Sciences / Culture

«Où suis-je?» de Bruno Latour, un conte pour mordre sur nos habitudes de pensée

Temps de lecture : 9 min

Le nouveau livre du philosophe poursuit sa réflexion pour répondre à l'état climatique actuel, à la fois aggravé et éclairé par la pandémie.

Bruno Latour durant la conférence-performance Inside mise en scène par Frédérique Aït Touati. | Capture d'écran via zonecritique.org
Bruno Latour durant la conférence-performance Inside mise en scène par Frédérique Aït Touati. | Capture d'écran via zonecritique.org

Il était une fois un philosophe qui avait appris à faire de ses expériences quotidiennes l'occasion de mieux réfléchir, et de mieux partager ses réflexions. Aussi lorsqu'il lui advint, comme à nous tous et toutes, cette aventure hors norme de vivre par temps de pandémie et d'enfermement généralisés, il en fit in petto à la fois la matière d'un nouvel approfondissement de sa pensée au long cours, et le ressort d'un conte à sa façon.

Au long cours, assurément, la réflexion menée par Bruno Latour depuis quarante ans, faisant de lui une des figures majeures de cette discipline associant enquête sociologique et théorie qu'on appelle STS, pour Science and Technology Studies, en anglais dans le texte tant l'essentiel de la réflexion en ce domaine s'est construite dans le monde anglophone.

Il a en particulier joué jadis un rôle central dans le développement de la théorie de l'acteur-réseau, ressource décisive pour penser l'ensemble des mutations de la fin du XXe siècle et du début du suivant, entre autres les essors du numérique et la mondialisation.

Long cours et actualité

Lui dont le premier ouvrage paru (d'abord aux États-Unis) s'intitule La Vie de laboratoire - La Production des faits scientifiques n'est pas le plus mal placé pour réfléchir à propos de la situation actuelle, qui a soudain vu les thèmes nommés par ce titre occuper le centre des préoccupations communes, et la une de tous les médias de la planète.

Son nouvel ouvrage, Où suis-je? Leçons du confinement à l'usage des terrestres (éditions La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond) s'inscrit explicitement dans cette trajectoire jalonnée d'un grand nombre d'ouvrages, dont les décisifs Nous n'avons jamais été modernes (1991) et Enquête sur les modes d'existence (2012), qui ont permis de regarder différemment toute l'histoire des idées et des actions qui ont marqué les trois derniers siècles. Cette ample réflexion selon des angles nouveaux a procuré à Latour une considérable reconnaissance (il est depuis longtemps un des penseurs les plus fréquemment cités, traduits, et honorés d'une foule de récompenses prestigieuses) dans le monde entier… sauf en France, où la nouveauté de ses travaux a longtemps buté sur ce qu'il faut bien appeler un certain conformisme intellectuel.

Les choses ont commencé de changer lorsque cette réflexion de longue haleine s'est en grande partie polarisée autour de la catastrophe climatique, à mesure que celle-ci commençait d'occuper une place plus importante dans les préoccupations des équipes de recherche, des politiques et de l'ensemble des citoyens.

Le livre Où suis-je? se trouve ainsi à la fois dans le prolongement de la réflexion d'ensemble de son auteur, en phase avec l'actualité du Covid-19 et du confinement, et une suite directe aux deux précédents ouvrages, Face à Gaïa et Où atterrir?.

Ceux-ci sont en effet des contributions majeures pour faire face à ce que Latour appelle le nouveau régime climatique, formule désignant aussi bien les conditions objectives affectant les températures, les océans, la biodiversité, les migrations, que les modes d'organisation et d'action politiques et les cadres de pensée mobilisés pour tenter d'y répondre.

Écrit au cours de l'expérience de la pandémie, en recyclant (vive le recyclage!) à l'occasion plusieurs articles publiés à chaud en 2020, le petit livre qui paraît aujourd'hui en synthétise et dans certains cas en étend la réflexion, il est aussi exemplaire dans ses choix d'écriture et de composition.

Bienveillance du conte

S'adressant parfois à son petit-fils, auquel est dédié le livre, Bruno Latour y adopte le ton d'un conte, un conte philosophique à la fois joueur et érudit, prenant appui sur un autre conte, la nouvelle fantastique La Métamorphose de Franz Kafka.

Convoqué par Latour, le pauvre Gregor Samsa qui se trouve un matin transformé en cancrelat ou en cafard devient du même mouvement la métaphore de notre statut de confinés et le héros d'une aventure (d'ailleurs fidèle à l'esprit du texte de Kafka) de renversement général des perspectives.

Déclinée en treize brefs chapitres, cette aventure est narrée avec une grande simplicité de vocabulaire, des images que chacun peut se représenter, et une sorte de bienveillance amusée. Ce ton familier, à la fois amusé et affectueux, permet à l'auteur, maître conteur, de déployer peu à peu un ensemble de propositions absolument vertigineuses, sans que ces déplacements saisissent d'effroi.

L'effroi serait pourtant bien compréhensible, tant ce qui se joue là est en vérité de l'ordre du séisme de première magnitude. Et c'est précisément cet effroi, cette paralysie et cette angoisse qui suscitent tant de réactions destructrices et autodestructrices, qu'il importe à Latour d'éviter, lui qui ne cesse en bon héritier de la philosophie pragmatiste de promouvoir le pas à pas, le suivi attentif des cours d'action et des puissances d'agir.

Zone critique

Au cœur de ce bouleversement se trouve… «quelque chose», chose que nous ne savons pas nommer, faute d'avoir jamais pensé vis-à-vis d'elle. Dans les précédents livres, Latour l'a appelée Gaïa, reprenant le terme promu par l'astrophysicien et chimiste James Lovelock mais conscient des malentendus dont reste porteur ce terme, entaché de mythologie et de soupçon de pensée magique.

Dans Où suis-je?, Latour préfère le mot plus trivial de Terre (avec une majuscule), pour désigner l'ensemble des processus et des systèmes qui permettent en permanence la reproduction et les évolutions du vivant.

Cet ensemble n'est pas la planète Terre telle qu'on se la représente mais la combinaison de tout ce qui existe dans cette mince couche qui se trouve à sa surface, dans les 2 ou 3 kilomètres au-dessus et dans les 2 ou 3 kilomètres au-dessous, et qu'il nomme, empruntant le terme aux géologues, la zone critique.

Mais les géologues relèvent de ce qu'on a l'habitude de considérer comme les sciences naturelles. La démarche singulière de Bruno Latour consiste à remettre en cause la séparation entre sciences naturelles et sciences sociales, à rendre sensible et compréhensible la continuité des enjeux que masquent aussi bien l'approche classique centrée sur les seuls rapports et conflits entre êtres humains (entre classes sociales, entre nations, entre ethnies, entre genres, etc.) que les notions habituelles de nature, d'environnement, ou aussi bien de société.

De proche en proche donc, au moyens d'exemples concrets et de petits apologues, c'est à une gigantesque entreprise de déconstruction-reconstruction qu'on est convié, entreprise qui prend en compte la rhétorique du Rassemblement national et de Trump aussi bien que les endroits où chacun fait ses courses et ce qu'il achète, le bilan carbone de la Chine et une promenade en montagne dans le Vercors, Elon Musk, la croyance religieuse et l'organisation d'une fourmilière.

Territoires fantômes

Une des idées-forces de Où suis-je? porte sur le fait si évident et si mal perçu que nous ne vivons pas des ressources du territoire que nous habitons, que toute supposée appartenance à un lieu (pays, région, mais aussi race ou espèce) dépend en réalité de bien d'autres, dont l'existence est niée ou puissamment minorée.

Du fait géopolitique majeur que les pays riches ne sont riches que de la pauvreté des autres au fait biologique majeur qu'aucun organisme vivant ne peut exister seul, Latour déplie par glissements successifs et argumentés les circonstances de ces interactions et les effets de leur négation par les conceptions hiérarchiques et de lutte de tous contre tous qui dominent nos représentations, et que masquent des termes comme «globalisation», «universalisme» ou «individualisme».

Moving Earths, conférence-performance de Bruno Latour mise en scène par Frédérique Aït Touati. | © Patrick Laffont-DeLojo

Pas l'ombre d'un irénisme là-dedans. Si le conteur s'adresse à tous avec douceur, il ne s'agit pas de montrer que le monde est gentil, mais de mettre en évidences les circuits intégrés du vivant (qui comporte la mort, la pourriture, la violence, etc.). Les êtres humains y ont une place au milieu de processus bien plus complexes, et en étant eux-mêmes plus complexes qu'ils ne le croient, n'étant pas, n'ayant jamais été des individus autonomes mais des assemblages de formes de vie qui, dans une très très grande mesure, les précèdent, les dépassent, les ignorent.

De la production de l'oxygène par des bactéries il y a 2 milliards et demi d'années au cancer contre lequel il se bat aujourd'hui, Latour prend acte de la multiplicité dynamique des êtres, au-delà des multiples limites par lesquelles nous avons pris l'habitude de les (et nous) identifier. Et pour nous y donner accès, il invente mille manières d'en faire récit, fable, image –et à l'occasion spectacle.

La boussole et l'amitié

Ainsi, par petites touches (mais qui finissent par dynamiter une aussi puissante catégorie que l'économie), il invite à reconsidérer toute l'organisation, à la fois concrète et mentale, selon laquelle nous habitons, ou plutôt nous croyons habiter le monde.

À l'occasion, il met en œuvre aussi d'autres procédés, comme des performances sur une scène de théâtre, ou ce jeu qu'il a inventé et qu'il pratique avec un collectif de chercheurs, d'artistes et de citoyens baptisé Consortium. Dans ce jeu volontairement «naïf», sur une boussole tracée au sol comme une marelle, chacun essaie de figurer de quoi et de qui il dépend, et ce dont il rend l'existence possible.

Le jeu de la boussole, séance publique d'auto-description à la Mégisserie Saint Junien. | Jérémie Fontaine © Consortium où atterrir

Ce dispositif ludique vise à rendre sensible qu'un territoire «s'étendra aussi loin que la liste des interactions dont on dépend, mais pas plus loin». Ce qui au passage défait les catégories de «local», «national» et «global», et les manières de se représenter nos appartenances, nos identités.

Ces interactions, ces attachements, il s'agit ensuite d'apprendre à les décrire, immense et méticuleux travail de mise en forme, qui ne cesse de faire surgir de nouvelles connexions, de nouvelles ramifications. Ce patient labeur, Latour ne le mène évidemment pas seul, et Où suis-je? est semé de noms propres, ceux de personnes praticiennes d'un immense éventail d'activités, et qui font partie du réseau qui, à des titres divers, l'aide à déployer ces enquêtes.

En voici la liste, par ordre d'apparition dans le texte : Baptiste Morizot, Lynn Margulis, Anne-Christine Taylor, Jérôme Gaillardet, Alexandra Arènes, Sébastien Dutreuil, Timothy Lenton, Emilie Hache, Donna Haraway, Deborah Danowski et Eduardo Viveiros de Castro, Pierre Charbonnier, David Western, Emanuele Coccia, Scott Gilbert, Charlotte Brives, Chantal Latour, Anna Tsing, Michel Callon, Donald McKenzie, Dusan Kazic, Vinciane Despret, Isabelle Stengers, Soheil Hajmirbaba, Frédérique Aït Touati, Philippe Descola, Sarah Vanuxem, Laetitia Chevillard, Nastassja Martin, Clive Hamilton, Nikolaj Schultz, James Lovelock.

Il ne s'agit ici ni de name-dropping (ces noms ne sont pas pour la plupart spécialement prestigieux, même s'ils mériteraient de l'être) ni de citation de sources et références comme il est d'usage dans les textes universitaires. Il s'agit, en les évoquant comme des alliés définis par leurs pratiques et leurs apports, d'une véritable politique de l'amitié, parfaitement cohérente avec cette diplomatie à inventer entre les êtres terrestres que promeut toute la réflexion menée par Latour.

Et cette façon de se comporter s'avère engendrer des effets qui disséminent, ou pour reprendre son terme, qui s'égaillent toujours davantage dans les sphères de la recherche, des arts, de l'action associative et citoyenne.

Mises en scène

Mais peut-être s'interrogera-t-on sur ce qui légitime que l'auteur de ces lignes, qui d'ordinaire écrit à propos des films, se préoccupe de ces propositions. La première réponse serait évidemment que ce qu'écrit Latour concerne tous les êtres humains (et aussi bien les non-humains, mais eux, à leurs manières, savent déjà ce qu'il a à dire) et que jusqu'à plus ample informé les critiques de cinéma font partie de l'espèce humaine.

Mais surtout il faut comprendre que, sous ses dehors amicaux, ce que cherche à faire Latour relève d'une reconstruction décisive des modes de représentations. L'approche qu'il promeut et qui «vient mordre si durement sur nos habitudes de pensée» est un véritable défi: sans aucune complaisance pour un impossible retour en arrière, il s'agit bien de voir autrement, de raconter autrement, de se rendre disponibles à d'autres structures du temps et de l'espace que ce à quoi nous ont formé des siècles de modernité.

Il s'agit, en un sens très ample, d'inventer de nouvelles mises en scènes, dégagées des lois qui ont construit cette évolution devenue une impasse mortifère et qu'on appelle désormais l'anthropocène, ou parfois le capitalocène. À cela, quiconque a pour activité d'interroger les codes de représentation, les enjeux des images, des récits, des montages, peut aussi, même modestement, contribuer.

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