Égalités / Société

Le pape François fait un peu plus de place aux femmes dans l'Église

Temps de lecture : 5 min

Il vient de leur permettre d'être instituées lectrices et acolytes. Une décision symbolique, qui ouvre néanmoins une brèche et participe à la lutte qu'il a engagée contre le cléricalisme structurel dans l'Église catholique.

Le pape François rencontre des religieuses lors de l'audience générale hebdomadaire du 15 janvier 2020 au Vatican. | Alberto Pizzoli / AFP
Le pape François rencontre des religieuses lors de l'audience générale hebdomadaire du 15 janvier 2020 au Vatican. | Alberto Pizzoli / AFP

Le 11 janvier dernier, le pape François signait la lettre apostolique en forme de motu proprio («de son propre chef») Spiritus Domini réformant le canon 230, paragraphe 1, du Code de droit canonique de 1983. Celui-ci indiquait que seuls les hommes, mandatés par les évêques, pouvaient accéder aux ministères de lecteur et d'acolyte.

Désormais, les femmes aussi pourront être instituées dans ces services. Le lecteur, comme son nom l'indique, a pour fonction de lire la parole de Dieu (Première et Deuxième Lectures) lors d'une assemblée liturgique, l'acolyte est chargé quant à lui d'aider le prêtre et le diacre dans le service de l'autel et de distribuer la communion.

Depuis le pape Paul VI et la lettre apostolique Ministeria quaedam (1972), seuls les laïcs masculins pouvaient en effet accéder à ces ministères institués (que l'on appelait auparavant «ordres mineurs»), lesquels précèdent les ministères ordonnés (diacre, prêtre et évêque). Dans la pratique en Europe, peu d'hommes ont été institués lecteurs et acolytes, exceptés les séminaristes pour lesquels on voyait dans ces ministères une préparation au sacrement de l'Ordre.

A contrario, quantité de femmes lisent déjà des lectures et donnent la communion sans pour autant être instituées. Ajoutons également que les tâches dévolues à l'acolyte sont la plupart du temps remplies par les servants d'autel (les «enfants de chœur»). À quoi sert donc cette nouvelle disposition?

Le pape François arrivant à la cathédrale de Kaunas en Lituanie, le 23 septembre 2018. | AFP Photo / Vatican Media

Donner l'exemple

Plus qu'un ripolinage du droit ecclésial, pour François, il s'agit de reconnaître une pratique admise en beaucoup d'endroits en Europe même si un ministère dans l'Église implique toujours une durée: on est lecteur, acolyte, diacre ou prêtre à vie. C'est une difficulté car dans bien des paroisses, l'on cherche justement à ce que ce ne soit pas toujours les mêmes personnes qui lisent ou donnent la communion.

De fait, il s'agit bien de rendre un service et non de s'arroger un pouvoir. Mais le pape jésuite pense aussi à toutes les cultures, dans le monde, où les femmes sont encore tenues à l'écart, que ce soit dans la vie sociale ou la vie de l'Église. D'une certaine façon, il s'agit pour lui de donner l'exemple.

Le pape n'est pas féministe mais il a pleinement conscience que l'Église ne peut plus fonctionner uniquement avec des hommes.

Conséquence inattendue: avec ce motu proprio, il sera désormais compliqué pour un clerc de refuser des jeunes filles comme servantes d'autel, en Europe comme ailleurs. Dans certaines paroisses et diocèses, seuls les garçons ont accès au chœur: au plus près de l'autel, il s'agit de leur donner l'envie de devenir prêtres.

Les filles, dès lors, sont employées comme «philotées»: au service de l'assemblée, elles portent de petites capes blanches et ornent, comme des tourterelles, les célébrations dominicales. Pour l'évêque de Rome, tous les baptisés, hommes et femmes, ont des dons (des «charismes») reçus par l'Esprit saint, qu'ils mettent au service de toute l'Église et que l'Église doit reconnaître et promouvoir.

Le pape François salue les religieuses à son arrivée à Lima, le 21 janvier 2018. | Vincenzo Pinto / AFP

Aller plus loin

Évidemment, pas question pour le pape de laisser croire que ces ministères institués accordés aux femmes leur ouvrent la porte vers les ministères ordonnés. Dans une lettre écrite au préfet jésuite de la Congrégation pour la doctrine de la foi (ex-Saint-Office), le cardinal Ladaria Ferrer, François rappelle la lettre apostolique de Jean Paul II, Ordinatio Sacerdotalis (1994), dans laquelle est stipulé que l'Église «n'a en aucune sorte la faculté de conférer aux femmes l'ordination sacerdotale» mais, note le pape argentin, «pour les ministres non ordonnés, il est possible, et aujourd'hui cela paraît opportun, de dépasser une telle réserve».

De fait, François s'inscrit dans un mouvement, initié depuis le début de son pontificat. Le pape n'est pas féministe mais il a pleinement conscience que l'Église ne peut plus fonctionner uniquement avec des hommes. C'est ainsi qu'il a accordé, depuis son élection, divers postes au sein de la Curie à des femmes.

L'an dernier, il a nommé Francesca Di Giovanni comme sous-secrétaire de la section pour les relations avec les États, c'est-à-dire ministre des Affaires étrangères du Vatican. Par ailleurs, après l'échec d'une première commission sur le diaconat féminin, il en a institué une nouvelle en avril 2020, signe qu'il veut avancer dans ce domaine.

Il semble que l'évêque de Rome souhaite que l'on reconnaisse plus facilement de nouveaux ministères laïcs, hommes et femmes, en fonction des besoins propres de chaque Église particulière, le lectorat et l'acolytat n'étant qu'une étape dans ce processus finalement. En effet, il cite dans cette lettre au cardinal Ferrer Ladaria le Synode sur l'Amazonie (2019) qui appelait dans son document final (n°95) combien il est «urgent de promouvoir et de conférer des ministères à des hommes et des femmes».

Ces ministères sont à inventer et François espère que les évêques s'empareront de cette opportunité de reconnaître des lectrices et des acolytes féminins pour aller plus loin. Ces ministères nouveaux ne seraient pas d'ailleurs appelés à durer, ils peuvent correspondre à une nécessité, dans un temps et un lieu donnés.

Ouvrir une brèche

Rappelons que des laïcs peuvent déjà accomplir certaines tâches dans l'Église, qu'ils soient hommes ou femmes, dans de nombreux domaines, en tant que «ministres extraordinaires». Certes, il faut des circonstances exceptionnelles, qu'ils soient missionnés par l'évêque diocésain et correctement formés (et rémunérés).

Mais un laïc ou une laïque peut validement baptiser, prêcher en dehors de la messe, catéchiser, présider des prières liturgiques telles que des funérailles et même diriger une paroisse quand il y a pénurie de prêtres. Il serait donc tout à fait imaginable que dans certains lieux, pour un temps donné, des ministères laïcs soient institués pour répondre aux besoins locaux. Dans cette perspective, pour François, les femmes ne peuvent être écartées.

Le pape montre malgré tout une certaine audace en bousculant l'ordre patriarcal d'une Église encore trop souvent misogyne.

L'accession des femmes au lectorat et à l'acolytat participe donc à la lutte contre le cléricalisme engagée par François depuis son élection. L'objectif est de s'habituer davantage encore à voir des femmes œuvrer dans le chœur… La mesure est donc symbolique mais elle n'est pas sans importance quant à cette conversion des mentalités voulue par le pape argentin. Il s'agit de changer d'état d'esprit –si ce n'est de les préparer, ce qui demande du temps. Mais indéniablement, cela ouvre une brèche.

En effet, cette décision relance les débats au sujet de l'accès des femmes aux ministères ordonnés comme le réclame Anne Soupa, théologienne cofondatrice du Comité de la jupe, et le collectif Toutes Apôtres!, un sujet que l'interdiction de Jean Paul II n'a jamais clos.

Par petites touches qui peuvent sembler anodines, François montre malgré tout une certaine audace en bousculant l'ordre patriarcal d'une Église encore trop souvent misogyne: ce n'est pas un hasard si les franges traditionalistes et conservatrices ont dénoncé cette décision de permettre à des femmes de devenir lectrices et acolytes. Le combat sera long et il n'est pas certain que son successeur le suive sur cette voie engagée.

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