Société / Culture

Les psys à travers le miroir déformant du cinéma

Temps de lecture : 6 min

Ridicules, empathiques ou psychopathes... les représentations de ces spécialistes à l'écran sont souvent éloignées de la réalité. Ce qui peut poser un problème pour l'accès au soin des patients.

Hannibal Lecter dans Le Silence des Agneaux, Sean Maguire dans Will Hunting, Jennifer Melfi dans Les Sopranos et Philippe Dayan dans En Thérapie. | Captures d'écran Youtube (Montage Slate.fr)
Hannibal Lecter dans Le Silence des Agneaux, Sean Maguire dans Will Hunting, Jennifer Melfi dans Les Sopranos et Philippe Dayan dans En Thérapie. | Captures d'écran Youtube (Montage Slate.fr)

Le 4 février, Arte lance En thérapie, avec Éric Toledano et Olivier Nakache à la réalisation. Située dans une période post-attentats du Bataclan, cette nouvelle série nous fait découvrir cinq personnages à travers leurs séances de psychothérapie. Une adaptation, avec notamment Carole Bouquet et Reda Kateb, de la série israélienne Be Tipul, qui a déjà eu sa déclinaison américaine, In treatment. Le psychanalyste qui les suit, lui-même en plein crise conjugale, est incarné par Frédéric Pierrot. L'action se situe sur son divan, durant la cure de chacun des personnages.

«Mes films sont une sorte de psychanalyse, sauf que c'est moi qui suis payé et ça, ça change tout.» Comme Woody Allen, de nombreux réalisateurs et réalisatrices ont truffé leur film de psy. De Hitchcock aux Sopranos en passant par Hannibal Lecter dans Le silence des agneaux, ils sont récurrents à l'écran, jusqu'à devenir un genre à part entière. Psychiatres, psychologues, psychanalystes… Leur distinction est souvent floue et leurs représentations assez éloignées de la réalité.

Bienveillants ou manipulateurs, ridicules et impuissants à soigner leurs patients ou bien encore dangereux psychopathes, les psys de l'écran suscitent le rire ou la crainte. Leur représentation influe ainsi sur leur image sociale, et certains patients ne consulteront pas, alors qu'ils en ont besoin. Ceci pose donc une question de santé publique: comment sont représentés les psys à l'écran?

Des facilités scénaristiques

«Si la psychiatrie n'existait pas, les films auraient dû l'inventer. Et c'est en partie ce qu'ils ont fait, d'une certaine façon.» Le psychiatre Irving Schneider s'est penché sur l'histoire des représentations des psys à l'écran. Selon lui, si la psychiatrie et les films ont développé une affinité particulière, c'est qu'ils partagent cet attrait pour la description des comportements humains en général et de la déviation de la norme en particulier. Les psys pullulent à l'écran parce qu'ils interrogent la psyché humaine et permettent ainsi plus de facilités scénaristiques qu'un dermatologue ou un ophtalmologue.

«Dès le début du XXe siècle, les réalisateurs ont inventé une nouvelle profession qu'ils ont appelée la psychiatrie, continue Schneider. Les années passant, le personnage est devenu le pilier d'une variété de scénarios et de genres. De temps en temps, la profession inventée –intentionnellement ou par coïncidence– recoupe la vraie profession de psychiatre, mais la plupart du temps, elle crée sa propre nosographie, ses propres traitements, théories et praticiens.»

Le cinéma est la caisse de résonance de l'esprit du temps. Durant la première moitié du XXe siècle, les psys étaient représentés soit négativement comme des bouffons incompétents, soit positivement comme des détectives de l'inconscient.

Mais, durant les années 1960 et 1970, la vague antipsychiatrique entraîne une perte de grâce. Pour ce courant de pensée, c'est la société qui rend malade et la psychiatrie qui rend fou. Le psy devient alors un sadique, maître d'une institution asilaire auquel le héros vient se heurter comme dans Vol au-dessus d'un nid de coucou.

Puis, les années 1990 ont vu apparaître des personnages plus équilibrés, moins caricaturaux. Des psys qui mettent des limites avec leurs patients. Des professionnels, qui ont aussi leurs failles d'êtres humains, comme dans Sixième sens ou encore Gothika.

Trois grands types de psys

Schneider retient trois grands archétypes de psys à l'écran: les Drs «Dippy», «Evil» et «Wonderful». Selon lui, les trois quarts des psys de cinéma rentrent dans ces catégories:

  • Dr «Dippy»: qu'on pourrait traduire par «excentrique», c'est le psychiatre aussi dérangé que ses patients. Cet archétype tire son nom de la première représentation d'un psy dans un film muet de 1906, Dr. Dippy's Sanitarium. Pour apaiser son groupe de patients agités, le psychiatre leur offre une tarte, lors d'un pique-nique improvisé. Des méthodes loufoques pour un psy qui l'est aussi. Un personnage est né et il fera recette, comme encore récemment avec le personnage joué par Philippe Katerine dans Le Lion.

  • Dr «Evil»: ce sont les psychiatres maléfiques et dangereux. Ils mettent leur connaissance du psychisme humain au service de pulsions sadiques. «Ce stéréotype est, en fait, apparu très tôt au cinéma sous les traits de Dr. Caligari ou encore du Dr. Mabuse, tous deux psychiatres et criminels, usant et abusant de l'hypnose pour leurs forfaits», écrit Christophe Desbien, auteur du livre, Nos Héros sont malades qui décortique les représentations cinématographiques de la psychiatrie. Ce «Dr. Frankenstein de l'esprit» emploie les traitements médicamenteux, les électrochocs, ou encore la lobotomie pour punir ou contrôler ses patients. Son représentant le plus illustre est Hannibal Lecter, psychiatre, mais aussi psychopathe tendance cannibale. Un délice pour les spectateurs en quête de frisson.

  • Dr «Wonderful»: invariablement perspicaces, disponibles, brillants, chaleureux, ces praticiens sont à l'écoute de leurs patients tout en restant modestes et créatifs. Leurs techniques de soins sont le plus souvent la psychothérapie, mais ils utilisent aussi des thérapies non-conventionnelles comme Dr Sean Maguire (joué par Robin William) dans Will Hunting ou encore Dr John Cawley dans Shutter Island, avec des séances de psychothérapie originales pour le premier et un jeu de rôle grandeur nature pour le second.

Des psys qui couchent avec leurs patients

«Le message délivré [par les films] semble être que la psychothérapie “classique, sachant qu'il s'agit quasiment du seul traitement montré à l'écran, est inefficace, écrit Dr Desbien. Il faut employer des méthodes qui sortent de l'ordinaire, soit… coucher avec son patient. Surtout quand on est une femme thérapeute.»

C'est un autre cliché récurrent à l'écran: les psys, ça couche avec ses patients. Une bonne thérapie finit invariablement sur le divan, mais avec sa psy. C'est le cas dans L'armée des 12 singes ou encore dans Mr Jones.

«Cette relation nie l'effet thérapeutique de la psychiatrie, écrivait Jacqueline M. Atkinson, maîtresse de conférence en santé publique à l'université de Glasgow. Ce dont manque les patients, c'est d'amour (ou de sexe). C'est ce que la thérapeute leur prodigue et non une connaissance spécialisée. Ce qui minore la psychiatrie comme spécialité et dévalue les patients dans leur souffrance. Ce qui conduit à penser que les phases maniaques de Mr. Jones sont mieux traitées par une histoire avec sa psychiatre qu'avec le lithium. […] C'est pour cette raison que les films abordant les relations docteurs/patients mettent en scène plus de psychiatre qu'aucune autre spécialité.»

Mais toutes les femmes psys ne se laissent pas séduire par leurs patients, aussi dangereux soient-ils que le mafieux Tony Soprano. Dans la série, Les Sopranos, sa psychiatre, Jennifer Melfi, s'efforce de traiter les troubles psychiques du chef de gang, et ne se laisse pas impressionner.

10.000 morts par an

Refuser d'aller voir un psychiatre car «on n'est pas fou», refuser des séances de psychothérapie, «pour ne pas être analysé», parce que «ça ne sert à rien», refuser un traitement parce que ça rend «accro» ou une hospitalisation pour «ne pas être interné chez les fous»: autant de réactions que j'entends régulièrement de la bouche de patients pourtant réellement atteints de troubles psychiatriques.

«Pourquoi, en dépit d'une souffrance psychique manifeste, opposer une résistance à l'idée même de consulter un psychiatre?» C'est la question que s'était posée la psychiatre Myriam Added, en introduction de sa thèse sur «L'impact des représentations sociales du psychiatre dans l'accès au soin» (2002). Selon Ryan Niemiec, auteur d'une étude sur les psychologues au cinéma, «la plupart de ces attitudes sont le résultat direct des portraits négatifs des professionnels de santé mentale dans les médias».

Trop souvent, les troubles psychiatriques ne sont pas pris en charge à temps. Chaque année, ils concernent jusqu'à douze millions de Français et, entre autres, le suicide entraîne environ 10.000 morts par an. Les représentations sociales et cinématographiques sont liées et s'influencent entre elles: elles conduisent parfois certains patients à refuser une prise en charge psychiatrique pourtant nécessaire. Ce qui fait donc de la représentation du psy au cinéma quasiment une question de santé publique.

Pour sa thèse, Myriam Added a enquêté auprès de 500 personnes. Pour 12,2% d'entre elles, le psychiatre peut lire dans les pensées et pour 36%, il peut changer leur comportement des gens malgré eux. Par ailleurs, 20,4% pensent que les psys ne sont pas vraiment des médecins sérieux, mais des originaux. Enfin, pour 17,5% des personnes interrogées, ils sont aussi souvent malades que leurs patients (ce qui est toujours mieux qu'une précédente étude de 1985 qui portait ce chiffre à 27%!).

Psychiatre, un gros mot?

Il ressort de ce travail de thèse une image composite. Si le psychiatre peut être un médecin spécialiste, à l'écoute, bienveillant, il persiste néanmoins une méfiance pour ce personnage obscur qu'on soupçonne d'être aussi malade que ses patients. Une image qui a des conséquences: en cas de dépression durable, seulement 22% seulement des patients iraient voir un psychiatre et 15% un psychologue, selon Myriam Added. Alors qu'en cas d'infarctus, l'immense majorité irait voir son cardiologue.

Dernier exemple de cette défiance, Myriam Added rappelle que même le mot est tabou. On dit qu'on peut «être suivi par quelqu'un», ou «qu'on voit quelqu'un», sans prononcer le (gros?) mot de psychiatre ou de psychologue. Un exemple significatif du stigmate qui entoure encore et toujours les maladies mentales.

Newsletters

Comment des militants voulaient faire entrer la pédophilie dans les mœurs

Comment des militants voulaient faire entrer la pédophilie dans les mœurs

Dans les années 1970-1980, ils ont tenté d'obtenir la légitimité de leur pratique, sans succès, comme en a encore témoigné l'affaire Gabriel Matzneff.

Woody Allen, une affaire où la véracité des faits ne semble guère intéresser

Woody Allen, une affaire où la véracité des faits ne semble guère intéresser

[BLOG You will never hate alone] Pourquoi je ne verrai pas le nouveau documentaire diffusé par HBO, «Allen v. Farrow».

Fêter les premières règles de sa fille, un rituel contre le tabou

Fêter les premières règles de sa fille, un rituel contre le tabou

Marquer cette transformation du corps en l'associant à un événement positif favorise la perception de ce passage de fille à femme.

Newsletters