Culture

La musique ambient et New Age assure ma survie depuis que les concerts et clubs sont à l'arrêt

Temps de lecture : 5 min

Longtemps moqués, ces styles musicaux à base de gongs, clapotis de vagues et nappes sonores interminables séduisent aujourd'hui de nouveaux publics.

L'ambient et le New Age sont là pour nous rappeler l'importance de l'écoute. | Igor Kasalovic via Unsplash
L'ambient et le New Age sont là pour nous rappeler l'importance de l'écoute. | Igor Kasalovic via Unsplash

Les modalités d'écoute de la musique ont été profondément bouleversées par le Covid. Confinements et couvre-feu obligent, la liste des lieux où elle s'expérimente a été amputée. Résultat: la musique est désormais moins une affaire collective qu'une activité d'intérieur, réduite à la sphère du foyer.

Avec moins de fêtes et donc d'espaces de décompression pour faire face à l'incertitude, la recherche d'une échappatoire «d'intérieur» s'est naturellement imposée, l'ambient/New Age apparaissant comme un remède évident.

«Une musique aussi insignifiante qu'intéressante»

Ce n'est pas un hasard si l'ambient est née dans un lieu de soin, à savoir dans un hôpital. En 1975, le musicien Brian Eno est cloué au lit. Lors de sa convalescence, il écoute des morceaux de harpe à un volume si faible qu'ils se confondent avec les bruits environnants. Cette expérience lui donne l'idée d'inventer une musique «capable d'accommoder tous les niveaux d'intérêt sans forcer l'auditeur à écouter», une musique «aussi insignifiante qu'intéressante».

Encore aujourd'hui, l'ambient gravite autour de cette définition et cultive une esthétique discrète où rythme et mélodie comptent moins que l'installation d'une atmosphère. La musique New Age, de son côté, est souvent associée à l'ambient mais elle s'en distingue par la concentration auditive que demandent ses ambitions spirituelles.

Selon Chart Metric, l'audience Spotify pour la musique ambient (incluant le New Age) s'est élargie en 2020. D'une part, parce que «le télétravail est devenu la nouvelle norme et, apparemment, les paroles gênent» et d'autre part, parce que «les auditeurs recherchent un sentiment de calme et d'ordre alors que leurs routines […] ont été bouleversées».

Mais au-delà de la statistique, l'ambient est surtout devenu le signe d'une tendance culturelle plus large et adepte de lenteur. La récente fusion de ce genre de niche dans la pop culture en est une preuve saillante. L'année dernière, les albums expérimentaux Everywhere at the End of Time de James Leyland Kirby ont donné lieu à un challenge TikTok consistant à écouter intégralement et sans interruption les six heures et demie du projet.

Autre symptôme: le phénomène des remixs Slowed+Reverb, consistant à ajouter de la reverbe et ralentir –parfois à l'excès– des morceaux existants, les rendant ainsi plus intimistes, assimilables et donc d'une certaine manière plus réconfortants.

Une respiration bienvenue

«La musique est si souvent une expérience communautaire, mais avec toutes ces possibilités arrachées cette année, beaucoup d'entre nous ont cherché des sons comme celui-ci [ambient] pour nous apaiser là où la connexion humaine ne le pouvait pas», analyse Kate Hutchinson dans le Guardian.

Ces derniers mois ont en effet été marqués par l'isolement, ou dans mon cas, par une claustrophobie psychique et physique. Voir les mêmes visages occuper les mêmes appartements… Avec ses motifs évoquant des phénomènes naturels, l'ambient m'a permis d'entrevoir de nouveaux espaces, des mondes parallèles, paisibles. Il a ouvert une perspective et laissé s'engouffrer une respiration dans un quotidien rétréci que je croyais inextensible.

La musique ambient a toujours été liée à l'idée de paysage, existant ou fantasmé. Et si au début de la pandémie, j'écoutais de la pop hyperactive pour fusionner avec le chaos, l'ambient est arrivé dans un second temps comme son contrepoint.

Le calme devient tendance

Le critique Simon Reynolds a bien saisi cette dualité. «À première vue, l'histoire dominante de la musique électronique au cours de la dernière décennie est le maximalisme digital», écrit-il dans Resident Advisor, «Pourtant, vous pourriez tout aussi bien construire un contre-récit des années 2010 et dans lequel un ensemble complètement opposé de valeurs minimalistes –la tranquillité, le calme– a pris l'ascendant.»

Cet ascendant ambient se traduit depuis plusieurs années par la redécouverte d'albums (comme Green de Yoshimura et ses millions de vues sur YouTube), la réédition de pépites (l'album pour plantes Plantasia de 1976 par exemple), la sortie d'anthologies (Beverly Glenn-Copeland récemment) et de compilations (par le label Light in the Attic notamment).

La pertinence renouvelée du New Age/ambient n'est pourtant pas un événement univoque. Ce mouvement de fond illustre la façon dont la musique sert autant des intérêts fonctionnels que des intérêts esthétiques: elle est une façon de négocier en permanence sa position dans le monde, un exorcisme, un moyen d'affronter le quotidien et des angoisses plus sourdes, plus profondes.

«Des personnes faibles d'esprit et désespérées de se consoler d'avoir échoué»: voilà comment Mike Powell décrit en 2014 ce que lui évoquait enfant le New Age. L'idée est très séduisante. On en viendrait à se demander si le monde occidental ne serait pas effectivement en train de pleurer l'échec de sa domination en ressuscitant comme aujourd'hui la pop atmosphérique de la chanteuse Enya.

Le New Age et l'ambient demeurent cependant des musiques ambivalentes, porteuses historiquement d'idées radicales (éveil spirituel, critique du capitalisme) et largement mises au service, au même titre que le yoga, d'une société du contrôle et du bien-être.

Diffusée dans les lieux de travail et de consommation, l'ambient a en effet très vite été instrumentalisée par le commerce; à l'exemple du genre musical muzak, non stressant mais sans finalité artistique, embrassé dans les années 1960 pour sa capacité à pousser à l'achat ou à optimiser les performances des travailleurs.

Un regain favorisé par les plateformes

Tombée en désuétude depuis, ce type de musique dit «fonctionnel» a acquis une nouvelle jeunesse avec l'avènement du streaming dans les années 2010. Comme l'explique la spécialiste Liz Pelly sur son blog, le streaming a rendu l'écoute si accessible qu'il a transformé toute musique en fond sonore/en ambient. Et elle ajoute qu'il «est dans l'intérêt des annonceurs que Spotify reste une expérience d'arrière-plan». D'où la mise en avant sur les plateformes de streaming de playlists «Ambient Relaxation»: elles promettent un espace publicitaire stimulant.

Les services de streaming encouragent alors chacun à «s'optimiser» en choisissant plus ou moins son «muzak» ou «papier-peint émotionnel» comme le dit Liz Pelly. C'est dans ce contexte que le téléchargement d'applications sonores de bien-être explosent. Il serait ainsi suggéré que le bien-être est une affaire individuelle qu'on peut régler soi-même et non imputer à un contexte plus large (maltraitance managériale, précarité sociale…).

Cependant, il ne faudrait pas disqualifier toute musique utilitaire. On écoute bien de la pop pour se défouler. Seulement, David Christoffell prévient, à juste titre, dans le fanzine Musique & Soin qu'ainsi «empaquetée dans un univers high-tech, la diffusion de sons relaxants amplifie “un rapport ergonomique à soi” tout en enfermant le plaisir musical dans une visée hygiénique».

Considérer la musique comme un pur ameublement n'est donc pas forcément péjoratif. L'ambient, c'est un canapé ou encore une lumière dans une pièce. Peut-être une lumière lambda, peut-être une lumière sensuelle. Sa présence n'est pas moins légitime ou intéressante que l'œuvre d'art sur le mur.

La fonctionnalité a toujours su se parer de pouvoirs esthétiques. C'est dans cette mesure que l'ambient est si pertinente aujourd'hui car elle est porteuse d'une idée radicale, celle que le fond est essentiel, que la discrétion a sa force propre. De la même façon, les musées d'art moderne redécouvrent aujourd'hui des œuvres d'artistes femmes, mettant souvent en avant des formes décoratives (tricot, broderie…). Attirer l'attention n'est pas la seule façon d'être au monde et se concentrer n'est pas la seule façon de le découvrir.

Dans le dernier numéro d'Audimat, l'auteur David Toop souligne à cet effet que l'ambient donne un rôle central au silence. «Nous vivons une époque où ce sont les grandes gueules qui dominent tandis que les personnes à l'écoute sont considérées comme des […] incapables mous du genoux.» Avec ses variations souvent lentes, graduelles et subtiles, l'ambient et le New Age sont là pour nous rappeler l'importance de l'écoute.

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