Culture

«The Morning Show»: l'éclatante revanche de Jennifer Aniston

Temps de lecture : 6 min

L'actrice embrasse pleinement les aspérités de son personnage narcissique, souvent antipathique, et prêt à sacrifier les autres pour sauver sa peau.

«Cette série, c'est vingt ans de thérapie emballés dans dix épisodes», a confié Aniston au Los Angeles Times. | Capture d'écran YouTube via A_ A
«Cette série, c'est vingt ans de thérapie emballés dans dix épisodes», a confié Aniston au Los Angeles Times. | Capture d'écran YouTube via A_ A

L'une des toutes premières séries à aborder frontalement le mouvement #MeToo, The Morning Show, est une franche réussite. Créée par Kerry Ehrin et Jay Carson, la série se déroule dans les coulisses d'une matinale populaire et s'organise autour d'une galerie de personnages complexes, chacun illustrant un chaînon de la machine télévisée.

À l'écriture soignée, aux sujets fouillés et nuancés, s'ajoutent des touches d'humour bienvenues (irrésistible Billy Crudup!) au cœur d'une intrigue pourtant dense et douloureuse. La série marque surtout le retour attendu sur le petit écran d'une des plus grandes stars de la télévision américaine: Jennifer Aniston, l'éternelle Rachel de Friends. Seize ans ont passé depuis la diffusion du dernier épisode de la sitcom culte, sans qu'aucun des six «amis» ne parvienne tout à fait à faire oublier le rôle qui les a rendus célèbres. Et voici que Jennifer Aniston, après une succession de comédies romantiques plus ou moins catastrophiques, réussit l'impensable avec ce rôle dramatique aux antipodes –en apparence– de Rachel Green.

Carnet de route

C'est en pyjama que l'on découvre Alex Levy, durement tirée de son sommeil par le réveil, dès 3h30 du matin. C'est le début de la routine pour la présentatrice de la matinale, qu'elle anime aux côtés de son collègue et ami de toujours, Mitch Kessler (Steve Carell). Tapis de course pour garder la forme, patchs anticernes, massage du visage, antirides, brushing, et départ pour le studio. Sans oublier de remettre à l'annulaire cette alliance qu'elle retire à domicile.

Ces premières scènes établissent clairement le carnet de route de la série qui ambitionne de faire voir l'envers du décor, les coulisses d'une fabrique de l'image. De fait, on fréquente plus l'Alex Levy de la sphère intime, le visage à nu, lunettes sur le nez, dans des tenues sobres et confortables, affairée aux sujets du jour; ou dans sa loge, là où son équipe s'affaire à camoufler les marques de stress et de fatigue. Si, à l'écran, Alex affiche un ton enjoué et souriant, elle implose en coulisses ne sachant comment contenir ses sentiments contradictoires: incrédulité face aux accusations de harcèlement sexuel portées contre Mitch, tristesse de voir leur collaboration réduite en poussière. Mais aussi de colère, impuissante devant ce sabordage de leur succès commun et l'angoisse dévorante de la perte d'un travail qui représente toute sa vie.

«Elle est perçue comme riche et puissante, maintenant. Ce qui faisait sa magie, c'était d'incarner “la fille d'à côté”.» Ces mots de Fred Micklen, le patron de la chaîne, au sujet d'Alex, sa présentatrice vedette, ne s'appliquent-ils pas parfaitement à Jennifer Aniston, elle qui fut pendant plus de dix ans la «petite fiancée de l'Amérique»?

C'est bien là l'une des nombreuses trouvailles de The Morning Show que de jouer avec l'image de la star au travers de son personnage. La «fille d'à côté», c'est Rachel Green qui, d'enfant gâtée, apprendra auprès de sa bande d'amis à s'émanciper, de serveuse de café jusqu'à l'accomplissement de son rêve de toujours dans l'univers de la mode. Alex Levy, c'est un peu Rachel Green seize ans plus tard, le cynisme en plus. Une même ambition de réussite sociale, un même refus de se laisser enfermer dans des cases. Et pourtant, dans le faciès d'Aniston, aucune trace de la Rachel d'antan. Bouillonnante, l'énergie rageuse, elle exulte littéralement de pouvoir, enfin, jouer autre chose. Non plus la fille d'à côté, mais une femme puissante, obnubilée par son propre instinct de survie.

«Cette série, c'est vingt ans de thérapie emballés dans dix épisodes», a confié l'actrice au Los Angeles Times. Difficile en effet de ne pas voir l'actrice –et toute figure publique– dans cette scène où Alex craque dans la limousine qui l'emmène vers une soirée de remise de prix avant d'essuyer ses larmes et d'afficher un sourire éclatant au flash des caméras. Ou bien quand un passant exige d'elle un selfie, sans prêter attention au visage bouleversé de la star. «Connard, tu crois que je t'appartiens?» se met à crier Alex, «Que je suis à ta disposition parce que tous les matins à la télévision, je te fais oublier la misère du monde?»

Le personnage livre la solitude de la célébrité et ses artifices. Chaque événement de la vie privée passe par les mains de l'équipe de la communication de la chaîne, d'abord, mais aussi par celle de la star qui doit sans répit soigner son image, son fonds de commerce. Alex rappelle sans cesse que chacune de ses apparitions est une «mine de spéculation» pour le public.

«Une pitié teintée de sympathie»

Les dialogues multiplient les allusions directes à la vie privée d'Aniston qui, depuis Friends, est devenue l'une des personnalités les plus scrutées de la presse people. Après les brushings façon Rachel de tous les magazines féminins, le mariage de l'actrice avec Brad Pitt fut une mine d'or pour les médias. La petite fiancée de l'Amérique au bras du sex-symbol ultime, en voilà un beau conte de fées américain!

Et puis, patatras, divorce et scandale. Le camouflet, l'humiliation publique, d'avoir été quittée pour une femme plus jeune, Angelina Jolie, décrite comme plus «sexy». Quand, dans la série, Alex se sépare de son mari Jason, sa communicante lui annonce: «Si c'est toi qui demandes le divorce, tu passeras pour une femme sans cœur. Si c'est Jason, les gens penseront qu'il t'a surprise avec un autre homme. Ou bien qu'il ne supportait plus de vivre avec tes exigences de star, ce qui donnerait de toi une image déplorable. Sauf, bien sûr, si Jason te trompait avec, disons, une femme plus jeune. Ça passe bien, ça. Les gens auront pitié de toi mais une pitié teintée de sympathie.» Cette pitié s'est affichée en une des magazines, les tabloïds faisant de Jennifer une victime éplorée, torturée même par une femme présentée comme fatale, diabolique, et voleuse de mari.

Le flot d'animosité dévoile toute la complexité du personnage, la fragilité mise à nu.

Cette même presse qui, pendant des années, multiplie les unes lui inventant des grossesses. «Page Six [un célèbre tabloïd américain, ndlr] croit que je suis folle», dit une Alex catastrophée à son époux. «Page Six a cru que tu étais enceinte dix fois l'année dernière. Quelle importance?», lui rétorque-t-il. Car malgré tout l'amour pour leur «Jen» nationale, les médias américains ont un reproche: son absence de progéniture. On lit dans ces unes racoleuses le jugement de toute une société sur la femme qui ne devient pas mère. «Je n'aime pas la pression que les gens me mettent, à moi et aux femmes; que l'on a échoué en tant que femme si l'on n'a pas procréé. […] On dit ça continuellement à mon sujet: que j'étais trop carriériste et focalisée sur moi-même; que je ne veux pas être mère, et comme c'est égoïste de ma part», déclarait-elle au magazine Allure en 2014.

«Comment peux-tu être aussi égoïste?» l'accuse un jour Lizzie, sa fille dans la série, lui reprochant d'avoir toujours priorisé sa carrière au détriment de sa famille. Alex, alors, livre à sa fille une violente diatribe, véritable tour de force. Elle y revendique son ambition, son désamour pour un mari au ton trop souvent condescendant, le sacrifice de son corps, sans cesse disséqué par le regard des autres, et jamais tout à fait remis de la maternité.

Le flot d'animosité dévoile toute la complexité du personnage, la fragilité mise à nu. Et Aniston d'embrasser pleinement les aspérités de son personnage narcissique. Incarner cette Alex souvent antipathique, prête à sacrifier les autres pour sauver sa peau, ne lui fait pas peur, bien au contraire.

Le masque tombe

Dans une interview à Variety, l'actrice a expliqué avoir pensé à l'actrice Shirley MacLaine, seule femme à traîner avec la bande masculine du Rat Pack, menée par Frank Sinatra. Jennifer Aniston y répondait à Lisa Kudrow, la Phoebe de Friends, qui demandait si Alex Levy avait des amies femmes. «Non, non, répond Aniston. Elle fait partie de la bande des garçons.» On en revient à l'amitié et l'on se souvient comment les six acteurs et actrices de Friends avaient marqué l'histoire, en négociant collectivement leur salaire pour être tous sur un pied d'égalité.

Car tout l'enjeu pour Alex est là. Se libérer du club de l'entre-soi masculin, au sein duquel elle avait gagné sa place sans jamais en faire vraiment partie. Sortir de l'individualisme qui l'a rendue aveugle aux agissements de Mitch. Et abandonner tout projet d'une prise de pouvoir en solitaire au profit d'une force solidaire. Dans la relation ambivalente qui se construit avec sa nouvelle collaboratrice Bradley Jackson (Reese Witherspoon, qui était apparue dans Friends pour jouer Jill, la sœur de Rachel), Alex comprend que les motivations de chacun ne sont pas toujours liées à des questions de rivalité ou de profit personnel.

Bradley Jackson (Reese Witherspoon) et Alex Levy (Jennifer Aniston) dans The Morning Show. | Capture YouTube via RapidTrailer

Que certains sont habités par leur vocation de journaliste, par l'amitié ou bien l'amour, quand d'autres sont en quête de vérité. Lorsque la vérité finit par éclater, le masque d'Alex tombe et sa rage se mue en un mea-culpa éloquent. Cette sincérité n'aurait pu fonctionner sans une mise en scène au plus près des visages. En gros plan, Jennifer Aniston éructe, pleure, sans coquetterie aucune et laisse apparaître, sans fard, le passage du temps et de la chirurgie esthétique. Soit le visage d'une actrice d'aujourd'hui qui, ne pouvant plus se protéger des regards intrusifs, s'empare d'un personnage de fiction pour crier à la face du monde ses quatre vérités.


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