Société / Culture

«The Investigation», du «true crime» comme il n'en avait jamais été fait

Temps de lecture : 4 min

La série qui raconte l'enquête sur le meurtre sordide de la journaliste suédoise Kim Wall ne donne pour une fois pas la priorité au criminel et s'abstient d'exploiter la mort d'une femme à des fins de divertissement.

Selon le réalisateur de The Investigation, Tobias Lindholm, la série ne s'inscrit pas dans la tradition du true crime. | Capture d'écran via YouTube
Selon le réalisateur de The Investigation, Tobias Lindholm, la série ne s'inscrit pas dans la tradition du true crime. | Capture d'écran via YouTube

Voici plusieurs années que le true crime, ce genre de fictions inspirées de faits criminels réels, est en pleine expansion, et la popularité du podcast Serial, de séries comme The Jinx, de True Detective, sans oublier la danoise The Killing (réinventée pour la télévision américaine en 2011), n'a fait qu'attiser la fascination que le meurtre exerce sur le public. C'est dans cette même catégorie que la série The Investigation est censée s'inscrire.

Cette série en six épisodes dirigée par Tobias Lindholm, lancée sur HBO le 1er février, est une mise en scène de l'enquête criminelle sur le meurtre de la journaliste Kim Wall commis en 2017. Si la série semble singulière de prime abord parce qu'elle aborde une histoire très récente (l'affaire a été bouclée en 2018), elle se distingue tout particulièrement pour une autre raison: selon son réalisateur, The Investigation ne s'inscrit pas dans la tradition du true crime: ici, il s'agit de «true investigation», d'enquête réelle.

À aucun moment au fil de la série le nom du meurtrier de Kim Wall n'est mentionné; il n'apparaît pas non plus sous les traits d'un personnage et s'il est souvent question d'actes violents, ils ne sont jamais montrés. Même la découverte du corps démembré de Kim Wall, qui compte pour une grande partie de la série, est gérée avec discrétion. Kim Wall est nommée, en revanche, ce qui lui donne une réalité refusée à son meurtrier (comparez avec le marketing par HBO de la série The Jinx, où l'on voyait Robert Durst absolument partout).

Tous les choix faits par Lindholm prennent leurs distances avec les faiblesses du true crime consistant à exploiter des morts de femmes à des fins de divertissement. Le cœur de la série, ce ne sont pas les détails sordides du meurtre de Wall mais le processus de l'enquête en elle-même. Une procédure, dans tous les sens du terme.

Une nouvelle perspective pour le genre

Le vrai personnage principal de The Investigation, c'est l'inspecteur de police Jens Møller Jensen (Søren Malling), dont la déontologie obstinée et le sentiment d'obligation envers les parents de Kim Wall, Joachim et Ingrid (incarnés par Rolf Lassgard et Pernilla August), prélèvent un tribut sur sa vie personnelle (comme il est signalé dans le dernier épisode, Møller a pris sa retraite peu après les faits racontés ici).

Mais contrairement à ceux de la plupart des détectives de fiction, les problèmes privés de Møller sont relativement banals –sa fille, sur le point d'avoir son premier enfant, se sent négligée car il est constamment en déplacement pour son travail. Lindholm n'écrase pas ses policiers sous les problèmes personnels pour les faire paraître plus courageux ou d'un héroïsme surnaturel. Il en fait simplement des gens normaux, et c'est précisément ce qui rend d'autant plus extraordinaires les efforts incroyables qu'ils déploient non seulement pour découvrir la vérité, mais aussi pour rendre Kim Wall à ses parents.

Bien que les rôles des parents de Kim Wall et ceux des principaux détectives soient interprétés par des acteurs et que les événements soient intégralement reconstitués, Lindholm a rempli la série de gens et d'objets impliqués dans la véritable affaire, d'un bateau bien particulier à l'équipe de plongeurs qui ont fouillé Køge Bay pendant l'enquête (le chien de la famille Wall, un Bouvier bernois appelé Iso, joue également son propre rôle).

Si cette authenticité peut ne pas sauter aux yeux si l'on ne s'intéresse pas à la manière dont la série a été réalisée, le soin qui lui est apporté annonce une nouvelle perspective pour un genre qui se concentre ordinairement sur les criminels, les victimes anonymes (d'où le stéréotype de «la fille morte») et les détectives torturés, c'est-à-dire les éléments qui placent The Investigation à l'écart des autre séries et des films basés sur des crimes réels (et qui ne tournent qu'autour de ça) qu'on a pu voir passer ces dernières années.

Aucun élément de sensationnalisme n'y est introduit, et la nature austère de la procédure est contrebalancée par le fait que la recherche de Kim Wall est également une quête de preuves à utiliser contre celui qui l'a tuée. Dans ce sens, The Investigation est un intéressant pendant au film Promising Young Woman; ce dernier suggère que la mort est la seule chose qui puisse avoir des conséquences judiciaires dans le cadre des violences faites aux femmes, alors que The Investigation laisse entendre jusqu'à un certain point que même ça, ça ne suffit pas.

Tant d'autres facettes à explorer

D'une perspective américaine au moins, ce qu'on a appelé «l'affaire du sous-marin» était facile à changer en objet de sidération très éloigné des limites de la réalité. En effet, à mesure qu'ils étaient divulgués, les détails semblaient trop horrifiants pour qu'on puisse y croire. Dans le récit qu'en fait Lindholm, l'histoire de Kim Wall paraît moins lointaine; elle n'est pas seulement une victime, elle est la justification de toute l'histoire.

Au fil de la progression de l'enquête, la série prend le temps d'aborder son travail –en tant que journaliste, elle écrivait sur une foule de sujets, de la pop culture aux injustices sociales, en passant par la politique internationale– presque au point de faire office d'éloge funèbre. «C'était quelqu'un de curieux, simplement –elle était confiante, joyeuse et courageuse, confie Møller. Elle était exactement ce que nous voulons que nos enfants deviennent.»

Sa mort est désormais inextricablement liée à son histoire, et The Investigation n'en adoucit ni n'en lisse aucun des détails. Mais l'approche de Lindholm, en se concentrant sur toutes les personnes et sur tous les efforts qu'il a fallu investir dans l'affaire, ramène les choses à leur réalité –et marque une nouvelle étape dans l'évolution du genre du true crime. Il y a tant d'autres personnes impliquées dans ce genre d'affaires au-delà du tueur et de la victime, et les histoires des meurtriers ont déjà été racontées tant de de fois. Lindholm fait peut-être la différence entre true crime et true investigation, mais la vérité, c'est que true crime englobe les deux concepts. C'est juste que depuis trop longtemps, nous ne nous sommes intéressés qu'à une seule des facettes de l'histoire.

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