Société / Culture

«Lupin» de Netflix perpétue la critique sociale chère à Maurice Leblanc

Temps de lecture : 5 min

Le succès de cette série avec Omar Sy peut s'expliquer par des similitudes avec l'esprit de l'œuvre originale et la présence de thèmes actuels, comme le racisme et les discriminations sociales.

Dans Lupin, Assane Diop cherche à réparer une injustice commise à l'encontre de son père. | Capture d'écran via YouTube
Dans Lupin, Assane Diop cherche à réparer une injustice commise à l'encontre de son père. | Capture d'écran via YouTube

Avec son personnage principal noir –interprété par Omar Sy, également producteur de la série– qui cherche à venger son père victime d'une injustice, Lupin semble marcher dans les pas de Maurice Leblanc, l'auteur de la série d'aventures Arsène Lupin.

En effet à son époque, au début du XXe siècle, l'écrivain français critiquait les préjugés et les discriminations par l'entremise de son héros, qui bernait les riches et les puissants. La série de Netflix a voulu suivre une démarche similaire.

Dans Lupin, le personnage principal Assane Diop cherche à réparer une injustice commise contre son père Babakar. Un parallèle peut être dressé avec le début de l'oeuvre de Maurice Leblanc en 1905: Arsène Lupin commettait son premier vol et affrontait ses victimes à la suite d'injustices qu'avait subies sa mère. D'origine noble, cette dernière avait épousé un roturier, ce qui permettait à Arsène Lupin de se fondre tant parmi les nobles que les ouvriers.

Dans la production de Netflix, Assane Diop, grand admirateur du gentleman-cambrioleur, est fils de chauffeur puis étudiant dans un lycée prestigieux. Cette condition de transfuge de classe lui permet, à lui aussi, de s'adapter à différents milieux.

Une critique sociale intemporelle

Durant la Belle Époque, au début du XXe siècle, la littérature s'inspire fortement de l'actualité, en partie parce que les feuilletons sont publiés dans les journaux. «Lors des débuts d'Arsène Lupin, raconte Jacques Derouard, biographe de Maurice Leblanc, la différence entre les classes sociales est très nette, il y a beaucoup de riches très riches et de pauvres très pauvres.»

C'est une époque de tensions sociales, comme l'explique Françoise Taliano-des Garets, professeure d'histoire contemporaine: «Les discriminations de classes suivent l'industrialisation et on les sent s'exprimer dans les conflits sociaux.»

«Le premier Lupin était un peu anarchiste,parce qu'en 1905 beaucoup d'écrivains l'étaient. Après la première guerre, il est patriote, comme le reste de la société.»
Jacques Derouard, biographe

Ces tensions prennent aussi un caractère xénophobe, dirigé contre l'immigration italienne qui vient compléter la main-d'œuvre prolétaire, à une époque où patriotisme et nationalisme sont exacerbés. Les Italiens «font l'objet de stéréotypes, on les accuse de venir prendre le travail des Français», poursuit Françoise Taliano-des Garets. Maurice Leblanc évoque peu ces thèmes, mais des préjugés sur les Italiens sont mentionnés dans son œuvre, comme dans le reste de la littérature de l'époque.

Quant aux préjugés de classe dont l'écrivain est bien conscient, son personnage les utilise pour rouler ses victimes. L'historienne y voit «une perspective critique des idées reçues, utilisée avec humour». Maurice Leblanc suit les tendances de son époque: «Le premier Lupin était un peu anarchiste, raconte Jacques Derouard, parce qu'en 1905 beaucoup d'écrivains l'étaient. Après la première guerre, il est patriote, comme le reste de la société.»

Assane Diop, l'élégance et la stratégie. | Capture d'écran via YouTube

Un personnage noir loin des clichés

La critique sociale a donc toute sa place dans une adaptation moderne d'Arsène Lupin. Et alors que, selon Oxfam France, le fossé entre les plus riches et les plus pauvres se creuse encore aujourd'hui avec la crise sanitaire, l'époque de Maurice Leblanc et la nôtre se font écho. L'adaptation de 2021 souligne les micro-agressions racistes dont sont victimes Assane Diop et son père. Ajoutées aux discriminations de classe, elles forgent le désir de résilience et de justice du héros.

«Vous m'avez vu mais vous ne m'avez pas regardé», répète Assane Diop dans la série. Les micro-agressions racistes sont clairement mises en scène et servent l'intrigue. «J'ai apprécié le fait qu'on mette en scène un personnage non seulement noir dans son apparence mais dans ses interactions avec les gens, remarque Rokhaya Diallo, journaliste et réalisatrice. On n'a pas ignoré le fait qu'en 2021 à Paris, transporter un corps noir génère des interactions spécifiques.»

«L'écran français est en général fasciné par l'idée de montrer des personnages noirs qui souffrent de la pauvreté, de la migration.»
Aude Konan, réalisatrice

La série propose aussi une représentation légèrement différente des hommes noirs de celle qu'on peut voir habituellement à la télévision française. «Ce qui change, d'abord, c'est qu'on associe un homme noir à un personnage de la fiction et de la mythologie littéraire française, un personnage dont la notoriété est internationale», relève Rokhaya Diallo.

Assane Diop est présenté comme élégant, intelligent, fin stratège... Des qualités typiques d'Arsène Lupin, mais assez rarement attribuées aux personnages noirs dans l'audiovisuel français, note Aude Konan, réalisatrice et consultante en diversité dans l'audiovisuel. «On ne voit pas souvent ces caractéristiques et c'est là que ça s'est amélioré. L'écran français est en général fasciné par l'idée de montrer des personnages noirs qui souffrent de la pauvreté, de la migration», détaille-t-elle.

Ce personnage subtil et sensible d'Assane Diop présente un autre modèle de masculinité alors qu'à l'écran, «la masculinité des hommes noirs est toujours hypersexualisée et hyperviolente, animalisée», poursuit la réalisatrice.

Le premier modèle d'Assane Diop, avant Arsène Lupin, c'est son père, immigré sénégalais. Or, à l'écran, habituellement, «on montre beaucoup de pères noirs qui sont soit absents, soit en retrait, taiseux, peu impliqués dans l'éducation de leurs enfants», selon Rokhaya Diallo.

Son père, Babakar Diop, joué par Fargass Assandé. | Capture d'écran via YouTube

À l'inverse, Babakar Diop fait travailler l'orthographe à son fils, lui choisit des livres... «Il est rare qu'on voit des personnages africains exprimer une sensibilité littéraire et la volonté de la transmettre, poursuit-elle. On se représente plutôt l'intellectuel noir qui a des convictions, un engagement, mais on montre rarement la sensibilité artistique, la lettre de l'intime.»

«Il est important que les personnages noirs soient dotés d'une vraie personnalité et ne soient pas là juste pour colorer l'image.»
Rokhaya Diallo, journaliste et réalisatrice

Ce père seul, lettré, représente une des facettes de l'immigration française, comme le souligne la journaliste: «En constatant le degré d'érudition de son père on se demande pourquoi il est chauffeur, ce qui fait écho à la réalité: de nombreuses personnes immigrées occupent des emplois peu qualifiés alors qu'elles ont été diplômées dans leur pays d'origine.»

Selon l'Insee, en 2019, par exemple, 26,9% des immigrés arrivant en France ont un diplôme à bac+2 ou plus.

Manque de diversité

On peut regretter cependant qu'Assane Diop n'ait aucun lien avec la culture sénégalaise. Comme le note la consultante Aude Konan, il n'a «pas de traits culturels, pas de marqueurs de son ethnie, sa culture». Pas de boubou, de plats traditionnels, d'écrivains sénégalais...

De plus, ce héros n'est entouré que de personnages blancs. «Il n'y a pas de femmes noires dans la série, regrette la consultante, et pas beaucoup de personnes noires. C'est [pourtant] censé se dérouler à Paris, une ville qui est très cosmopolite.»

La tendance à ne montrer qu'un personnage racisé au milieu des Blancs renvoie l'idée que «dès qu'il y a plus d'une personne racisée à l'écran, c'est compris comme “ils veulent rester entre eux, ils nous rejettent”», souligne Aude Konan. Une marge de progression pour la série et le reste de l'audiovisuel français.

Que ce soit dans Lupin ou dans d'autres productions, une représentation plus diverse et plus proche des réalités nous permettrait de dépasser les idées reçues. Rokhaya Diallo résume: «Il est important que les personnages noirs soient dotés d'une vraie personnalité et ne soient pas là juste pour colorer l'image, qu'ils soient des êtres humains dans toute leur complexité, ce qui permet aux jeunes gens de se voir à l'écran.»

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