Monde / Économie

L'Espagne se rêve en Robin des Bois, sa population peut-elle y croire?

Temps de lecture : 6 min

Le gouvernement a annoncé une réforme de la fiscalité qui devrait garantir que les plus riches contribuent davantage à la relance après la crise. Certains doutent que le système fiscal, l'un des principaux facteurs de pauvreté et d'inégalités, change réellement.

Manifestation à Barcelone le 28 janvier 2021 contre les restrictions liées au Covid-19. «Des pensions décentes! Répartissez la richesse», demande cette femme. | Josep Lago / AFP
Manifestation à Barcelone le 28 janvier 2021 contre les restrictions liées au Covid-19. «Des pensions décentes! Répartissez la richesse», demande cette femme. | Josep Lago / AFP

Taxer les riches pour financer la relance. L'idée séduit plus que jamais, surtout depuis la publication du dernier rapport d'Oxfam lundi 25 janvier, dans lequel on apprend que la fortune des dix hommes les plus riches de la planète a crû de 500 milliards de dollars depuis le début de la pandémie de Covid-19, pendant que 200 millions de personnes ont basculé dans la pauvreté à travers le monde.

En Espagne, le gouvernement s'est engagé à mettre en œuvre une réforme pour «garantir que ceux qui possèdent le plus contribuent plus [que les autres]». C'est ce qu'a assuré Pablo Iglesias, vice-président du gouvernement et ministre des Droits sociaux, lors de la présentation du projet de budget de l'État, fin octobre 2020.

De tous les pays développés, c'est celui dont l'économie souffre le plus, selon le Fond monétaire international (FMI). D'après Oxfam Intermón, branche espagnole de l'ONG, 790.000 personnes auraient plongé dans la pauvreté sévère (moins de 16 euros par jour, soit autour de 480 euros par mois) depuis mars 2020. Ce fléau touche désormais 5,1 millions d'Espagnols, c'est-à-dire près de 10,9% de la population, une hausse de plus d'un pour cent. Au total, près de 23% des habitants seraient en situation de pauvreté (moins de 24 euros par jour, autour de 720 euros par mois), contre 20,7% l'an passé.

Cette tendance n'est malheureusement pas une surprise. «Le Covid-19 [...] a atterri dans une société avec de graves problèmes d'inégalités économiques et sociales accumulés depuis la dernière crise [en 2008, ndlr]. Il [n'a fait] qu'empirer gravement les facteurs sur lesquels reposent ces inégalités dans notre pays», souligne le document. Les bas salaires, le chômage élevé, les emplois précaires et une faible redistribution font de l'Espagne l'un des pays les plus inégalitaires de l'Union européenne (UE).

Quand le gouvernement prétend renverser la vapeur

C'est dans ce contexte que le gouvernement de coalition, mené par le socialiste Pedro Sánchez, avait pris ses fonctions en janvier 2020, juste avant que la pandémie ne vienne chambouler les règles du jeu. À l'époque, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) avait signé un accord de coalition avec le parti de gauche radical Podemos, dirigé par Pablo Iglesias. Plan de lutte contre la pauvreté, réforme du marché du travail, mise en place d'un revenu minimum vital... Ce pacte de gouvernement laissait entrevoir un programme qui prendrait le contre-pied des réformes d'inspiration libérales qui avaient été mises en œuvre en réaction à la crise économique de 2008.

Une réforme profonde de la fiscalité faisait partie du lot. Elle devait permettre la mise en place d'un système de redistribution digne de ce nom.

À l'époque, déjà, «une grande partie de la population était en difficulté à la fin du mois et beaucoup ne pouvaient faire face à aucune dépense imprévue», se souvient Carlos Susía, directeur de l'antenne espagnole du Réseau européen de lutte contre la pauvreté (EAPN). Un an plus tard, la pandémie les a poussés dans le gouffre. «Sur le terrain, la pression augmente dans les centres d'assistance aux personnes en situation de pauvreté. Ils voient arriver de nouveaux profils, des personnes qui n'avaient jamais eu recours à ces centres avant.»

«À la gare, il y avait toujours des âmes charitables pour nous aider à payer les billets. Maintenant, les gens ne s'approchent plus de moi. Ils ont peur que je leur refile le virus.»
Trinidad Velazco de los Santos, sans domicile fixe

Ceux qui en souffrent le plus sont les 10% les plus pauvres. Certains luttent tout bonnement pour survivre.

«C'était déjà pas facile avant, mais maintenant...» Manuel Alejandro Román Puerto, 36 ans, attend son tour devant un centre d'accueil social du quartier populaire de La Macarena, à Séville, en Andalousie. Plus grande région d'Espagne, l'Andalousie est le territoire où le nombre de nouveaux pauvres est le plus important. Manuel Alejandro vit sans domicile fixe depuis dix ans. «Avant, je “bombais” [il faisait d'énormes bulles de savon, ndlr] pour les enfants sur la place de l'Alameda [d'ordinaire très animée]. Les parents me donnaient un peu d'argent.» Mais les touristes ont déserté la ville, les bars ferment à 18h et ne peuvent recevoir qu'un nombre limité de clients.

«On allait aussi faire les récoltes dans le sud de la France», ajoute Trinidad Velazco de los Santos, 46 ans, sa compagne. «On allait à la gare, et il y avait toujours des âmes charitables pour nous aider à payer les billets. Maintenant, les gens ne s'approchent plus de moi. Ils ont peur que je leur refile le virus. Mais je les comprends», soupire-t-elle. Les combines pour empocher quelques euros tournent elles aussi au ralenti. Les files d'attente semblent désormais sans fin devant les services sociaux. «Les gens sont nerveux, des bagarres éclatent dans les queues.»

Heureusement, les plans d'aide massifs déployés par les autorités ont permis de limiter la casse. Oxfam estime que les ERTE (expédient de régulation temporaire d'emploi, équivalent du chômage partiel en Espagne) auraient sauvé de l'abîme près de 710.000 personnes.

«Moi, je travaillais dans un bar. Je suis en ERTE. Je gagne 30% de moins que d'habitude, je suis seule avec trois enfants», explique Mariam*, une jeune femme originaire du Sénégal qui habite Séville. Mariam ne souhaite pas s'attarder sur son histoire. Mais elle fait partie de ceux qui auraient certainement basculé de l'autre côté sans cela. Femmes, immigrés et jeunes sont les catégories de la population les plus exposées selon l'ONG.

Tout va très bien, madame la marquise

De l'autre côté du spectre, les milliardaires espagnols ont déjà largement repris du poil de la bête. Selon le dernier rapport sur les inégalités évoqué précédemment, la totalité de leurs fortunes accumulées avait chuté de 153 milliards de dollars (126 milliards d'euros) le 19 février 2020 à 95 milliards (78 milliards d'euros) un mois plus tard. Mais au 31 décembre dernier, elle était déjà remontée à près de 128 milliards de dollars (105 milliards d'euros). Ils ont donc déjà récupéré 32,5 milliards de dollars (27 milliards d'euros).

En comparaison, la somme mobilisée par les ERTE est de 24 milliards d'euros selon l'ONG. Les 10% les plus pauvres ont perdu proportionnellement sept fois plus de revenus.

«Tout changer d'un coup alors que l'économie n'a pas encore redémarré serait risqué. Si on augmente les taux, il faut le faire petit à petit.»
Luis Ayala Cañon. professeur d'économie et ancien directeur de l'Institut espagnol des études fiscales

Mettre «ceux qui possèdent le plus» à contribution? Cela fait sens, admet Luis Ayala Cañon. Professeur d'économie à l'Université nationale d'enseignement à distance (UNED), il travaille régulièrement sur le thème des inégalités et de la pauvreté. Il a également été directeur de l'Institut espagnol des études fiscales. «Nous avons une pression fiscale inférieure de 5 à 6 points par rapport au reste de l'Union européenne.» Le même écart existe avec le niveau des dépenses sociales. «Notre protection sociale est basse par rapport à notre niveau de richesse. Mais on ne peut pas avoir un État-providence qui protège largement si on ne le finance pas de façon adéquate.»

La faiblesse des recettes fiscales constitue ainsi l'un des facteurs principaux des inégalités et de la pauvreté en Espagne. Oxfam émet d'ailleurs cinq recommandations pour aider le pays à limiter l'impact de la crise et en sortir sans laisser les plus vulnérables sur le bord de la route. Elle préconise notamment «une réforme fiscale qui instaure un impôt plus progressif et lutte contre l'évasion et l'optimisation fiscale».

Des hausses d'impôt «cosmétiques»

Dans son budget de 2021, qui concentre le plus haut niveau de dépenses sociales jamais déployées en Espagne, le gouvernement a inscrit une hausse de l'impôt sur le revenu de travail et du patrimoine. «Mais ce sont des mesures “cosmétiques”, tempère Luis Ayala. Les augmentations sont très faibles et ont plus d'impact sur l'opinion publique que sur les recettes fiscales.»

Ces hausses ne devraient pourtant être que les premiers pas vers un changement plus global. Le 30 décembre 2020, le ministère des Finances annonçait la création d'un groupe de travail pour mettre sur les rails une réforme en profondeur du système fiscal dans le but de le rendre «plus progressif et redistributif». Le gouvernement travaille également à une loi contre la fraude fiscale, une des principales responsables de la faiblesse des recettes fiscales en Espagne.

Il s'agit même du premier problème auquel il faudrait s'attaquer, selon l'ancien directeur de l'Institut espagnol des études fiscales: «Depuis une vingtaine d'années, il y a eu plusieurs tentatives de faire une grande réforme. Les gouvernements nomment régulièrement une commission d'experts, qui définit quel serait le système fiscal optimal pour l'Espagne. Mais la vérité, c'est que nous n'allons pas vers une réforme significative cette fois-ci non plus. De plus, tout changer d'un coup alors que l'économie n'a pas encore redémarré serait risqué. Si on augmente les taux, il faut le faire petit à petit.»

Une chose est sûre: «Si on veut augmenter l'ensemble des prestations sociales et, surtout, améliorer nos services basiques, comme la santé et l'éducation, il faut de grands changements dans le système fiscal. Pour le moment, le gouvernement ne fait que de tout petits pas.»

Il faudra pour cela dépasser un blocage récurrent: le consensus politique est très difficile à obtenir en la matière. «Certains partis promettent systématiquement de baisser les impôts et en font un point central de leur programme», note Luis Ayala Cañon. La pandémie et ses ravages peuvent-ils faire bouger les lignes?

*Le prénom a été changé.

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