustrée sur tous les fronts jusque-là en se penchant sur des questions telles que le nombre de doses, les informations liées aux tests, le processus de validation par l'administration nationale du médicament (Anmat) ou encore les négociations avec d'autres laboratoires, n'a pour l'heure pas réagi à la nouvelle.

De l'autre côté, les injonctions à l'unité nationale du camp officialiste confirment l'existence de divisions sérieuses au sein de la population argentine face à l'importation de cet élixir d'Orient. La Russie a-t-elle si mauvaise presse dans le pays austral? Comment les Argentins perçoivent-ils le rôle de Moscou dans la géopolitique mondiale? «La Russie est pour beaucoup la terre du mal, en raison de son passé communiste et de la gestion contemporaine», analyse Martín Baña, historien et chercheur du Conicet (le CNRS argentin), spécialiste de ce pays. «La méfiance envers le vaccin russe est liée notamment à l'appartenance au bloc occidental de l'Argentine. Il n'y a pas de doute: s'il s'agissait d'un vaccin venant des États-Unis ou d'Europe, le traitement de l'information serait différent!»

La pandémie n'échappe pas à l'ornière idéologique

L'Argentine est le troisième pays, après la Russie et la Biélorussie, à avoir commencé la campagne de vaccination au Spoutnik V, le seul remède qu'il a pour l'heure obtenu. Le laboratoire états-unien Pfizer avait réalisé une partie des tests dans le pays, mais aucune dose n'est encore arrivée à Buenos Aires. Pour alléger les doutes de la population, le président Alberto Fernández s'est vacciné dare-dare, avant même Vladimir Poutine.

Selon le docteur en sciences sociales Daniel Feierstein, il n'y aurait pourtant pas en Argentine «de défiance naturelle envers la Russie. Ce qui s'est mis en place, c'est un bombardement médiatique contre le Spoutnik V, qui contraste avec la propagande positive dont bénéficient les autres laboratoires, poursuit le chercheur affilié au Conicet. Ce sujet n'échappe pas à la logique de la grieta [fissure] politique du pays. C'est la grieta qui articule l'opposition au vaccin et réveille des fantasmes anti-communistes vieux de cinquante ans.»

«Au sein de la population qui refuse la vaccination, le vaccin russe semble être celui qui génère le plus de doutes.»
Daniel Feierstein, chercheur en sciences sociales

La grieta, c'est cette opposition binaire entre deux camps politiques, les péronistes et les anti, qui guiderait les Argentins face à toutes sortes de sujets de l'actualité du pays. Une ornière idéologique marquée, dont il serait difficile de s'affranchir et qui participerait à alimenter une sorte de guerre froide permanente. La pandémie et la course aux antidotes n'y ont pas échappé.

«L'incidence sur la population est difficile à mesurer. Au sein de la population qui refuse la vaccination, le vaccin russe semble être celui qui génère le plus de doutes. Cette proportion diminuera à mesure que la population accédera aux doses», suppose Feierstein. Ses collègues de l'Université nationale de Quilmes ont mesuré début janvier les prédispositions sociales face aux nouveaux médicaments. Dans leur «Enquête sur l'impact du virus Covid-19 – Perceptions, valeurs et croyances autour de la pandémie», les chercheurs observent que 47% des plus de 3.200 personnes interrogées sont prêtes à se vacciner «dès que possible, avec n'importe quel vaccin».

Par ailleurs, 12% des sondés accepteraient de s'administrer les vaccins Spoutnik, AstraZeneca ou Sinofarm, tandis que Pfizer recueillerait à lui seul 14% des sondés. En affinant le questionnaire, les chercheurs obtiennent un soutien beaucoup plus élevé à l'option «n'importe quel vaccin» (quasiment 80%) chez les kirchneristas, tels que sont désignés les votants pro-gouvernement péroniste, en référence au clan Kirchner, le patronyme des ex-mandataires Cristina (2007-2015) et Néstor (2003-2007). Les macristas, opposés aux kirchneristas et partisans de Mauricio Macri, l'ex-président de droite libérale (2015-2019), n'atteignent pas 20%.

Une bonne gestion toute relative

Du côté de la communauté scientifique argentine, le soutien au gouvernement semble large, au moins par mutisme, puisqu'une seule voix se fait entendre dans les médias d'opposition. «Je suis la seule en public [à m'opposer au vaccin russe] mais en privé, c'est autre chose: de nombreux spécialistes en immunologie se montrent critiques», a lancé la biotechnicienne Sandra Pitta à la chaîne d'info en continu TN le 28 janvier, regrettant que la communauté scientifique de son pays n'imite pas celle du Mexique, qui serait selon elle montée au créneau face à l'arrivée du même antidote dans son pays. Cette chercheuse du Conicet s'est prononcée sur la question de la dose de géopolitique insérée dans les flacons russes: «La Russie est entrée dans la course mondiale, mais dans aucun pays sérieux.» Sous-entendu: le sien est une farce.

La répercussion politique de ce vaccin s'est faite visible dans la partie d'échecs qui oppose les gouvernements de la nation (péroniste) et de la ville de Buenos Aires (libéral, anti-péroniste), respectivement menés par Alberto Fernández et Horacio Larreta. Après des mois de gestion conjointe des confinements successifs, l'écart entre les deux hommes politiques s'est creusé.

«En Argentine, un produit pharmaceutique qui viendrait d'Allemagne gagnera toujours sur son concurrent, de production nationale.»
Martín Baña, historien

Testé positif début janvier, Larreta a dans la foulée refusé de se faire vacciner au Spoutnik V. «Un geste politique contradictoire» aux yeux de Feierstein, qui signale que son administration accepte sans rechigner la mise en place du plan de vaccination (non obligatoire). Larreta fait partie de l'opposition politique mesurée, qui se contente de signaler le manque d'informations ou la rapidité du processus de validation. D'autres vont plus loin, tels qu'Elisa Carrió, une autre figure de l'opposition et actuellement libre de tout mandat, qui a déposé une plainte contre l'État pour empoisonnement de la population.

«L'utilisation politique du vaccin n'est pas seulement le fait de l'opposition, poursuit Feierstein. Le gouvernement a commis une erreur en annonçant des chiffres de doses qu'il ne pourrait pas apporter.» Début décembre, on promettait que dix millions d'Argentins seraient vaccinés «entre janvier et février»... Fin janvier, moins d'un million de doses avaient été acquises par Buenos Aires. «L'Argentine n'a pas les infrastructures pour réaliser une vaccination rapide et massive. L'État argentin est faible, sa capacité organisatrice limitée, d'autant plus après le mandat de Macri.» Selon le chercheur, ce n'est pas l'origine du médicament qui pose le plus de problèmes, «mais ces discours auto-glorificateurs, qui ont consisté à comparer notre pays aux pays scandinaves. Les critiques sont comme un effet boomerang. Car la gestion de la pandémie a peut-être été bonne... Mais seulement si on la compare à d'autres pays du tiers-monde.»

Le «tiers-monde», c'est justement ce que la Russie souhaiterait conquérir, selon Martín Baña. «Le pays poursuit un objectif géopolitique clair, qui consiste à se repositionner à niveau mondial, considère l'historien. Poutine sait que son peuple est favorable à une Russie puissante, au souvenir de l'empire. Il s'agit pourtant d'un pays semi-périphérique, ce qui l'oblige à viser large et exporter le vaccin à d'autres pays périphériques.»

Se rappeler qu'ils viennent d'un pays périphérique peut éveiller une certaine «sensibilité» chez une partie des Argentins, ce qui expliquerait en partie le refus du Spoutnik V. Pourtant, comme le signale à juste titre Baña, «en Argentine, un produit pharmaceutique qui viendrait d'Allemagne gagnera toujours sur son concurrent, de production nationale». Les sceptiques n'auront qu'à se balader sur les réseaux sociaux de l'ambassade de Russie ou sur les comptes Facebook et Twitter dédiés au médicament russe, pour se laisser convaincre de l'efficacité du «premier vaccin répertorié contre le Covid-19».

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