Société / Monde

Le voile facial de la femme orientale, de fantasme colonial à objet de résistance

Temps de lecture : 7 min

Après avoir été exotisé, le voile est devenu un symbole de l'indépendance algérienne, puis un objet honni quand il a été porté en France.

Durant la Bataille d'Alger, le haïk a été largement instrumentalisé par les colons et la FLN. | WalidYassine via Wikicommons
Durant la Bataille d'Alger, le haïk a été largement instrumentalisé par les colons et la FLN. | WalidYassine via Wikicommons

L'infériorisation supposée des femmes dans l'islam s'est développée en métropole dès l'invasion de l'Algérie en 1830. La colonisation du Maghreb est le moment fondateur du fantasme de la musulmane soumise. Dès le début de la présence française en Afrique du Nord, le corps des Algériennes intéresse les Français, et ce jusqu'à la guerre d'Algérie. Ils vont faire des femmes conquises d'éternelles victimes silencieuses de la masculinité. L'aversion actuelle contre le voile peut être comprise, entre autres, comme une résurgence féministe du passé colonial de la France.

Pendant la colonisation, le voile intégral a notamment été exploité comme image exotique servant d'attraction touristique. On peut le voir ici sur des affiches touristiques:

Affiche de Pierre Bellenger réalisée à la demande de PLM (Paris-Lyon-Méditerranée), opérateur de lignes ferroviaires, 1935.

Affiche de 1930.

Le haïk, couvrant le visage de l'Algérienne, devient une représentation du pays, telle une image d'Épinal exotique. On le voit ici sur un billet de cinq francs (recto verso) émis par les autorités françaises le 8 février 1944.

On le trouve également sur des cartes postales coloniales.

Carte postale, «Femme arabe», sans date. Pose lascive, très loin de la bienséance du haïk.

L'image couverte et dénudée de l'orientale

Le passé colonial français est encore présent dans l'imaginaire collectif, notamment dans ses formes artistiques. En témoigne la vogue toujours actuelle pour la peinture orientaliste. Peintres, chercheurs, photographes ont fait du corps des musulmanes un objet artistique. Face au voile et à l'inaccessibilité des femmes, les artistes français vont les dénuder, comme Delacroix, Ingres, Gérôme, mais aussi les photographes comme Rudolf Lehnert et Ernst Landrock, deux photographes germanophones installés à Tunis entre 1904 et 1914, connus pour leurs photographies de femmes nues, parfois très jeunes. Les femmes sont offertes au dévoilement et à la jouissance voyeuriste.

«Femme arabe», carte 688 (à gauche) et «Types d'Orient», carte 739 (à droite), 1905 et 1907. | Rudolf Lehnert et Ernest Landrock

Bruno Nassim Aboudrar, historien de l'art, auteur d'un ouvrage sur l'origine musulmane du voile, analyse les deux cartes: «Voilée/dévoilée: le message est clair. Le scandale de ces images tient à leur diffusion abondante et sur place. Les autochtones musulmans ne pouvaient pas ignorer la circulation publique et licite de ces figurations dégradantes, qui se produisait sous leurs yeux, dans les échoppes de souvenirs de leurs villes. Orientaliste, le procédé est colonial dans la mesure où il reflète la dissymétrie des égards entre la métropole et ses possessions ultramarines. On aurait cherché en vain l'équivalent en métropole: Bigoudènes ou Berrichonnes, exposées nues sous leur coiffe, sur des cartes postales de bureau de tabac.»

Deux attitudes se superposent devant le voile: la fascination pour l'exotisme d'un côté et la volonté des féministes et ethnologues de libérer les Algériennes en éradiquant le voile. Ce dernier est alors perçu comme l'antithèse de la civilisation européenne. En témoignent des écrits de l'époque comme l'ouvrage du géographe Émile-Félix Gautier intitulé Mœurs et coutumes des musulmans (1931): «Nous sommes pleins de pitié pour les femmes musulmanes cloîtrées et tyrannisées, leur émancipation nous paraît un devoir d'humanité, une loi du progrès.»

Après la femme nue des peintres orientalistes vient un second type qui sert de moteur à la colonisation. Il s'agit de libérer les femmes pour mieux en prendre possession. L'artiste jordanienne Wijdan Ali décrit la caricature faite de l'islam: «Il s'agissait à présent d'une religion arriérée, répressive et cruelle asservissant la moitié de ses adeptes, maintenue enfermée. Ceci donnait à l'Europe civilisée ou à l'Occident une raison légitime de coloniser l'Orient islamique et de “civiliser” les autochtones à travers la déculturation et l'occidentalisation forcée.»

L'autrice montre comment la condition féminine est variable: refoulée en Angleterre, elle sert d'argument à la conquête des pays musulmans. «Bizarrement, alors que le système masculin victorien développait ses théories pour contrer les exigences du féminisme, en ridiculisant ou en rejetant ses idées, il adoptait le langage du féminisme pour le plier au service du colonialisme et le diriger contre les Autres et leurs cultures, explique-t-elle. L'idée que d'autres hommes, dans des sociétés situées au-delà des frontières de l'“Occident civilisé” agressaient et maltraitaient les femmes, devait être utilisée dans la rhétorique du colonialisme, pour rendre moralement justifiables les projets visant à défaire ou anéantir les cultures des peuples colonisés.»

Mais ces schémas dépassent de loin la période coloniale. Artistes, écrivains, penseurs font du modèle de la femme arabe l'archétype de la soumission, la victime consentante ou non du système patriarcal. Ces représentations de la femme musulmane sont encore ancrées dans l'opinion publique. Elles contaminent depuis des décennies toute réflexion.

Le colon, sauveur de la femme musulmane

Les administrateurs coloniaux de l'Algérie montrent une obsession des femmes et expriment leur besoin de les «sauver», comme le montre la littérature ethnographique de l'époque coloniale écrite par des femmes comme Hubertine Auclert. Sauver les femmes a servi de prétexte à la conquête militaire de l'Afrique du Nord, ou du moins a permis de donner à l'occupation coloniale de bonnes intentions et de faire croire en sa mission civilisatrice: la conquête coloniale pour sauver la femme indigène.

À droite, une affiche du 5e bureau d'action psychologique de l'armée française dans les années 1950. À gauche, une «cérémonie de dévoilement» sur le Forum à Alger en mai 1958.

La prohibition du niqab en France trouve l'une de ses origines dans les cérémonies de dévoilement organisées à Alger pendant la guerre d'Algérie. Les normes de la «civilisation française» sont alors opposées aux mœurs des femmes arabes qu'il s'agit de «civiliser». La loi de 2010 procède de la même logique: pousser les femmes entièrement voilées à s'affranchir de ce qui est perçu comme une coutume traditionnelle. Un siècle plus tôt, en 1910, la presse britannique louait l'émancipation des femmes égyptiennes tout en regrettant le port du yashmak, «élément de la servitude». Rappelons que ces dévoilements ne sont pas seulement le fait des puissances coloniales. Les dirigeants de pays musulmans ont également interdit le voile, comme Reza Shah d'Iran en 1935, Habib Bourguiba à l'école en 1957.

Les mêmes ressorts sont aujourd'hui convoqués pour décourager les musulmanes de se voiler en France. D'où la construction d'un discours public largement relayé qui fait des femmes musulmanes des victimes infériorisées, sans jamais questionner les intéressées. Le dévoilement contraint dans l'œuvre civilisatrice est une résurgence qui se concrétise aujourd'hui dans les lois d'interdiction.

«Frustration et agressivité»

Fer de lance contre l'occidentalisation, le haïk devient un moteur de la résistance anticolonial –il est utilisé dans la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), tout comme le tchador le sera dans la révolution iranienne de 1979 qui a entraîné le renversement du Shah.

De nombreuses photographies de l'époque montrent des femmes en haïk croisant des militaires français armés:

Un soldat français utilise un détecteur de mines sur les passants à Alger, le 16 janvier 1957, dans le cadre d'une opération de fouille systématique dans la Casbah, pendant la bataille d'Alger. | AFP

Le film La bataille d'Alger de l'Italien Gillo Pontecorvo (1966), joue également un grand rôle dans la représentation héroïque de la femme entièrement couverte de blanc liée à la résistance du FLN. Durant la bataille d'Alger, le haïk est utilisé dans la résistance et en devient le symbole. Cet objet est instrumentalisé des deux côtés: du côté des colons, il est le symbole des mœurs rétrogrades de l'Algérie, pays auquel il faut apporter la «civilisation», mais aussi des femmes à conquérir; du côté du FLN, il est le symbole de la femme traditionnelle qui tient tête à l'entreprise coloniale et peut devenir une redoutable combattante grâce à l'anonymat qu'il lui confère.

«Il y a chez l'Européen, la cristallisation d'une agressivité, mise en tension d'une violence en face de la femme algérienne. Dévoiler cette femme, c'est mettre en évidence la beauté, c'est mettre à nu son secret, briser sa résistance, la faire disponible pour l'aventure. Cacher le visage, c'est aussi dissimuler un secret, c'est faire exister un monde du mystère et du caché, explique Frantz Fanon qui a analysé cette représentation des femmes dans le conflit. Confusément, l'Européen vit à un niveau fort complexe sa relation avec la femme algérienne. Volonté de mettre cette femme à portée de soi, d'en faire un éventuel objet de possession. Cette femme qui voit sans être vue frustre le colonisateur. Il n'y a pas réciprocité. Elle ne se livre pas, ne se donne pas, ne s'offre pas. […] L'Européen face à l'Algérienne veut voir. Il réagit de façon agressive devant cette limitation de sa perception. Frustration et agressivité ici encore vont évoluer de façon permanente.»

Le haïk, symbole de l'initiative féminine dans le combat de libération, est rendu insupportable par la partie adverse qui en fait un symbole d'asservissement.

Les photographies de Marc Riboud ont popularisé ce motif de la femme algérienne en haïk, représentant la résistance algérienne et la participation des femmes à la guerre d'indépendance:

Le retour du haïk en Algérie

Le haïk et la mlaya fonctionnent comme des symboles nationaux. Les deux voiles sont liés à la résistance algérienne ayant mené le pays à l'indépendance. En témoignent ces deux timbres émis par la poste algérienne le 27 juillet 2014:

Extrait de la notice philatélique: «Le voile algérien symbolise la féminité, la pureté, il représente également l'identité algérienne. Le haïk fait partie de notre histoire à travers le rôle qu'il a joué durant la guerre de libération: en le portant, l'Algérienne risquait sa vie en accomplissant des missions fortement périlleuses comme poser des bombes, transporter les armes. Porter le haïk et la mlaya est aujourd'hui une tradition en voie de disparition.»

L'aversion actuelle pour le voile est à mettre en relation avec la période coloniale en Afrique du Nord et la guerre d'Algérie. On peut parler d'imaginaire postcolonial à l'œuvre dans la construction du mythe de la femme soumise cachant son visage. Aujourd'hui, ce voile intégral est revendiqué, non par les indigènes qu'il s'agissait de coloniser, mais par des citoyennes françaises élevées dans le pays, qu'elles soient originaires des anciennes colonies ou converties à l'islam.

Difficile de comprendre que ce symbole de l'ancienne indigène touche aujourd'hui le pays de l'ancien colonisateur. Et que l'objet fantasmé de la femme orientale dissimulant son corps aux regards masculins soit devenu une sous-culture (subculture) prônée par une certaine jeunesse de l'ancienne puissance occupante.

Agnès de Féo est l'autrice de Derrière le niqab, 10 ans d'enquête sur les femmes qui ont porté et enlevé le niqab (préface d'Olivier Roy), Armand Colin, 2020.

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