Égalités / Santé

Accouchement, contraception... les inégalités entre les Américaines sont criantes

Temps de lecture : 8 min

Aux États-Unis, le parcours d'une femme pour obtenir sa contraception ou mettre au monde son enfant est parfois semé d'embûches. Surtout pour les Afro-Américaines.

La crise sanitaire a creusé les inégalités pour accéder à une contraception aux États-Unis. | Reproductive Health Supplies Coalition via Unsplash
La crise sanitaire a creusé les inégalités pour accéder à une contraception aux États-Unis. | Reproductive Health Supplies Coalition via Unsplash

Si elles sont deux déesses en leur domaine, le tennis et la musique, et des icônes du XXIe siècle, Serena Williams et Beyoncé Knowles partagent également une expérience de vie qui aurait pu être tragique. À quelques mois d'écart, en 2017, les deux femmes afro-américaines (et ça a son importance) ont accouché, la première d'une fille, la seconde de jumeaux. Et toutes deux ont failli perdre la vie peu de temps après l'avoir donnée.

Comment deux femmes multimillionnaires et deux figures de la culture américaine ont-elles pu se retrouver en danger de mort, dans un pays aussi développé que les États-Unis, à cause de leur accouchement?

Selon les chiffres des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), près de 700 femmes meurent chaque année aux États-Unis de complications dues à leur accouchement. Un chiffre élevé, qui place le pays en bas de la liste des pays développés en termes de santé reproductive.

Beyoncé alors enceinte de ses jumeaux en 2017. | Valérie Macon / AFP

Un vrai retard, comme nous le confirme la docteure Kanika Harris, spécialiste au sein de la Black women's health imperative, une structure pour la promotion de la santé des femmes noires. «En termes de santé des femmes, de santé reproductive et de mortalité infantile et maternelle, les États-Unis sont classés treizième au monde. Ce qui est terrible pour un pays développé», analyse-t-elle.

Cette position relègue la première puissance mondiale à la 33e place sur les 36 pays de l'OCDE. Hôpitaux saturés, cliniques privées hors de prix et difficultés à s'assurer, les États-Uniennes subissent les conséquences d'un système de santé basé sur le profit. Face à ce constat, des associations mais aussi des entreprises tentent d'aider les femmes à reprendre en main leur santé reproductive, leur choix de contraception et leur accouchement.

Durant la période de crise sanitaire actuelle, cette aide est plus que nécessaire. Plusieurs compagnies spécialisées dans l'envoi par correspondance de contraception connaissent un vrai boom de nouvelles adhésions. Elles offrent une manière différente pour les femmes de maîtriser leur fécondité, bien pratique et surtout marketée à la perfection.

Contraception 2.0

Si l'algorithme d'Instagram et Facebook détecte votre âge et votre sexe, vous ne manquerez pas d'y voir des publicités ciblées. Et pour peu que vous soyez une femme âgée entre 18 et 30 ans, les contenus sponsorisés ayant un lien avec votre capacité à procréer seront légion.

Entre images de bébés rieurs chez les anti-avortement et illustrations façon girl power pour le Planning familial, s'immiscent des publicités que l'on ne trouve pas (encore) en France.

Une influenceuse présentant The Pill Club à sa communauté Instagram, relayée dans les stories de la marque. | Capture d'écran via Instagram

Des applications et sites marchands se sont spécialisés dans la vente et la distribution de moyens de contraception. Avec des visuels attractifs, des prix bas garantis et des partenariats avec des influenceuses, ces marques usent de tous les codes de la vente via Instagram.

Pilule contraceptive, patch ou anneau vaginal sont parfois accompagnés d'un petit bonus à base de chocolat, de stickers et autres gadgets pour séduire la génération abonnée aux box en tout genre.

Mais surtout, ce qui séduit les clientes, c'est la grande facilité d'accès et d'usage. «Je trouve l'application simple d'utilisation et très pratique. J'aime ne pas avoir à attendre à la pharmacie, surtout en ce moment», explique Erika, 33 ans.

«Aux États-Unis, presque 20 millions de femmes vivent dans des zones connues comme des “déserts contraceptifs”.»
Dr Amy Roskin

En quelques clics, la jeune femme a eu accès à un questionnaire plutôt détaillé sur sa santé, puis a rempli un formulaire concernant son assurance santé. Un représentant du site l'a ensuite appelée pour vérifier ses informations personnelles, et en l'espace de quelques jours, elle a reçu son ordonnance puis sa pilule. Via l'application The Pill Club, elle reçoit sa pilule contraceptive de marque générique tous les trois mois et gratuitement, grâce à son assurance. Une aubaine pour cette jeune femme, mais qui ne représente pourtant pas la norme dans un pays où les assurances de santé sont extrêmement coûteuses.

La docteure Amy Roskin, directrice du département médical et responsable des opérations cliniques de The Pill Club, étaye ce constat: «Il y a d'énormes disparités dans les besoins de contraception et la capacité des femmes à s'en procurer une. Aux États-Unis, presque 20 millions de femmes vivent dans des zones connues comme des “déserts contraceptifs”, dans des communautés qui n'ont pas accès à une seule clinique proposant l'intégralité des services de santé reproductive. Pour les femmes qui y vivent, cela signifie souvent devoir changer d'État pour accéder aux soins de santé ou se priver de contraception, au risque de devoir mener une grossesse non désirée.»

Boom des abonnements

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, certaines de ces plateformes de télémédecine et d'envoi de médicaments à domicile ont été très sollicitées, et les demandes témoignent des préoccupations de toute une génération.

Pour The Pill Club, d'après les statistiques communiquées par la marque, les clientes (22-30 ans) ont commandé en masse l'anneau contraceptif à long terme (un an environ) durant le mois de juin, soit en pleine période de reprise des confinements. Le site a également enregistré une hausse de 60% dans les demandes de contraception d'urgence (type pilule du lendemain) depuis les premières semaines du confinement, indique la Dr Amy Roskin. Des commandes qui reflètent bien une volonté de contrôle de la contraception, en réponse aux événements particuliers de 2020.

«Ces abonnements ont été la seule façon pour moi d'y accéder en respectant mon budget. Et sans y impliquer mes parents.»
Jess*

Ces services comme The Pill Club, Nurx, Pandia Health et consorts sont donc un réel soutien pour des milliers d'Américaines. C'est le cas de Jess*, 21 ans, qui a passé toute sa vie dans l'Alabama, un État très conservateur proche d'interdire l'avortement. Pour la jeune femme, prendre la pilule contraceptive était avant tout un besoin, pour mettre un terme aux douleurs liées à son syndrome prémenstruel.

Face à des parents «qui ne sont pas les plus supportifs quand il s'agit de contraception», le paquet discret qu'elle reçoit tous les trois mois est une vraie chance. «Mon père est contre et ma mère se dit pour mais a un discours très hypocrite quand on aborde le sujet. [...] Ces abonnements ont été la seule façon pour moi d'y accéder en respectant mon budget. Et sans y impliquer mes parents», ajoute-t-elle. En effet, Jess ne peut pas se permettre de faire appel à l'assurance santé familiale, et paie ainsi de sa poche les 44 dollars tous les trimestres, afin de ne plus louper de cours à cause de ses crampes.

Mais comment débourser une telle somme (parfois plus élevée lorsqu'il ne s'agit pas d'une marque générique comme celle de Jess) lorsque l'on n'a pas ou peu de revenus?

Durant la crise sanitaire du Covid-19, qui touche encore durement le pays en ce début 2021, les femmes ont particulièrement souffert du manque de soins, particulièrement les femmes enceintes. À une peur de se rendre dans des hôpitaux à cause du risque d'infection, s'ajoute celle de déranger un système hospitalier déjà au bord de la saturation.

Ces inquiétudes s'additionnent au stress de ne pas pouvoir régler les frais de santé, d'autant plus quand 160 millions d'Américains obtiennent leur assurance maladie par leur employeur. Entre février et mai 2020, 5,4 millions d'entre eux avaient perdu leur assurance santé et donc en grande partie la possibilité de régler des frais incroyablement élevés. Une crise sanitaire, économique, mais surtout sociale puisqu'elle creuse encore plus des inégalités déjà criantes.

Les Afro-Américaines face au racisme

D'après le rapport des CDC daté de septembre 2019, les Afro-Américaines (mais aussi les Native-Américaines comprenant les natives d'Alaska) risquent 3 à 4 fois plus de mourir de complications dues à leur grossesse qu'une femme blanche. Une réalité qui se base sur plusieurs facteurs, économiques, biologiques, mais aussi et surtout sociologiques.

Pourquoi les femmes non-blanches sont-elles plus à risque lors de leur accouchement, et dans l'année de post-partum? Si de nombreuses caractéristiques peuvent être observées et s'imbriquent, le racisme systémique subit par ces communautés dans la société états-unienne est un facteur plus qu'aggravant.

Niveau éducation, une femme noire ayant quitté l'université a toujours 5,2 fois plus de risques de mourir en couche qu'une femme blanche ayant un niveau lycée. De plus au moment d'avoir des enfants, une femme noire ayant un haut poste sera plus stressée et en moins bonne condition médicale qu'une autre femme noire avec un niveau d'éducation moins élevé, ajoute la docteure Kanika Harris.

Le documentaire Listen to me, réalisé par la Dr Kanika Harris, montrant le parcours reproductif de quatre Afro-Américaines.

Et ce n'est pas non plus qu'une question de revenus, la preuve avec Serena Williams ou Beyoncé Knowles, toutes les deux millionnaires et confrontées à des complications post-partum. Pour Beyoncé, maman pour la seconde fois en 2017, l'accouchement des jumeaux s'est fait par césarienne, en urgence, pour cause de prééclampsie (une forme d'hypertension grave). Cette maladie n'est pas inconnue du docteure Harris, pour qui «beaucoup de femmes noires en meurent».

«Il y a un racisme inconscient de la part des docteurs, infirmières et de toute la profession médicale.»
Dr Kanika Harris

C'est entre autres le cas d'Amber Rose Isaac, décédée à New York en mai 2020 du même syndrome, et dont la mort a beaucoup fait parler. «Elle essayait de dire au docteur que quelque chose n'allait pas, on ne l'écoutait pas […]. À cause de la césarienne faite en urgence et de son taux de globules rouges si bas, elle s'est vidée de son sang. La prééclampsie est une maladie extrêmement douloureuse, c'est une douleur très vive, avec d'énormes maux de tête […]. Et si vous n'écoutez pas une femme qui en décrit les symptômes et ne réagissez pas immédiatement, elle peut mourir en quelques minutes.»

D'après le Guardian, qui a relaté les derniers moments d'Amber Rose Isaac, «60% des morts liées à la grossesse seraient prévisibles» et pourraient donc être évitées. La jeune femme aurait d'ailleurs de nombreuses fois essayé d'alerter les médecins sur les douleurs qu'elle ressentait.

Ces derniers auraient-ils moins de considération pour la douleur des personnes noires? Ou alors leur jugement est-il embué par du racisme? C'est ce qu'avance la docteure Harris en parlant de biais implicites et de «racisme inconscient de la part des docteurs, infirmières et de toute la profession médicale».

Ces biais sont dus à plusieurs paramètres. Tout d'abord, la médecine enseignée aux États-Unis et en Europe est une médecine occidentale, blanche et masculine. Et cette pratique s'inscrit dans un système plus global, de non reconnaissance ou de rabaissement des populations non-blanches. Ajoutez à cela un imaginaire raciste hérité de la période de l'esclavage selon lequel les Afrodescendants ne ressentiraient pas la douleur, ou pas de la même façon, et vous obtenez une médecine «moderne» inadaptée à 13,4% de la population des États-Unis.

«Nous, les personnes noires de ce pays, avons une relation très compliquée avec les docteurs, de la même manière qu'on a une relation compliquée avec la police. Ça ressurgit, lorsque l'on voit les vidéos, comme George Floyd et les autres. Mais quand vous êtes à l'hôpital, le personnel n'est pas filmé, c'est privé. Donc on souffre en silence», conclut la docteure Kanika Harris, en s'appuyant sur l'actualité de 2020; entre la crise du Covid qui a beaucoup plus touché dans un premier temps la population afro-américaine, puis l'assassinat de George Floyd par des policiers qui a réveillé une fois de plus les discours anti-racistes dans le pays.

Moins médiatisé et aussi moins dans l'actualité, le sort des mères noires mortes en couche reste pour l'instant en marge du mouvement Black Lives Matter.

*Le prénom a été changé.

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