Politique / Monde

Lutter contre le mensonge est désormais le principal défi des États-Unis

Temps de lecture : 6 min

Ce ne sont pas les Républicains qu'il faut combattre, mais cette attaque totale contre le principe même de respect des faits.

Des manifestants pro-Trump se rassemblent devant le Capitole le 6 janvier 2021 à Washington, D.C. | Brent Stirton / Getty Images North America / Getty Images via AFP
Des manifestants pro-Trump se rassemblent devant le Capitole le 6 janvier 2021 à Washington, D.C. | Brent Stirton / Getty Images North America / Getty Images via AFP

Au cours de ma vie, j'ai fait tout le tour de l'échiquier politique. J'étais plutôt de gauche au Texas, plus conservateur à l'université, et maintenant je me situe quelque part au milieu. Pendant tout ce temps, la politique m'apparaissait comme une lutte entre la gauche et la droite. Mais je ne vois plus les choses ainsi.

La présidence de Donald Trump aura révélé une menace bien plus importante: une attaque totale contre le principe même de respect des faits. Auparavant, ce principe était entré dans les mœurs, il allait de soi; aujourd'hui, nous devons le défendre. Dorénavant, la politique oppose ceux qui sont disposés à respecter les données et ceux qui ne le sont pas.

Je ne suis pas en train de dire que les autres crimes et péchés de Trump –la corruption, le sectarisme, la trahison, les centaines de milliers de morts– n'ont pas d'importance. Ils en ont énormément. Mais ces éléments de son bilan, aussi horribles soient-ils, ne sont pas aussi handicapants que les dégâts qu'il aura causés à notre capacité de délibération. Face aux problèmes que nous devons résoudre –le Covid, l'emploi, les infrastructures, l'immigration, le commerce, la réforme de la police– il y a des tas d'idées qui pourraient unir progressistes et conservateurs.

Sauf que sans accord sur les faits, ou au moins sur une méthode permettant de distinguer les faits des mensonges, nous sommes dans l'impossibilité de nous accorder sur les politiques à mettre en œuvre.

Une norme commune: les preuves

Ce que Trump a laissé aux États-Unis, c'est une propagande impitoyable, implacable et niant la réalité à une échelle n'ayant d'équivalent que dans les dictatures. Il a prouvé que des dizaines de millions d'Américains pouvaient croire à de tels mensonges et que des milliers d'entre eux étaient capables d'attaquer violemment leur propre gouvernement.

Le président Joe Biden, dans son discours d'investiture, a admis cette menace. «Nous sommes confrontés à une attaque contre la démocratie et la vérité», a-t-il déclaré. Le problème ne se limitant pas à de simples bidouillages de politiques, mais à des affirmations inventées de bout en bout. Chacun de nous, a ajouté Biden, «a le devoir […] de défendre la vérité et de triompher des mensonges».

Il nous faut une norme commune pour juger de ce qui constitue cette vérité, qui ne peut être la Bible ou la politique identitaire.

Les progressistes et les conservateurs se sont toujours cherché des noises sur la vérité. Mais pour que ces débats soient productifs et pour corriger les erreurs de notre pays –projets ratés, politiques naïves, mauvaises guerres– il nous faut une norme commune pour juger de ce qui constitue cette vérité. Une norme qui ne peut être la Bible ou la politique identitaire.

Il faut que cette norme soit celle que nous appliquons au quotidien: la preuve. Si vous affirmez que l'élection a été volée, alors vous devez le prouver devant un tribunal. Si vous accusez un policier de meurtre, il faut que votre histoire résiste à une enquête.

Une éthique scientifique

C'est ainsi que marche la science. Tandis que des politiciens n'en finissaient plus de se bouffer le nez au sujet du port du masque, des scientifiques allaient rapidement mettre au point des vaccins conçus grâce à des génomes publiés sur internet.

La science a permis de guérir des maladies, faire reculer la mortalité infantile, prolonger la durée de vie en bonne santé, élargir l'accès à l'information et développer de nouvelles technologies énergétiques.

En science, découvrir que l'on a tort n'est pas une défaite. C'est un progrès.

Pourquoi la science est-elle si efficace? Parce qu'elle met constamment ses théories à l'épreuve de la réalité. Elle cherche, accepte et apprend de la falsification.

C'est ce que la vice-présidente Kamala Harris déclarait le 16 janvier en parlant de l'inspiration que sa mère, endocrinologue, avait été pour elle: «Elle m'a inculqué une croyance fondamentale dans l'importance de la collecte et de l'analyse des données, des faits, de l'élaboration d'une hypothèse. Et elle m'a fait aussi comprendre que réévaluer une hypothèse quand les données ne collent pas n'a rien d'un échec.» En science, découvrir que l'on a tort n'est pas une défaite. C'est un progrès.

Au yeux des scientifiques, ce processus de test et de réévaluation va de soi. Pour eux, il en va d'une question de bon sens. Mais pas seulement. C'est aussi une éthique. Aucune loi de la nature ne vous oblige à mettre vos théories à l'épreuve des faits ou à admettre, lorsque ces théories ne se vérifient pas, que vous aviez tort. Les scientifiques admettent leur erreur, souvent à contrecœur, parce que leurs pairs l'exigent. La science a une culture de la falsification.

Rétablir un consensus sur le respect des faits

Ce que n'a pas la politique. Quand des promesses politiques ne sont pas tenues, quand des guerres s'enlisent et se transforment en bourbiers, quand les écoles publiques ne sont pas performantes ou que des réductions d'impôts ne génèrent pas les bénéfices sociaux escomptés, les politiciens inventent des excuses. Ce qui a toujours été un problème, mais qui s'aggrave aujourd'hui.

Trump et ses acolytes ne se contentent pas de déformer les faits, ils les ignorent complètement. Ils serinent d'extravagants mensonges sur la fraude électorale, et lorsqu'ils sont confrontés à des preuves contradictoires, ils restent droits dans leurs bottes.

Impossible d'endiguer la pandémie de Covid-19 si des dizaines de millions d'Américains sont persuadés qu'il s'agit d'un canular.

Si nous n'arrivons pas à maîtriser la situation –si nous ne rétablissons pas une éthique de respect des faits– rien d'autre ne sera résolu. Impossible d'endiguer la pandémie de Covid-19 si des dizaines de millions d'Américains sont persuadés qu'il s'agit d'un canular et refusent de se faire vacciner ou de porter des masques. Impossible de restaurer la confiance du public dans les résultats des élections et de calmer les envies d'insurrection si la moitié de la population refuse de croire aux informations rapportées dans les médias.

Rétablir un consensus sur le respect des faits ne résoudra pas nos débats sur les dépenses, l'éducation ou la justice pénale. Mais sans un tel consensus, la crise dans laquelle nous nous trouvons ne va aller que de mal en pis.

Si vous n'êtes pas disposé à faire des compromis avec des personnes raisonnables de l'autre bord, alors vous n'estimez pas la gravité de la crise à sa juste mesure. Quatre cent mille Américains sont morts et la plupart de ces décès pouvaient être évités.

Les deux tiers de la conférence républicaine de la Chambre des représentants, soit près d'un tiers de l'ensemble des députés, ont voté pour le rejet des résultats des élections de 2020. Des milliers d'Américains ont envahi le Capitole, certains d'entre eux avec l'intention de pendre Mike Pence ou de kidnapper Nancy Pelosi. Des dizaines de millions d'autres croient les mensonges qui ont inspiré cet assaut.

Il nous faut une alliance bâtie sur les faits et faisant fi des frontières des partis.

Si vous tenez Trump et son parti responsables de cette folie, et c'est mon cas, il est tentant de passer par pertes et profits l'ensemble du Parti républicain. Ceux qui nient l'existence du Covid et ont fomenté une théorie du complot électoral se situent majoritairement à droite.

Pendant les deux prochaines années, les Démocrates contrôleront la présidence, la Chambre et le Sénat. Pourquoi ne pas simplement dire aux Républicains d'aller au diable? Parce que les propagandistes prospèrent grâce à la polarisation. Ils recrutent et rendent maboules leurs adeptes en voyant dans toute critique l'expression d'une hostilité partisane. Pour briser leur emprise sur la moitié droite du pays, il nous faut une alliance bâtie sur les faits et faisant fi des frontières des partis.

En d'autres termes, nous devons chercher le terrain d'entente partout. Ce qui exige de soutenir le sénateur Mitt Romney, la députée Liz Cheney et d'autres Républicains lorsqu'ils disent la vérité. De prendre sérieusement en considération le journalisme factuel lorsqu'il se fait chez Dispatch, Bulwark, National Review, entre autres publications du centre et de droite. Et faire la différence entre les errements de Ronald Reagan et de George W. Bush et les pathologies de Trump et de Newt Gingrich.

Dans ce combat, nous avons besoin de toutes les bonnes volontés acceptant de jouer selon les règles de la démocratie délibérative. Tel est donc mon engagement pour les quatre prochaines années, au moins: si vous croyez au règlement des différends par le recours aux preuves, comptez-moi dans votre équipe.

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