Santé / Société

Le couvre-feu à 18h: trop, c'est trop

Temps de lecture : 4 min

Même en classe de quatrième, j'avais le droit de rentrer à la maison plus tard que ça.

Cet insupportable monsieur Castex a annoncé le couvre-feu à 18h. | Thomas Coex / POOL / AFP
Cet insupportable monsieur Castex a annoncé le couvre-feu à 18h. | Thomas Coex / POOL / AFP

Franchement, je ne veux pas trop me rengorger mais j'encaissais vraiment bien ce deuxième confinement. Je gérais. Je n'étais pas à la cool, faut pas exagérer, c'était 2020 quand même, mais je faisais face à la merdicité de la situation avec une certaine aisance. (Ce qui tendrait à prouver que j'ai de l'aisance dans le merdique.) De toute façon, j'avais déjà prévu de limiter ma vie sociale donc ça ne changeait pas grand-chose. Jusque-là.

Jusqu'à janvier qui est déjà traditionnellement le mois de l'épuisement, de la dépression et des pensées suicidaires –et, accessoirement, de mon anniversaire mais n'y voyez aucun rapport. Mais alors janvier 2021… Il a été mis au point par des trolls fous et pervers au sein d'une simulation visant à vérifier en combien de temps l'espèce humaine peut irrémédiablement perdre la raison.

Un choc électrique

J'aurai tenu dix jours en janvier 2021. Dix jours où je bossais et où les journées n'étaient qu'un long tunnel ponctué par l'action de se lever le matin et de se coucher le soir. Dix jours avant que, brusquement, ça me fonde dessus. Comme un choc électrique. Une prise de conscience. Une crise de claustrophobie alors que vous êtes dans un avion qui fait Paris-l'autre bout du monde. J'ai été saisie par le ras-le-bol. Un énorme ras-le-cul bien massif, un ras-le-cul digne d'une armoire normande. Alors que j'étais jusque-là dans l'acceptation, dans le «faut pas y penser», concentre-toi sur autre chose comme par exemple le travail, tout m'est devenu insupportable. Brusquement, j'étais prête à donner un rein pour avoir le droit d'aller dans un musée puis de dîner au restau avant de déambuler dans la ville la nuit. Brusquement, il fallait que je vois des gens. Il fallait qu'on rigole.

Il faut dire que mes échanges humains sont réduits au plus strict minimum (en même temps, comme je n'ai rien à raconter, ça se tient). Je parle à mes enfants. Je parle à mon conjoint. Et je parle à la caissière du supermarché mais j'hésite à compter comme une véritable communication humaine son «Bonjour, ça va?». Avant, je répondais juste «bonjour» et je déposais mes articles sur le tapis roulant. Désormais, je lui réponds pour de vrai. C'est-à-dire que je fais comme si elle me posait vraiment la question, comme si ça l'intéressait de savoir comment je vais. Alors je dis «Oui, un peu fatiguée». Et elle me sourit et elle baisse la tête (parce qu'elle n'a pas du tout envie de prolonger cette discussion). Mais je m'en fiche parce que son sourire est comme une rose dans ma journée. Elle me donne l'impression d'avoir vécu une interaction humaine.

J'étais donc dans cet état-là, que nous qualifierons pudiquement de «fragile», quand cet insupportable monsieur Castex a annoncé le couvre-feu à 18h.

18h.

Même en classe de quatrième, j'avais le droit de rentrer à la maison plus tard que ça. Ça n'a l'air de rien mais ce que je ne vous ai pas dit c'est que le climax de ma vie sociale a lieu entre 18h et 18h15. Un tout petit quart d'heure, dans le froid, sous la pluie, à la nuit tombée, où je discute avec des copines devant l'école pendant que nos enfants se poursuivent le long du trottoir avec le même enthousiasme que s'il faisait 25 degrés et un grand soleil et que la vie était légère et douce. Un quart d'heure de socialisation par jour. Un quart d'heure pour me plaindre à quelqu'un d'autre de mon compagnon ou de mon chat. Un quart d'heure qui, parfois, pouvait même me motiver à me laver les cheveux le matin. Et voilà qu'on me l'enlève.

Je m'accroche à des espoirs de «c'est bientôt fini, ça ira mieux avec le printemps». Et mon rêve secret c'est de me dire que peut-être qu'après, il va y avoir un effet soupape où on va faire la fête pendant des semaines, tous les week-ends, comme si on avait 20 ans. Et tiens, peut-être même que je fêterai mon anniversaire. Bref, je déraille. Ou en langage actuel: «On peut noter chez l'individu en question un début d'impact sévère sur sa santé psychologique qui à terme pourrait influer sur ses seuils d'acceptabilité de mesures contraignantes.»

Inconsistance de la maladie

Ce qui n'aide pas mon cerveau, c'est peut-être que la maladie a disparu. Elle s'est dématérialisée. (Un peu comme mes amis finalement.) Évidemment, une maladie ce n'est jamais vraiment concret, on n'en voit que les symptômes. Mais rappelez-vous, au premier confinement, les journaux télé de 20h montraient reportages sur reportages dans des hôpitaux où les gens étaient en train de mourir, on floutait leur visage, mais on voyait une équipe de soignants en train de les retourner, de les intuber, ensuite il y avait la séquence avec l'infirmière qui appelait la famille pour prévenir du décès, puis le reportage sur les pompes funèbres. Il n'était pas rare que je pleure devant les infos.

Tout ça, c'est fini. On a encore quelques reportages de personnels soignants épuisés et inquiets, mais les malades on ne les voit plus. En fait, à la télé, on ne voit plus que des gens pas malades. La mort et la souffrance ont été totalement éliminées de notre paysage mental. Peut-être que c'est mieux ainsi, je n'en sais rien.

C'est une vraie gageure intellectuelle de garder à l'esprit que tout cela a du sens.

Peut-être qu'il aurait été insupportable de continuer à montrer sans fin les mêmes images de souffrance et de deuil. Mais le résultat actuel c'est qu'on parle de quelque chose qui n'a plus aucune consistance. On a les chiffres, on va entendre qu'on en est à un peu moins de 400 morts par jour, mais ce chiffre ne renvoie plus à rien.

Et c'est une vraie gageure intellectuelle de garder à l'esprit que tout cela a du sens. Que nous ne sommes pas enfermées dans une machine déréglée qui tourne sans fin et sans sens. Comme disent les enfants, tout cela «c'est pour de vrai».

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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Cet article a été écrit par un ISFJ.

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