Société

Avec le podcast «Les Cris», regarder l'inceste en face

Temps de lecture : 5 min

Dans ce documentaire autoproduit par Alexandre Mognol, David livre un témoignage complexe et déstabilisant autour de l'inceste, du viol et de la prison.

En prison, David craint d'être identifié comme un «pointeur», ceux qui ont violé ou attouché des femmes ou des enfants. | Julius Drost via Unsplash
En prison, David craint d'être identifié comme un «pointeur», ceux qui ont violé ou attouché des femmes ou des enfants. | Julius Drost via Unsplash

Vous avez des podcasts à recommander? Vous voulez échanger et débattre avec d'autres passionnés? Rejoignez le Slate Podcast Club!

Comment parler de l'inceste? Comment parler d'un podcast documentaire qui donne la parole à un père incesteur en attente de jugement, sans risquer de heurter les victimes ou de légitimer la parole d'un pédocriminel présumé? Il m'a fallu du temps pour trouver la force d'écrire sur Les Cris, documentaire sonore bouleversant et sombre réalisé par Alexandre Mognol, à la tête du nouveau label Atelier Frissonne. Parce que le sujet est difficile à traiter, certes. Mais surtout parce qu'il est difficile à entendre.

Puis l'actualité l'a fait revenir sur le devant de la scène médiatique, avec les révélations récentes de Camille Kouchner sur Olivier Duhamel. L'inceste étant évoqué dans le débat public, je me suis dit qu'il était grand temps de parler des Cris, sorte de face B de Ou peut-être une nuit de Charlotte Pudlowski sur les victimes d'inceste.

Derrière les barreaux

La série documentaire s'ouvre sur une archive sonore à la tonalité un peu sale, comme issue d'une vieille VHS. On y entend une enfant rire face à son père. Un rire nerveux, comme si la petite fille était poursuivie par un adulte qui menaçait de la chatouiller. Comme si elle savait qu'elle n'y échapperait pas. Vient ensuite la voix d'un homme, qui raconte un souvenir heureux avec ses enfants. Un peu trop heureux pour qu'on y croie: la très belle musique mélancolique composée par Charles de Cillia s'interrompt brutalement, et la chimère du bonheur disparaît avec elle.

Immédiatement après cette anecdote, David, 50 ans, raconte sa première nuit en prison. Il craint d'être identifié comme un «pointeur», mot qui désigne derrière les barreaux ceux qui ont violé ou attouché des femmes ou des enfants. Pour eux, pas de quartier: les agressions sont légion, la mort n'est pas impossible.

«Il faut que je me trouve une histoire qui tienne la route mais je ne sais pas mentir», confie-t-il au journaliste avant de raconter son quotidien en prison, plein de peur et de violence. Sans que l'on sache bien pourquoi, on a du mal à croire David lorsqu'il dit qu'il ne sait pas mentir. Peut-être est-ce le ton de sa voix, tout en retenue, comme cachée derrière un masque, qui nous en empêche.

Il faut arriver à la fin du premier épisode pour enfin savoir ce qui a mené David en prison: trois attouchements commis sur sa propre fille lorsqu'elle avait une dizaine d'années, pour lesquels il dit s'être dénoncé à la police quelques années après les faits. Choix risqué de la part d'Alexandre Mognol –déjà connu pour avoir réalisé Le Canon sur la tempe chez Nouvelles Écoutes– que d'attendre plus de douze minutes avant d'entrer dans le vif du sujet et de piéger ainsi les auditeurs. Sûrement manque-t-il un avertissement adapté au début du podcast ou dans sa description, tous deux assez énigmatiques.

À ÉCOUTER AUSSI Un souvenir dans la nuit

Des excuses

Les onze épisodes suivants sont comme les pièces d'un puzzle que l'auditeur doit assembler petit à petit pour se faire une idée de l'histoire que raconte David. Son récit, dont la violence tranche avec le calme et la douceur parfois mielleuse de sa voix, est celui d'un homme qui dit qu'il veut guérir du mal qui le ronge, mais qui continue à chercher des excuses pour ce qu'il a fait. Séquence enrageante que celle où il évoque sa vie sexuelle insatisfaisante avec sa femme pour justifier les attouchements faits à sa fille.

Heureusement, Alexandre Mognol recadre l'homme: «Mais là t'es pas en train de dire que c'est de la faute de ta femme?» demande-t-il, en le mettant face à ses contradictions. «Ma femme n'y est pour rien, elle avait ses besoins, elle assumait de ne pas avoir de besoins sexuels, donc je ne lui jette pas la faute. Seulement moi j'aurais dû à un moment dire stop, dire que moi j'avais des besoins. [...] C'est comme si à la maison, j'avais une attirance très forte pour ma femme, et il y avait aussi ma fille qui devenait adolescente, qui s'habillait de manière assez sexy, et bah elle était aussi un objet de désir. Elle créait du désir en moi, que je ne pouvais pas réaliser sous la forme de relation sexuelle avec ma femme. Donc j'avais une marmite qui était déjà en train de bouillir [...] et cette marmite à un moment donné a explosé», répond David.

Difficile à entendre, comme beaucoup de réflexions de David –qui se justifie par un viol qu'il a lui-même subi enfant– et de ceux qui l'entourent. On fulmine en apprenant qu'un psychologue a dit à David qu'il n'y avait pas de problème s'il continuait à faire des rêves érotiques de sa fille, puisqu'elle est adulte aujourd'hui! Des anecdotes dans ce genre, le journal intime que David a tenu en prison en regorge tant et si bien que l'on en vient à se demander si les hommes comme David pourront un jour être bien accompagnés pour se soigner. Seules les remarques d'Alexandre Mognol et d'une directrice de groupe de parole, qui mettent David face à ses actes, permettent de ne pas perdre espoir.

La violence des mots

Il n'y a pas de jolie façon de dire ça: Les Cris est une série violente à écouter. Pas tant parce qu'elle donne la parole à un pédocriminel, que l'on a envie de ranger sans réfléchir dans la case des salauds, ni parce qu'elle décrit la chute d'un homme ordinaire emprisonné pendant des mois dans l'attente de son procès. La série est violente parce que David, sa famille et les soignants qui l'accompagnent accaparent la parole, l'espace et le récit.

Jamais la victime, Marie, ses frères ou sa mère Françoise n'interviennent, bien qu'ils soient au centre de l'histoire et des pensées de David, qui continue sans cesse à les appeler «mes loulous», surnom affectueux particulièrement déplacé dans ce contexte et franchement difficile à avaler pour l'auditeur. On est obligés, face à l'absence de Marie, d'imaginer et de combler les vides d'autant plus flagrants que de nombreuses archives sonores ponctuent le récit. On y entend David, sa femme et ses trois enfants, heureux. Qu'en est-il de Marie aujourd'hui? Où est son récit à elle?

Le discours ambivalent de David, qui dit aimer assez sa famille pour vouloir leur «foutre la paix» et qui enrage dans le même temps de ne pas avoir de nouvelles, en fait un personnage complexe, dont on continue sans cesse à se méfier sans parvenir totalement à le détester. C'est peut-être ça qui fait l'intérêt de ce podcast: il permet de regarder en face un visage de l'inceste et de la pédocriminalité, dans tout ce qu'il a de plus troublant.

Si ce podcast n'est pas à mettre dans toutes les oreilles, je conseille à quiconque s'en sent capable de l'écouter en entier. Peut-être aidera-t-il à faire face collectivement à l'inceste –plutôt que de feindre de (re)découvrir le problème à chaque nouvelle affaire. Il porte un regard ni complaisant, ni jugeant sur cet homme incesteur qui incarne un problème plus vaste que lui, qui mérite qu'on y prête réellement attention. Avant de, nous aussi, pousser un cri pour dire stop aux violences sexuelles intrafamiliales.

Newsletters

Comment mange-t-on dans les prisons françaises et américaines?

Comment mange-t-on dans les prisons françaises et américaines?

Fournir aux détenus des repas adaptés à leurs exigences confessionnelles ou éthiques fait régulièrement débat. Pourtant, rien ne change.

Petit·e Robert·e

Petit·e Robert·e

Nous sommes fatigués et le dire est une bonne chose

Nous sommes fatigués et le dire est une bonne chose

La fatigue contemporaine peut s'analyser comme une revendication sociale légitime, celle de la prise en compte de nos besoins vitaux.

Newsletters