Société

L'inceste fraternel, quand les parents de la victime sont aussi ceux de l'agresseur

Temps de lecture : 4 min

Au sein d'une fratrie, on est censé se serrer les coudes, ne pas se dénoncer. La loyauté, c'est très fort. La peur aussi.

«Les parents devraient être sensibilisés très tôt à l'existence d'agression sexuelle entre les enfants.» | Ava Sol via Unsplash
«Les parents devraient être sensibilisés très tôt à l'existence d'agression sexuelle entre les enfants.» | Ava Sol via Unsplash

Dans la masse de témoignages du #MetooInceste, il y a une dénonciation récurrente: le viol ou les agressions par un frère, ou un cousin. Autrement dit, pas par un adulte, pas par un parent référent. On m'avait déjà signalé ce sujet des violences sexuelles au sein des fratries comme étant un phénomène largement sous-évalué.

Il faut dire que si, déjà, l'inceste n'est pas un sujet facile à aborder, les violences sexuelles au sein de fratries, pas grand monde n'a envie d'en entendre parler. On passe notre temps à essayer de préserver nos enfants du monde extérieur, si en plus il faut les protéger les uns des autres…

Ce qui joue également, c'est qu'on a longtemps cru que c'était moins grave. On y voyait des jeux consensuels d'exploration, tout ça, c'était des histoires d'enfants, c'était leur monde et on n'allait pas s'en mêler de trop près. Mais parmi les enfants se jouent également des rapports de domination et les quelques études sur le sujet montrent l'ampleur des dommages causés aux victimes, dommages qui sont les mêmes que ceux d'un inceste commis par un adulte. Ce n'est pas moins grave, moins traumatisant parce que ça vient d'un enfant.

Une symétrie dans la relation

Il faut cependant admettre que cette question complique absolument tout, au point que même la recherche a du mal à s'en emparer. Il y a peu de ressources sur le sujet et elles sont principalement nord-américaines. Je tiens à signaler ce mémoire très intéressant: Accompagner un mineur auteur d'infractions sexuelles dans sa fratrie, de Ludivine Dubart, qui explique comment les services éducatifs, policiers, judiciaires peuvent se mobiliser pour ces jeunes.

Autrement, le tabou est total. C'est extrêmement compliqué pour les victimes de parler. Bien sûr, c'est toujours le cas dans les affaires de violences sexuelles, mais dans cette configuration, vos parents sont aussi les parents de votre agresseur. Comment leur demander de choisir? Comment savoir s'ils prendront votre parti? Comment être certain·e qu'ils ne vous en voudront pas? Et puis, une fratrie est censée se serrer les coudes, ne pas se dénoncer. La loyauté au sein d'une fratrie, c'est très fort. La peur aussi.

Pour les adultes, l'une des difficultés majeures, c'est la frontière entre coupables et victimes.

Les chiffres seraient donc, encore une fois, très sous-estimés. Il est certain qu'une prise de paroles avec ce #MetooInceste permet d'avoir une vague idée de l'existence du phénomène. Voici ce que dit un rapport canadien sur le sujet: «Selon une étude récente réalisée à partir des données du département de justice américaine, Finkelhor, Ormrod et Chaffin (2009) indiquent que les agressions sexuelles commises par les mineurs représentent 35,6% de toutes les agressions sexuelles commises envers des enfants. [...] Ces résultats ont été corroborés dans la plus récente étude canadienne d'incidence sur les mauvais traitements commis sur les enfants où 32% des cas d'agression sexuelle signalés aux services de la protection de la jeunesse impliquaient la fratrie (Collin-Vézina et Turcotte, 2011). Certains auteurs indiquent toutefois que ce phénomène est sous-rapporté aux autorités puisque les parents, les professeurs ou les professionnels de la santé mentale sont moins enclins à les rapporter que lorsqu'il s'agit d'une agression sexuelle entre un adulte et un enfant ou un père et sa fille.»

Pour les adultes, l'une des difficultés majeures, c'est la frontière entre coupables et victimes. Si on considère qu'un adulte sait ce qu'il fait, comment en être certain au sujet d'un mineur? En outre, il faut vérifier s'il n'y a pas une affaire derrière l'affaire, si le coupable n'est pas lui-même victime d'une tierce personne.

Et puis, en-dehors des viols proprement dit, dans des cas d'attouchements par exemple, comment faire la différence entre un jeu d'enfants classique (ce qu'on appelait touche-pipi) et une agression sexuelle? Le premier élément à étudier, c'est la différence d'âge. De même que l'adulte est en position de domination face à l'enfant, un enfant plus âgé jouit d'un rapport d'autorité sur le plus jeune. Le jeu entre des enfants ayant plusieurs années d'écart n'est plus un jeu. (À plus forte raison entre adolescent et enfant.) Ensuite, les études notent un recours fréquent à la force, à la contrainte physique. Et puis, il faut déterminer s'il y a une symétrie dans la relation. Si c'est un seul des deux qui exige quelque chose de l'autre, il n'y a pas symétrie.

Les limites de son corps et de celui des autres

Ce sont quelques maigres indices à la disposition des adultes pour se faire une idée de la situation. Dans les faits, c'est toujours infiniment plus compliqué. Il faut savoir qu'on peut évidemment déposer plainte mais en France, on judiciarise peu ces affaires. (Pour rappel: un enfant de moins de 13 ans ne risque pas de prison.) On aboutit le plus souvent, soit à un classement sans suite, soit à des mesures éducatives (suivi psycho-social des familles, placement de l'enfant coupable en milieu éducatif ouvert).

L'idée n'est évidemment pas de commencer à soupçonner tous les grands frères et les cousins, mais comme le dit ce rapport: «Les parents devraient également être sensibilisés très tôt à l'existence d'agression sexuelle entre les enfants au sein et à l'extérieur de la famille par d'autres mineurs.» Il ne s'agit pas de devenir paranoïaque, mais il faut régulièrement rappeler aux enfants les limites de leurs corps et du corps des autres, de ce qui est acceptable ou pas. J'insiste sur le côté régulier.

C'est le genre de discussion tellement épuisante à avoir que, quand on l'a fait, on est soulagé·e d'en être débarrassé·e. Pourtant, d'expérience, il faut en reparler souvent, ne pas craindre de se répéter, d'autant que les questions des enfants changeront complètement selon l'âge, et puis, on sait bien que éducation = rabâchage. Si on leur répète qu'il faut se laver les mains avant de manger, on peut aussi prendre le temps de réexpliquer ce que sont les violences sexuelles. J'imagine qu'avec l'actualité actuelle, on a été assez nombreux à répondre à «c'est quoi l'inceste?».

Alors, quand nous en parlons, quand nous parlons de ce que des adultes peuvent faire à des enfants, n'oublions pas de préciser que cela peut aussi venir d'autres enfants, même très proches.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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