Culture

«L'Attaque des Titans», l'anime le plus important des années 2010?

Temps de lecture : 8 min

Après dix ans d'intrigues, la fin de cette série tournée est imminente. Elle a été d'une efficacité redoutable, voici pourquoi.

Une série courageuse, sans «gag, pas de rire, pas d'humour». | Capture d'écran Wakanim via YouTube
Une série courageuse, sans «gag, pas de rire, pas d'humour». | Capture d'écran Wakanim via YouTube

Nous sommes le deuxième dimanche de juin 2019. Des dizaines de milliers d'otakus se connectent sur le site de VOD Wakanim. Ce soir, ils sauront enfin ce qu'il y a «dans la cave», le mystère principal de la série L'Attaque des Titans. En japonais, c'est Shingeki No Kyojin, littéralement «Le Titan d'Attaque». Titre anglais: Attack On Titan.

Cette cave et son contenu sont le point nodal qui déclenche l'explication de texte de cet univers, six ans après le début de sa diffusion. L'amorce d'une série de rebondissements puissants qui nous ramènent à l'ère de Lost. Chaque épisode est attendu avec fébrilité et provoque des tonnes de discussions de fans –chaque twist résout un mystère, en pose deux autres et ajoute une couche de scénario. Qui que vous soyez, vous avez probablement déjà entendu parler de L'Attaque des Titans, et voici pourquoi.

Entre les murs, dans les murs, hors des murs

Cette production est un univers à concept: il commence dans un village hors du temps, inspiré par un mélange entre Carcassonne et Nördlingen, en Bavière. Le jeune Eren Jaëger, comme tous ses camarades, vit enfermé. La cité est protégée par trois murs circulaires; au-delà, des titans errent sans but et tuent –avec un plaisir manifeste– les brigades d'exploration mal organisées. L'humanité a peur et lutte pour reconquérir son territoire. Mais il faut bien que l'intrigue démarre et un titan «colossal» vient défoncer le premier mur.

La zone n'est plus sûre, Eren voit sa mère mangée devant ses yeux et s'y engage: un jour, il exterminera tous les titans. La première étape est d'intégrer le bataillon d'exploration avec ses deux amis, la glaciale Mikasa et Armin, le timoré. Puis d'apprendre à se défendre contre ces grands bidules sans âme qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de mètres. Et, disons le pudiquement, qui peuvent se trouver dans les endroits les plus improbables.

Le héros Eren Jaëger confronte le Titan Colossal. | Shingeki No Kyojin © Hajime ISAYAMA / Kodansha Ltd

Ainsi démarre un récit dont on soupçonne peu l'ampleur ou les niveaux de lecture. Entre ces deux murs restants se déroule un univers, un whodunit, un vaste complot et l'intrigue prend soudainement une dimension supplémentaire. Entre-temps, beaucoup de pertes et pas mal de rebondissements d'une efficacité redoutable, même s'il est probable que l'auteur était loin de savoir où son récit allait dès le début.

Ce dernier, c'est Hajime Isayama, auteur rarissime à trouver le succès après l'équivalent d'un IUT de mangaka –d'autant que le manga, qui démarre sa publication en 2009, affiche un dessin… hésitant, pour rester diplomate. Mais la grande ambition scénaristique et l'univers font mouche, non sans prendre de risques. Le tragique constant de cette série tranche avec certaines productions légères et feel good de l'époque.

L'univers d'une génération

Pour comprendre le succès de L'Attaque des Titans, il faut se pencher sur son sens et articuler ses motifs avec l'histoire du médium et l'histoire tout court. Je me suis entretenu avec Julien Bouvard, l'un des quelques chercheurs français en japanimation, maître de conférences en langue et civilisation du Japon contemporain à l'université Lyon 3. Fan assidu, il évoque une série courageuse, sans «gag, pas de rire, pas d'humour, pas de personnage féminin ni masculin sexualisé. Tout le monde a la même manière de parler, de se battre et c'est aromantique».

Il faut comprendre que L'Attaque des Titans est central pour une génération d'otakus. Votre serviteur est de celle qui a regardé FullMetal Alchemist sur Canal+ et qui ne jurera que sur cette série. Il y aura sans doute une génération Demon Slayer. Et, entre les deux, entre 2013 et 2021, des centaines de milliers qui regardent, lisent, consomment, cosplayent L'Attaque des Titans. En convention, les fans chantent les parties allemandes de génériques iconiques, émouvants, perturbants, parfois fous.

C'est la deuxième série de l'éditeur Pika: 100 millions de volumes vendus au Japon, 3,5 millions en France. Wakanim, le diffuseur de l'anime, nous indique que «l'audience est allée grandissante, se nourrissant du bouche-à-oreille, de l'effet longue traîne et de l'exploitation physique, mais aussi sur des plateformes concurrentes. La saison finale est le plus gros démarrage de l'histoire de Wakanim en audience absolue.» Maintenant que la fin est en vue, chaque épisode est un événement en soi, après une petite décennie de progression intermittente.

Cette fin a été accouchée dans la douleur. Après avoir été portée des années durant par le studio Wit, c'est désormais MAPPA qui se charge des derniers épisodes. Un studio au nombre inquiétant de travaux en cours, peu compatibles avec le droit du travail français. Les fans, bruyants sur les réseaux sociaux, ne se privent pas de souligner les stigmates d'une fin de production chaotique.

Deux indices majeurs signent l'entrée de cet anime dans le mainstream: un début sur Netflix et une diffusion télé doublée en français sur France 4. Sa version complète est disponible sur Wakanim, découpée en quatre saisons. D'abord en 2013, puis en 2017, en 2019, puis finalement un arc final en cours de diffusion. Hajime Isayama a annoncé le dernier chapitre pour début avril. Les deux médiums vont dégainer, presque en même temps, la fin du canon, ce qu'un univers aussi gargantuesque que Game Of Thrones n'a pas réussi à faire.

Shinzo wo Sasageyo («Dédiez votre cœur!») est une chanson d'ouverture de la série interprétée par le groupe Linked Horizon.

Entre wanderlust et rejet du Japon

Il est amusant de constater que la série rencontre un écho curieux en 2020. Pour Julien Bouvard, «les héros vont rechercher cette vérité, mais ce n'est pas sans conséquences sur leur monde. On retrouve presque une touche complotiste, QAnon et antivax. Il n'y a pas de lien direct entre les deux, mais il y a presque un lien fictionnel. C'est pour ça que ça marche, dans les deux cas.»

On comprend vite que tout, dans l'ADN de la série, était voué à plaire à un public occidental. Ambiance pesante (les sourires y sont rares), univers européen, mais aussi un-petit-quelque-chose qui rejette les codes du pays d'origine. L'universitaire pense qu'en substance, Isayama décrit le «syndrome de Galapagos».

Comme un air de Carcassonne... | ©HK/AOTF

«Au moment de la parution des premiers chapitres, la polémique sur l'analogie entre le Japon et les îles Galapagos battait son plein: on estimait que le pays s'étaient trop concentré sur des technologies –portables à clapet, washlet– et des habitudes endogènes, qu'on ne retrouve que dans l'archipel, de la même manière que des espèces animales rarissimes sont présentes uniquement sur les îles Galapagos, analyse Julien Bouvard. Une sorte d'autarcie qui placerait le Japon en dehors du monde, par goût pour le conservatisme. On peut s'amuser à faire l'hypothèse que la civilisation archaïque et cadenassée qu'on trouve dans l'enceinte du Mur Maria est une sorte de métaphore du Japon de la fin des années 2000, sauf qu'Isayama la représente clairement avec des attributs européens.»

Échos historiques et militaires

L'Attaque des Titans se démarque avec son esthétique militaire omniprésente. Elle glorifie le combat, l'uniforme, le fait de mourir pour sa patrie, et chante des batailles asymétriques et désespérées qui ne sont finalement pas gagnées par la supériorité technique, mais par celle du courage. Une tonalité qui peut intriguer, mais dont les pistes d'explications peuvent être historiques.

«Ces héros sont des militaires, il y a un coup d'État, ils vont démettre l'un des leurs. Les Japonais aiment ce genre de récits, explique Julien Bouvard. Le 26 février 1936, un groupe de militaires idéalistes tente de renverser le gouvernement et appelle à la restauration Shôwa, pour donner plus de pouvoir à l'Empereur, virer les parlementaires et établir une dictature militaire. Ce coup d'État manqué a inspiré énormément d'œuvres au Japon. Ça a donné une vision romantique du rebelle militaire qui a une cause, un idéal.»

Si l'on peut trouver des indices et des ressemblances avec des figures du Japon impérial, difficile de faire de L'Attaque des Titans un pamphlet va-t-en-guerre, surtout si on l'articule avec son public alpha.

Il est tentant d'y interpréter une «masculinité militarisée comme dans les jeux de tirs type Call Of Duty, qui, dans ce contexte, peut glorifier l'armée, tempère Julien Bouvard. Mais le public de L'Attaque des Titans est féminin. Si l'on va à Ikebukuro [l'un des plus grands quartiers de Tokyo, ndlr], à Otome Road, le penchant plus féminin d'Akihabara, il y a énormément de goodies [de cette série]. La fascination [des téléspectateurs] pour l'armée est d'ordre esthétique et ne les transforme pas non plus en militants nationalistes.»

Avec son caractère de cochon, Rivaille est la mascotte officielle du casting. | ©HK/AOTF

Ce n'est pas la première série à faire entrer le champ historique et militaire dans le japon pop, ni à s'amuser avec ses codes. C'était, entre autres, le cas de la série Hetalia, qui personnifiait les pays de l'Axe, les Alliés, les neutres et environ tout le monde pour leur faire faire des câlins. Mais comme s'en amuse Julien Bouvard, «c'est parodique, c'est un vrai sujet d'histoire, mais ce n'est pas en lisant Hetalia qu'on devient nazi».

[Attention, à partir de ce point, nous évoquons la réinterprétation historique centrale de cette œuvre, c'est donc un très gros spoil.]

Le rapport distancié à la Seconde Guerre mondiale se trouve être une grande source d'inspiration pour L'Attaque des Titans. Après le fameux épisode de la cave, on comprend que tout ça n'est qu'une vaste métaphore des pogroms et de la Shoah. Alors que diable vient faire le Japon là-dedans?

Le dernier quart du scénario embrasse un contrefactuel historique inattendu. | ©HK/AOTF

Julien Bouvard convoque l'empathie. Comme les Eldiens, peuple opprimé, les «Japonais ont connu une occupation américaine pendant sept ans. C'est une lecture qu'on peut faire».

Les enfants expient la guerre de leurs parents

Ce qui nous amène à un motif récurrent et daté du Japon pop. Pourquoi envoie-t-on toujours des enfants faire la guerre, fussent-ils dans des robots ou des titans? Julien Bouvard évoque une génération qui porte le poids de la précédente, n'en finit pas de l'expier et qui articule une longue chaîne d'œuvres dont L'Attaque des Titans est le dernier maillon. «Depuis l'immédiat après-guerre, il y a des héros enfantins auxquels on donne un rôle important dans la défense du pays, de la veuve et de l'orphelin.»

Un motif de robot incarné, par exemple par Tetsuwan Atomu (à vous de deviner qui c'est avant de cliquer) et Kaneda Shôtarô, de Tetsujin 28. «C'est un enfant qui pilote ce robot. Il est réalisé par l'armée impériale, mais utilisé pour défendre les valeurs de démocratie et de liberté. Mais, c'est un gamin de 12 ans qui a le destin du pays entre les mains», explique Julien Bouvard. Des œuvres en apparence naïves, où l'on montre les ambiguïtés et les souffrances des enfants, qui ont posé les fondations de futures séries cultes.

Hélas, comme une ultime subversion, L'Attaque des Titans parle davantage de la perte d'innocence. C'est une vengeance intestine qui démarre enfin, et l'on sera bientôt témoins de ses effets. Début avril, tout ça sera fini, et elle restera une série complète, sensée, moralement complexe, esthétique et redoutable, pour tous publics à partir des ados. Il reste à affronter le plus dur: atterrir sur ses pattes.

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