Société / Tech & internet

Les réseaux sociaux sont les Frankenstein du XXIe siècle

Temps de lecture : 9 min

L'ascension et la chute de Trump en sont une bonne illustration.

Trump vient de donner au monde entier une magistrale leçon d'humilité. | Camilo jimenez via Unsplash
Trump vient de donner au monde entier une magistrale leçon d'humilité. | Camilo jimenez via Unsplash

Les dés sont jetés et le 45e président des États-Unis, finalement contraint à quitter la Maison-Blanche, a été banni sans doute à tout jamais des principaux réseaux sociaux qui ont tant fait pour le porter au pouvoir.

Le débat fait rage: était-ce une bonne idée de couper à Trump le robinet de ces réseaux et de l'empêcher de continuer à proférer ses mensonges et ses incitations à la sédition? Quelle est la part de responsabilité de Twitter, Facebook, YouTube et al. dans la diffusion de son idéologie nauséabonde, qui a conduit, le 6 janvier, à l'assaut du Capitole par une foule identifiée comme d'extrême droite et dont le programme de prise du pouvoir reste encore à définir clairement? Était-ce le rôle d'une entreprise privée de dire stop, ou aurait-il fallu attendre que la justice s'en mêle?

Le rôle joué par les réseaux sociaux en général, et par Twitter en particulier, dans l'excitation d'une foule de trumpistes en délire est indéniable. Et il ne date pas du 6 janvier, lorsqu'après son discours d'incitation à l'insurrection, Trump a publié des tweets dont l'ambiguïté laissait entendre qu'il approuvait les émeutiers, ni même du 3 novembre, jour de l'élection perdue. C'était depuis le début de son mandat que le président Trump se servait de ce porte-voix pour toucher ses partisans, les plus extrêmes comme les plus modérés, dans un flux constant, logorrhéique, qui ne s'est brièvement interrompu que contraint et forcé, lorsque la maladie –le Covid– a obligé le président à faire un séjour à l'hôpital.

Touché mais pas coulé

Sans la visibilité que lui a donnée la plateforme, le discours de Trump au fil de son mandat aurait naturellement eu une moindre portée. Twitter compte 330 millions d'utilisateurs dans le monde, dont 68 millions aux États-Unis. Trump s'en est servi pour justifier ses actes, vilipender ses adversaires, étaler ses opinions dont le racisme et la xénophobie n'étaient un secret pour personne. Plusieurs semaines avant le 3 novembre, il annonçait déjà que l'élection serait truquée et qu'il en contesterait le résultat: les manifestations d'étonnement devant le passage à l'acte de ses partisans les plus endoctrinés relèvent soit d'un dangereux aveuglement, soit d'une opportune hypocrisie.

Qu'il soit journaliste, politique ou citoyen lambda, quiconque a écouté Donald Trump ces quatre dernières années avait suffisamment d'indices pour comprendre que ses appels permanents à rejeter l'establishment de Washington, les intellectuel·les, les manifestants antifascistes et les militants de BLM avaient un potentiel social explosif. Avec le recul nécessaire, il apparaît évident que ces quatre dernières années d'exubérance trumpienne sur les réseaux sociaux portent une lourde responsabilité dans les événements du 6 janvier.

Donald Trump n'a pas été élu que par la grâce de Twitter.

Et pourtant, c'est aussi sans doute grâce à ces mêmes réseaux sociaux, grâce à internet en général et à Twitter en particulier, non seulement que le coup d'État a échoué, mais également que Trump n'a tout simplement pas été réélu. L'Amérique, ébranlée, a vacillé, mais elle n'est pas tombée. Le 45e président des États-Unis ne fera pas de second mandat, la Chambre des représentants a voté son impeachment et le Sénat va statuer sur sa culpabilité. Fluctuat nec mergitur, comme on dit chez nous. Merci qui?

Trump n'a pas été élu que par la grâce de Twitter: il avait un programme, il était soutenu par tout le Parti républicain, il a tenu des meetings, il a su parler à toute une partie de l'Amérique qui attendait qu'enfin un homme politique de Washington s'adresse à eux dans une langue à laquelle ils pouvaient s'identifier. Il y a eu des débats avec Hillary Clinton, dans lesquels, déjà, l'agressivité du personnage s'esquissait clairement.

Même sans les réseaux sociaux, une fois à la Maison-Blanche, il aurait réalisé ses promesses de campagne: le muslim ban, qui interdisait aux citoyens de certains pays musulmans de venir aux États-Unis. Le durcissement de la politique migratoire, la séparation des familles, la mise en cage d'enfants hispaniques. L'isolationnisme commercial, le retrait de l'accord de Paris, la stigmatisation de la Chine et l'abandon des accords avec l'Iran. Sans les réseaux sociaux, tout cela n'aurait eu comme seules caisses de résonance les journaux papier et les infos télévisées –notamment des chaîne comme FoxNews, média qui a si longtemps soutenu le président et cautionné ses mensonges les plus éhontés.

Et puis, il y aurait eu Charlottesville, et le meurtre d'une manifestante pacifiste par un néo-nazi, qui a conduit Trump à prononcer la phrase qui illustre et explique toute sa politique: «Il y a des gens très bien dans les deux camps.» Faute de réseaux sociaux, il n'y aurait pas eu, au tout début de la présidence Trump, ces images omniprésentes de néo-nazis hurlants, de cette voiture fonçant dans la foule et fauchant les contre-manifestants au passage, notamment Heather Heyer, 32 ans, qui en mourra.

Matraquage en boucle

Tous ces événements, le grand public, américain et international, en a pris connaissance à mesure qu'ils se déroulaient... grâce aux réseaux sociaux. Grâce à eux, les images d'enfants en cage, de familles déchirées, l'épouvantable scène de Charlottesville, celle de George Floyd assassiné par un policier, ont circulé et contribué à donner une image du type de présidence que l'Amérique s'était donnée. Grâce à eux, ces images ont subsisté pendant quatre ans, inoubliables, ineffaçables. Souvent intolérables.

Et puis, il y a eu toutes les manifestations du caractère odieux du président: Donald trump se moquant d'un handicapé. Donald Trump appelant à être moins gentil avec les prisonniers faits par la police. Donald Trump expliquant qu'on peut se permettre d'attraper les femmes par la chatte quand on est célèbre. Donald Trump passant devant les autres pour être en premier sur la photo au milieu d'une réunion de dirigeants internationaux. Donald trump expliquant que les migrants ne sont pas des humains, mais des animaux. Donald Trump qualifiant le mouvement Black Lives Matter de «symbole de haine», etc.

Si les médias traditionnels avaient été les seuls à les relayer, ces images et ces mots auraient perdu de leur force car c'est leur diffusion répétitive à très grande échelle et, partant, leur pérennité qui en ont fait l'impact. D'autre part, au quotidien, chacun pouvait être témoin tantôt des inepties, tantôt des manifestations d'extrémisme de Trump qui a toujours déversé, sans filtre, le contenu de son cerveau sur son réseau social préféré. Et notamment au cours des derniers mois de cette deuxième campagne électorale.

Parce qu'il n'a cessé de répéter sur Twitter qu'il contesterait les résultats de l'élection s'ils lui étaient défavorables, parce que nombre de ses ennemis (et notamment le Lincoln Project, association créée par un républicain désabusé et conscient de la dangerosité du personnage bien avant les événements récents) les ont relayés et ont mis en garde la population sur ce qui était en train de se produire, et ce pendant quatre ans, mais avec le plus d'intensité au moment de la campagne électorale, Trump n'a pas été réélu. Alors que 74 millions d'électeurs se sont prononcés pour le reconduire (contre 81 millions pour Joe Biden).

Le taux de participation historique est dû à la mobilisation de tous ceux qui ont pris conscience qu'il ne devait surtout pas faire un second mandat, de tous ceux qui, ordinairement, restent chez eux le jour du vote ou ne se donnent pas la peine de voter par correspondance. C'est en grande partie grâce aux réseaux sociaux que l'électorat a pris conscience du risque réel de réélection de Donald Trump. Sans cette prise de conscience exacerbée par le matraquage en boucle de ses adversaires, il aurait pu gagner cette élection –ou la perdre avec une marge bien plus infime que les sept millions d'électeurs qui le séparent de Biden, rendant plus crédibles ses allégations de fraude électorale.

«Voilà pourquoi»

Trump est loin d'être le premier président américain à manifester un comportement problématique. Lyndon B. Johnson, entre autres, avait de toute évidence les fils qui se touchaient. Obsédé par son pénis, qu'il surnommait «Jumbo», il forçait les députés à l'admirer: «Vous avez déjà vu un truc aussi gros?» demandait-il en le faisant tournoyer sous leurs yeux. On ne peut qu'imaginer le fil Twitter qu'une telle anecdote pourrait susciter. Il convoquait ses conseillers alors qu'il était aux toilettes et inquiétait ses assistants qui avaient sollicité des psychiatres à son insu.

Lyndon B. Johnson, le 31 mars 1968. | Yoichi Okamoto / LBJ Museum & Library / White House Photo Office collection via Wikicommons

Un jour qu'il s'était arrêté pour uriner au bord du chemin et qu'une rafale de vent avait orienté son jet sur la jambe d'un de ses gardes du corps qui le lui avait fait remarquer, Johnson avait répondu «Je sais, c'est ma prérogative.» Et lorsque des journalistes lui avaient demandé pourquoi les Américains étaient au Vietnam, il avait répondu «Voilà pourquoi» en sortant son sexe de son pantalon.

Un jeu à somme nulle

L'image qu'aurait renvoyée Donald Trump sans le relai des réseaux sociaux en général et d'internet en particulier aurait été celle d'un homme politique très à droite, ferme et autoritaire, au bilan économique acceptable par beaucoup, et dont les décisions anti-confinement et anti-fermeture de l'économie auraient convenu (et convenaient, d'ailleurs) à un grand nombre d'Américains (il ne faut pas oublier que si le Covid-19 a fait 400.000 morts à la fin du mandat de Trump, les mesures prises pour lutter contre ont fait des millions de chômeurs).

Lire dans le journal que pendant une conférence de presse, le président a dit des inepties et des mensonges est une chose, et c'est facile à oublier. Le voir en image, encore et encore, sur les réseaux sociaux, imprime une marque bien plus durable. Certes, ce sont ces réseaux qui ont fait la réputation de Trump auprès de ses partisans, mais ce sont les mêmes qui ont permis la constitution d'une véritable armée d'opposants à ce président honni, aujourd'hui rejeté par tous ou presque et qui va partir dans la honte.

Ce sont eux, aussi, en relayant les vidéos de l'assaut du Capitole, qui ont pu désamorcer toute tentative de dire que ce n'était pas arrivé, que ce n'était pas si grave. Ce sont eux qui donnent une idée de l'ampleur de l'agression que vient de subir la démocratie américaine.

Bref, on n'est pas très loin du jeu à somme nulle dans le domaine des réseaux sociaux et de leur responsabilité dans un sens comme dans l'autre. La question n'est peut-être pas de savoir s'il faut priver certaines personnes de la parole sur des plateformes utilisées par des millions d'autres, mais plutôt, à la lumière de l'épisode Trump, comment gérer des gens qui n'obéissent pas aux codes tacites respectés par leurs prédécesseurs (Obama tweetait peu et ce n'était pas lui qui s'en chargeait).

Quand on devient une personnalité publique, on se met à jouer un rôle. Le citoyen Trump devenu président aurait dû s'autoréguler et s'interdire toute radicalité, vulgarité, appel à la sédition sur les réseaux. Ce n'est écrit nulle part, mais tout le monde le sait. C'est une règle tacite, mais une règle désormais caduque.

Trump vient de donner au monde entier une magistrale leçon d'humilité qui ne semble pas avoir encore fait mouche: avec internet et les réseaux sociaux, nous avons créé un média dont nous ne savons pas nous servir. Le patron de Twitter lui-même a reconnu avoir suspendu le compte de Donald Trump tout en étant convaincu que c'était un échec, un dangereux précédent et que ce n'était que la moins mauvaise solution qu'il ait pu trouver.

Ce média du XXIe siècle nous a été offert, à nous qui sommes des gens du XXe siècle, et à nos descendants si proches, sans le mode d'emploi qui va avec. Il nous manque des codes, des règles, il nous manque les moyens de contrôler une créature digne de Frankenstein qui a pris le pouvoir sur ses créateurs et sur ses utilisateurs. Et le plus grand danger est de continuer à refuser de le reconnaître.

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