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Entre féministes et masculinistes, les réseaux sociaux ont choisi leur camp

Temps de lecture : 6 min

Si ça intéresse les responsables de Twitter, Facebook et Instagram France de recevoir une délégation de féministes fatiguées, on aurait sûrement des tonnes de choses à se dire.

Les féministes ont l'habitude de se battre pour faire entendre leurs voix, pas de chercher à silencier celles de ceux qui veulent les faire taire. | Maria Krisanova via Unsplash
Les féministes ont l'habitude de se battre pour faire entendre leurs voix, pas de chercher à silencier celles de ceux qui veulent les faire taire. | Maria Krisanova via Unsplash

Cette semaine, on a découvert que sur les réseaux sociaux, on n'avait pas le droit de poser la question «comment fait-on pour que les hommes cessent de violer?». Enfin... que tout le monde n'avait pas le même droit. Des comptes qui publiaient cette question ont sauté et d'autres n'ont rien eu. Pour une fois, Twitter n'a pas essayé de noyer le poisson dans l'acide, l'entreprise a reconnu une «erreur».

Mais cela nous renvoie à des questions qu'on se pose depuis un moment. Les us et coutumes des réseaux sociaux en matière de modération sont complètement opaques. Là, par exemple, ils ont dit grosso modo «c'est une erreur de la machine, déso».

On sait que l'usage de certains mots-clés déclenchent une suspension. Ainsi, depuis quelques mois, les comptes lesbiens et gays qui publient des commentaires comme «eh les gouines, vous, vous l'avez rencontrée comment votre amoureuse?» se trouvent automatiquement censurés. C'est-à-dire qu'on leur offre le choix entre effacer le tweet en question pour pouvoir récupérer son compte (au bout d'une douzaine d'heures) ou lancer une procédure de contestation et ne plus avoir de compte. Il y a donc une liste de mots-clés dont font partie «gouine» ou «pédé» et dans le cas d'une modération automatique, il n'y a pas d'analyse contextuelle.

Sauf que dans le cas de la question de la militante féministe et antiraciste Mélusine, «comment fait-on pour que les hommes cessent de violer?», on voit mal quels mots-clés ont déclenché la suspension. D'autant que certains comptes qui l'ont reprise ont été suspendus et pas d'autres. Numerama en a même fait un super quiz.

Deux hypothèses pour expliquer la censure

Ce qui semble le plus probable, c'est donc que la modération ne s'est pas déclenchée automatiquement (en tout cas, c'est mon hypothèse) mais qu'elle a été lancée par d'autres. Des internautes qui ont décidé de signaler les tweets. Mais un signalement ne suffit pas pour déclencher la machine, il en faut plusieurs. Donc il est possible que de nombreux individus de façon totalement isolée n'aient pas apprécié cette interrogation.

Ou alors, autre hypothèse, des militants masculinistes se sont concertés pour signaler les tweets (d'autant qu'il est fréquent dans ces milieux de posséder différents comptes, ce qui permet à chaque individu de démultiplier sa capacité de nuisance). Une fois un tweet signalé par plusieurs internautes, la machine se met en marche, scanne les mots «viol» et «hommes» et décide de suspendre. (C'est là où Twitter avoue une erreur.)

À noter que sur Instagram, où la phrase a également été censurée (le réseau a aussi reconnu a posteriori une erreur), des utilisatrices disent que ce qui saute, ce ne sont pas leurs prises de position les plus radicales mais les plus généralisatrices, comme avec «les hommes».

C'est ce signalement par des internautes qui expliquerait pourquoi deux comptes qui publient mot pour mot la même chose ne connaissent pas la même sanction. L'un des deux est signalé, pas l'autre.

Rapport de forces déséquilibré

On sait que les réseaux sociaux sont le lieu d'une sorte de guérilla numérique, cet affrontement culturel dans lequel les militantes dites progressistes sont souvent attaquées. (Sans oublier que de manière générale, les femmes sur internet sont en terrain hostile. Ce qui est redit par Amnesty International, par exemple.)

Et il est clair que les masculinistes sont mieux organisés que nous sur le plan de la guérilla numérique. Dans les milieux militants gays et lesbiens, des groupes se sont créés pour réagir et signaler à leur tour des comptes homophobes afin d'obtenir leur suspension. Œil pour œil. Concernant les militantes féministes, ce n'est pas la première fois qu'on se pose la question de la réponse à apporter à ce problème.

Mais cet affrontement numérique demande des choses que nous n'avons pas, ou moins que nos détracteurs.

En premier lieu, et je pense que c'est fondamental: nous avons sans doute moins de temps. (Les enquêtes sur l'emploi du temps des Français disent que les femmes ont trois heures et trente minutes de temps de loisir de moins que les hommes par semaine.)

Ensuite, nous avons moins de disponibilité mentale. C'est-à-dire que le temps que l'on prend pour parler féminisme sur internet, on préfère l'utiliser à... bah à parler féminisme sur internet plutôt qu'à se créer des comptes multiples pour mener des opérations de riposte. Parce que justement, le harcèlement nous fatigue. Et puis, ce n'est pas dans la culture féministe. On a l'habitude de se battre pour faire entendre nos voix, pas de chercher à silencier d'autres voix, même celles de ceux qui veulent nous faire taire.

Enfin, on peut se demander à quoi mène cette guerre de tranchées. Consacrer notre temps à faire sauter des comptes de mascus, qui eux aussi vont passer leur temps à faire sauter des comptes de féministes, qui cela sert-il à part les réseaux sociaux sur lesquels on assure une animation gratos? On peut jouer à ça sans fin... Et c'est sans doute cet aspect sans fin et peu constructif qui nous décourage également de nous lancer dans ces opérations numériques. On se contente de réagir pour défendre les nôtres lors d'attaques.

Neutralité de pacotille

Reste une question épineuse, celle du deux poids, deux mesures. Parce qu'en vrai, Twitter n'est pas seulement un champ de bataille, un terrain neutre. On dirait bien un champ de bataille mais où l'on aurait installé une forêt bien dense et des tranchées pour les harceleurs, et un terrain complètement à découvert pour les harcelées.

En tout cas, c'est l'impression que j'en ai, et je ne suis pas la seule. Comme l'écrit Aurore Gayte dans un excellent article sur Numerama:

«Les militantes dénoncent surtout un système injuste, qui les pénaliserait plus que les hommes. “J'ai lancé le hashtag #cisbulles pour dénoncer le fait qu'ils avaient un égo aussi fragile qu'une bulle de savon”, explique Sabrina, la créatrice d'Olympe Rêve. “Mais il a été jugé ‘contraire aux règles de la communauté’, et il n'apparaît plus.” En effet, lorsqu'on le cherche sur Intagram, un message s'affiche, indiquant que “la communauté Instagram a signalé du contenu susceptible de ne pas respecter ses règles”. Pourtant, des hashtags misogynes autrement plus violents peuvent continuer à exister sans problème. Le populaire #feminazi a plus de 270.000 publications, #antifeminism plus de 200.000 publications, #fuckfeminism plus de 50.000. Aucun n'a été jugé contraire aux règles de la communauté, et Instagram ne considère pas non plus qu'il s'agit de “discours haineux”.»

On ne veut pas passer nos soirées à signaler les Insta misogynes et ils prospèrent pendant qu'on galère.

Quand on lit les règles de Twitter, ce qui est frappant, c'est que officiellement ils ont conscience de la portée politique et sociale de la situation. Ainsi est-il écrit dans leurs règles:

«Nous savons que si des personnes subissent des comportements inappropriés sur Twitter, cela peut compromettre leur capacité à s'exprimer. Des études ont montré que les comportements inappropriés en ligne ciblent certains groupes de personnes de manière disproportionnée. Ces groupes sont notamment les suivants: femmes, personnes de couleur, lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, queers, intersexués, asexués, communautés marginalisées et historiquement sous‑représentées. Pour les personnes qui s'identifient à plusieurs groupes sous‑représentés, les comportements inappropriés peuvent être plus fréquents, de nature plus grave et plus nuisibles. Nous nous engageons à lutter contre les comportements inappropriés motivés par la haine, les préjugés ou l'intolérance, en particulier ceux dont le but est de faire taire la voix des personnes traditionnellement marginalisées. Pour cette raison, nous interdisons les comportements inappropriés qui ciblent les personnes issues d'une catégorie protégée.»

Cette idée de «catégorie protégée» est également présente chez Facebook (qui possède Instagram), comme le rappelle Affordance. Ces entreprises ne parlent donc même pas de rester neutres. Elles admettent elles-mêmes qu'elles devraient davantage protéger certaines personnes plus souvent cyberharcelées. Et elles font exactement l'inverse. La parole des femmes, des militantes, des lesbiennes, des racisées n'est absolument pas davantage préservée que celle de n'importe quel type qui vient menacer.

J'aimerais beaucoup avoir un échange clair sur le sujet avec des responsables France de Twitter, Facebook, Instagram. Si ça les intéressait de recevoir une délégation de féministes fatiguées, on aurait sûrement des tonnes de choses à se dire.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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