Monde

Ce n'est pas au pape de décréter qui est criminel

Christopher Hitchens, mis à jour le 15.04.2010 à 16 h 51

Il faut traduire devant la justice les prêtres pédophiles et leurs complices au sein de l'Eglise.

En 2002, selon le chroniqueur catholique pratiquant Ross Douthat, le Cardinal Joseph Ratzinger avait prononcé ces mots devant un auditoire en Espagne:

Je suis personnellement convaincu que l'omniprésence dans la presse des péchés des prêtres catholiques, en particulier aux États-Unis, est une opération orchestrée... pour discréditer l'Église.

Le 10 avril, le New York Times - apparemment au centre de cette «opération orchestrée» - a publié une copie d'une lettre signée de la main de Ratzinger en 1985. Cette lettre prônait l'indulgence dans le cas du père Stephen Kiesle, qui avait ligoté et agressé sexuellement deux petits garçons dans une propriété de l'Église en Californie. Les supérieurs de Kielse avaient écrit au bureau de Ratzinger, à Rome, pour le supplier de retirer sa prêtrise au criminel. L'homme, devenu aujourd'hui sa Sainteté le Pape, avait chargé sa réponse d'urgents conseils moraux. «Le bien de l'Église Universelle», écrivait-il, devait primer avant tout. On devait comprendre que «compte tenu en particulier du jeune âge» du père Kiesle, sa destitution pouvait causer «un tort important» à «la communauté des fidèles du Christ». Le bon père avait alors 38 ans. Ses victimes de 11 et 13 ans - dont le jeune âge n'a pas l'air d'avoir été pris en compte - étaient des enfants. Durant les décennies qui suivirent, Kiesle ruina la vie de nombreux autres enfants et fut finalement emprisonné par les autorités séculaires après avoir été reconnu coupable d'agression sexuelle en 2004. Tout cela aurait pu être évité s'il avait été livré à la justice tout de suite et si le diocèse d'Oakland avait appelé la police au lieu d'écrire à la curie romaine où le boulot de Ratzinger consistait à contenir et étouffer de telles questions gênantes.

Un schéma immuable

Comparez cela à l'affaire encore plus horrible de l'école pour jeunes sourds, dans le Wisconsin, où le père Lawrence Murphy avait été autorisé à accéder librement à plus de 200 victimes sans défense. Toujours le même schéma: des pétitions répétées du diocèse local pour que le criminel soit «défroqué» (un terme bizarre si vous y réfléchissez) rencontrant l'indifférence glaciale de la bureaucratie hermétiquement gérée par Ratzinger. Enfin, une supplique envoyée à Ratzinger par cette même crapule de père Murphy lui faisant part de sa santé fragile et l'implorant de pouvoir être enterré avec ses habits sacerdotaux. Ce qu'il fut. Au moins, voici une requête humaine qui ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd! (Passez-moi l'expression.)

Ainsi, dans un cas, un violeur d'enfant échappa-t-il au jugement et devint un récidiviste patenté  parce qu'il était trop jeune. Dans l'autre, un violeur d'enfant fut protégé après une carrière de bourreau sexuel sur des enfants handicapés parce qu'il était trop vieux. Quelle compassion!

L'intérêt supérieur de l'Eglise

On doit aussi noter que toutes les lettres des diocèses à Ratzinger et de Ratzinger aux diocèses ne s'attachaient qu'à une seule question: est-ce que cela peut heurter la Sainte Mère l'Église? Comme si les enfants étaient hors de propos ou gênants (comme ce fut le cas avec les garçons violés en Irlande, forcés, par l'homme qui est toujours le cardinal de ce pays, à signer une clause de confidentialité). Remarquez aussi qu'on y retrouve une stratégie ferme, cohérente et écrite d'éviter tout contact avec la loi. Et notez enfin qu'il s'agissait d'un programme de propagande élaboré par Ratzinger consistant à blâmer la presse si jamais les conduites criminelles ou l'obstruction à la justice étaient rendues publiques.

L'obscène point culminant de cette affaire s'est produit lors du Vendredi Saint, alors que le Pape assistait à un sermon d'un sous-fifre dans lequel l'exposition des crimes de l'Église fut comparée à de la persécution et même - quel détail croustillant - aux pogroms contre les juifs. On ne m'avait jamais encore accusé de complicité de pogrom ou de lynchage, sans parler de cette meute menée par des enfants sourds violés, mais pour une fois, je suis fier d'y participer.

Le Vatican est-il au-dessus des lois?

Le mot clé est ici loi. Depuis que l'Église a abrité le Cardinal Bernard Law [loi, en anglais] de Boston pour lui éviter le désagrément de répondre à des questions sous serment, elle a ouvert son sein à la métastase de l'horreur. Et aujourd'hui, la tumeur s'est développée comme prévu - de son origine, elle est montée au sommet de l'Église. Et par quel pouvoir ou droit le cardinal fugitif est-il ainsi protégé? Tout simplement par ce contrat originel entre Benito Mussolini et la papauté ayant donné naissance à ce pseudo-État qu'est la Cité du Vatican par les Accords du Latran de 1929, ultime résidu européen du triomphe fasciste. Ce qui serait suffisamment horrible, sauf que Ratzinger s'expose lui-même aujourd'hui à être personnellement et institutionnellement reconnu responsable d'obstruction à la justice et d'indulgence envers des pédophiles.

Mais on ne doit pas seulement blâmer l'Église ici. Où étaient les forces de l'ordre américaines pendant ces dizaines d'années où des enfants furent traqués? Où étaient les lois internationales quand le Vatican devint une terre d'asile et protégea ceux qui autorisèrent et pratiquèrent cette battue? Feuilletez n'importe lesquels des rapports de viols et tortures sur mineurs en Irlande, Australie, aux États-Unis ou en Allemagne - et soyez bien conscient que le pire est à venir. Où est-il écrit que l'Église Catholique Romaine est à même de juger toute seule ces cas? Au-dessus ou par-delà quelle loi? A-t-elle droit d'user de tribunaux privés? A-t-elle la permission d'utiliser les fonds donnés par ses fidèles pour acheter le silence des victimes et de leurs familles?

Nous avons deux choix. Nous pouvons ravaler notre honte, nous enrouler dans le Premier Amendement de la Constitution américaine et simplement admettre que certains crimes odieux contre d'innocents citoyens relèvent du droit privé, ou qu'ils ne sont pas des crimes s'ils sont commis par des prêtres et excusés par des papes. Ou peut-être pouvons-nous nous débarrasser de cette horrible complicité qui voit dans ces crimes un «problème» pour l'Église et non pas un outrage envers les victimes et le système judiciaire. N'y a-t-il aucun procureur, ou procureur général qui, aux États-Unis pourrait décider de représenter les enfants? Personne dans le département d'Eric Holder, ministre de la Justice, présomptueusement présenté comme celui de la non-immunité? Si ce n'est pas le cas, alors d'autres citoyens devraient se rapprocher des prétoires. A Londres, comme l'ont déjà rapporté le Sunday Times et la Press Association, certains défenseurs chevronnés des droits de l'homme veulent soulever l'immunité de Ratzinger quand il se posera sur le sol britannique en septembre. S'il s'en tire, alors il s'en tirera, et les fidèles pourront être fiers de leur chef suprême. Mais nous pouvons promettre ceci, vu que sa propre signature est visible sur la permission de violer donnée au père Kiesle: il n'y aura qu'un seul sujet de conversation jusqu'à ce que Ratzinger annule sa visite, et un seul sujet s'il décide quand même de venir. Quoiqu'il arrive, on ne se souviendra de lui que pour une seule chose, et cela bien après sa mort.

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Benoît XVI, le 17 février au Vatican. REUTERS/Alessia Pierdomenico

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