Monde

Pourquoi il n'y a pas eu d'attentat dans les métros américains?

Fred Kaplan, mis à jour le 18.04.2010 à 12 h 23

C'est un coup de bol.

Métro à New York, en décembre 2005. Jeff Zelevansky / Reuters

Métro à New York, en décembre 2005. Jeff Zelevansky / Reuters

Pourquoi n'est-ce pas encore arrivé aux Etats-Unis? C'est certainement l'une des questions les plus mystérieuses que posent les attentats du métro de Moscou du 29 mars.

Il y a plusieurs explications plausibles. Première d'entre elles: les mesures de sécurité qui s'appliquent depuis le 11-Septembre - les listes de surveillance anti-terroristes, les détentions, les restrictions plus strictes des visas et de l'immigration, le suivi accru de certains groupes radicaux, ou encore la limitation de la vente de matériel potentiellement explosif.

Mais il y a une autre raison, plus générale: les auteurs d'attentats suicides sont des gens vraiment particuliers. Ils ont tendance à être mus par des motivations très spécifiques, qui ne trouvent pas beaucoup d'échos sur le sol américain.

Les attentats suicides sont motivés non pas tant pas la ferveur islamiste (ou d'une autre religion) que par la rage envers des soldats étrangers présents sur un territoire occupé, comme l'expliquait en 2005 Robert Pape, professeur de science politique à l'Université de Chicago, dans son livre «Dying to win: The logic of Suicide Terrorism».

Résistance à l'occupation

Depuis, Robert Pape a recueilli et analysé une base de données de 2.668 attaques suicides perpétrées entre 1980 et 2009. Sa théorie d'origine en est sortie renforcée.

Pour 96% des auteurs d'attentats suicides, m'a expliqué Robert Pape au téléphone, il s'agissait de commettre un acte de résistance nationaliste contre une occupation militaire étrangère. La plupart d'entre eux vivaient à quelques kilomètres du lieu de l'attaque. (Les terroristes du métro de Moscou étaient probablement des musulmans luttant pour l'indépendance de la Tchétchénie.)

Sur les 2.668 attentats suicides de la base de données de Robert Pape, seuls 255 - même pas 10% - relevaient du terrorisme «transnational», c'est-à-dire que leurs auteurs étaient des militants venus d'autres pays ou qu'ils avaient commis une attaque dans leur propre pays pour soutenir une cause étrangère. Et parmi ces 255, 200 ont fait exploser leur bombe en Irak. (Robert Pape détaille son enquête dans une livre qui sortira à l'automne - «Cutting the fuse: The Explosion of Global Suicide Terrorism and How to Stop It».)

En d'autres termes, les Etats-Unis ne sont pas le genre d'endroit où des attentats suicides sont susceptibles d'être perpétrés. Ce n'est pas un territoire occupé. Et même si des actes terroristes ont été commis ici pour protester contre la politique étrangère américaine (surtout au Moyen-Orient et en Afghanistan), il s'agissait très rarement d'attentats suicides.

Les attentats du 11-Septembre constituent, bien sûr, une exception de taille. Mais grâce à cette attaque, il est maintenant beaucoup plus difficile pour des groupes terroristes de monter à bord d'un avion, qui plus est avec des armes. Et lorsque certains individus ont essayé de faire sauter une bombe (Richard Reid dans sa chaussure, Umar Farouk Abdulmutallab dans ses sous-vêtements), la vigilance du personnel de bord et des passagers a eu raison de leurs plans.

On peut imaginer que des radicaux du Moyen-Orient ou d'Asie du Sud viennent s'installer aux Etats-Unis et se fassent exploser un jour au milieu de la foule. Mais ceux qui viennent de ces régions ont désormais toutes les difficultés du monde pour entrer dans le pays, précisément à cause de ces préoccupations.

Plus facile de s'en prendre à des Américains en Irak qu'aux Etats-Unis

Difficile, mais pas impossible. Il est plus compliqué pour des terroristes d'embarquer à bord d'avions, mais Reid et Abdulmutallab l'ont montré, ce n'est pas impossible. Il est plus compliqué de se procurer du matériel pour fabriquer une bombe, mais c'est loin d'être infaisable. Et si des terroristes peuvent fabriquer une bombe, rien ou presque ne pourra les empêcher de l'emmener au beau milieu d'un wagon de métro bondé.

«C'est effrayant cette facilité», m'a confié Richard Clarke, ex-chef de l'anti-terrorisme de la Maison Blanche, lors d'une interview téléphonique. (Il y a quelques années, un tribunal a accordé à l'Autorité des transports métropolitains de New York le droit de fouiller des voyageurs au hasard à l'entrée des stations; Richard Clarke avait témoigné dans ce procès. Mais les fouilles sont très rares.)

Pourquoi n'y-a-t-il pas eu d'attaques suicides ici ces derniers temps? Richard Clarke a quelques pistes. «Depuis le 11-Septembre, avec les mesures de renforcement de la sécurité, Al-Qaïda a l'impression qu'il est très difficile d'opérer aux Etats-Unis, plus que ça ne l'est en réalité. Dans le même temps, les terroristes ont découvert qu'il était beaucoup plus facile de toucher des Américains en Irak. Ils ont arrêté d'essayer de frapper l'ennemi loin de chez eux. Nous sommes allés jusqu'à eux, c'est donc là-bas qu'ils ont décidé de s'en prendre à nous.»

Richard Clarke pense qu'il y a du vrai dans l'analyse de Robert Pape, mais qu'en matière de sécurité dans le métro, il est hors sujet. Les attentats de Madrid et de Tokyo n'étaient pas des attentats suicides. «La plupart des attaques perpétrées dans les métros du monde n'étaient pas suicides», précise-t-il.

La chance à Atlantic Avenue

J'étais reporter pour un journal new-yorkais à l'époque, je me souviens bien de la tentative d'attentat dans le métro déjouée en 1997, quatre ans avant le 11-Septembre. Deux hommes détenteurs de passeports jordaniens ont été arrêtés dans leur appartement de Brooklyn alors qu'ils fabriquaient des bombes artisanales. Ils ont avoué avoir l'intention de mettre ces bombes autour de leur taille pour les faire exploser dans le métro à l'heure de pointe, à la station Atlantic Avenue. Leur motivation était apparemment de tuer le plus de juifs possibles par solidarité envers les Palestiniens.

C'est par hasard que cet attentat a été déjoué. Un ami des fabricants de bombes en visite dans leur appartement a compris ce qu'ils étaient en train de faire et s'est précipité vers un policier dans la rue, en faisant de grands gestes. Il ne parlait pas anglais, mais les policiers ont entendu le mot «bomba» et l'ont emmené au commissariat où ils ont trouvé un interprète parlant arabe. En quelques heures, la police avait organisé un raid dans l'appartement et avait arrêté les Jordaniens.

Se seraient-ils vraiment fait sauter? Les bombes auraient-elles fonctionné? Des articles dans la presse ont expliqué par la suite que ces Jordaniens étaient considérés dans le voisinage, majoritairement arabe, comme des tire-au-flanc, des parasites. La police a toutefois expliqué lors du procès que les bombes artisanales étaient terminées et semblaient prêtes à l'emploi. (Ils ont été déclarés coupables et purgent actuellement une peine de prison à vie.) Si leur ami n'avait rien dit à la police, ou si l'agent dans la rue ne l'avait pas emmené voir un interprète, des dizaines de New-Yorkais auraient été tués, des centaines blessés.

C'est ce qui est le plus troublant dans les attentats du métro de Moscou comme dans l'attaque déjouée d'Atlantic Avenue, et plus généralement dans ce champ de mines qu'est notre vie moderne : parfois, c'est par pure chance que l'on échappe au pire.

Fred Kaplan

Traduit par Aurélie Blondel

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Photo: Métro à New York, en décembre 2005. Jeff Zelevansky / Reuters

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