Société

Sur TikTok, les ruptures se vivent à cœur ouvert

Temps de lecture : 5 min

Sur le réseau social, des milliers d'utilisateurs partagent ce moment de grande vulnérabilité. Ils racontent les tromperies, leurs larmes, leurs fragilités. Mais pourquoi?

Ces vidéos peuvent devenir virales, montant jusqu'à plus d'un million de vues. | Capture d'écran via YouTube
Ces vidéos peuvent devenir virales, montant jusqu'à plus d'un million de vues. | Capture d'écran via YouTube

Quand Meghan, 22 ans, a rompu avec son petit ami après le premier confinement au Royaume-Uni, elle s'est effondrée. Il s'agissait de son premier copain, celui avec lequel elle était restée trois ans. «J'avais besoin d'extérioriser. J'ai donc posté une vidéo sur TikTok pour expliquer ce qu'il s'était passé.» On y voit Meghan, le lendemain de la rupture, en train de pleurer puis, à la manière d'un journal intime version vidéo, raconter le déroulement de sa journée, de son lever à son dîner. Seule différence avec un journal intime: la vidéo de Meghan est vue par un million de personnes en l'espace de 24 heures, et atteint désormais 2,4 millions de visionnages.

Meghan est loin d'être la seule à voir en TikTok une forme d'exutoire face à sa rupture. Le hashtag #breakup a été visionné plus de 8,4 milliards de fois. Son équivalent en français, #rupture, a lui été vu à près de 200 millions de reprises. Les deux renvoient vers des vidéos réalisées par des âmes en peine –majoritairement des femmes– qui traversent cette épreuve difficile qu'est la rupture et cherchent un soutien, même anonyme. Les adultes de TikTok ne sont pas en reste et le hashtag #divorce recouvre, lui aussi, des milliers d'histoires de mariages brisés. Et autant de plongées, en moins de soixante secondes, dans l'intimité d'inconnus.

Tromperies et voyeurisme

Lucie se filme toute une journée, dans l'attente anxieuse d'un message de son copain qui va finalement la quitter. Kacie enregistre sa meilleure amie tandis qu'elle lui annonce qu'elle sait qu'elle a couché avec son petit copain. Kimberly fait défiler des vidéos d'elle et de son ex-mari, pour montrer comment, selon elle, «l'amour s'éteint de ses yeux» petit à petit.

@kacietheestallion

if this goes viral I will show the rest. this was the worst day of my life I don’t wish this on anyone. #TheProm #fakefriends #cheater #breakup

original sound - kac kac

Julie partage les photos du compte Tinder que son ex a créé alors qu'ils étaient encore ensemble. Laura* explique, dans la toute première vidéo qu'elle poste sur TikTok, comment elle a quitté son copain après avoir appris qu'il l'avait trompée en vacances.

Il y a quelques années, les ruptures étaient officialisées par un message mélodramatique et mystérieux sur MSN, ou par un changement de statut amoureux sur Facebook: de «en couple», on devenait «célibataire». On indiquait «c'est compliqué» quand une étincelle semblait subsister. Sur TikTok, la démarche est la même, mais le format vidéo est autrement plus révélateur et expressif.

Pour le spectateur, la limite entre compassion et voyeurisme est ténue. Certains, dans les commentaires, expliquent traverser eux-mêmes une rupture et trouver du réconfort dans cette expérience partagée. «Ma vidéo avait pour but de dire, à moi et aux autres: il faut avancer», explique Laura, qui a posté plusieurs autres vidéos sur ce sujet par la suite. «Les retours sont globalement positifs, mais j'ai reçu une centaine de messages de personnes qui avaient l'âge de mon père et qui voulaient profiter du fait que j'étais désormais célibataire pour me faire des avances. J'ai aussi reçu des commentaires haineux, que j'ai supprimés», énumère l'adolescente.

Un sentiment d'anonymat

L'une des vidéos de Laura a été visionnée plus d'un million de fois et lui a fait gagner 7.000 followers d'un coup. Pourtant, la lycéenne dit avoir profité, pour s'exprimer, d'un grand sentiment d'anonymat. D'une part parce que, pour le moment, TikTok n'est pas utilisé par les membres de sa famille ni même par son ex-copain. Et d'autre part car une vidéo postée sur TikTok va seulement atterrir dans l'onglet personnalisé «Pour Toi» des personnes qui, selon l'algorithme, sont intéressées par le contenu de la vidéo.

Meghan avait pour sa part bloqué son ex-copain sur TikTok avant de poster sa première vidéo sur sa rupture, afin qu'il ne la voie pas. Elle s'est ensuite appliquée à répondre aux commentaires compatissants, et à poster de nouvelles vidéos. Certains jours, elle indique sereinement qu'elle sort la tête de l'eau. Le lendemain elle pleure à nouveau, victime des ascenseurs émotionnels inhérents à une rupture. Pour elle, rien n'est mis en scène, elle poste une vidéo lorsqu'elle sent que cela peut la soulager. «Il y a un an, je n'aurais jamais imaginé me filmer en train de pleurer sur les réseaux sociaux. Mais l'année 2020 a été difficile pour tout le monde, je pense que cela nous a forcés à devenir plus ouverts sur nos sentiments.»

«Ces vidéos alimentent une forme d'immaturité dans la gestion des émotions.»
Camille Rochet, psychologue

Meghan ne ressent aucune gêne à l'idée d'avoir rendu sa rupture publique. «Poster ces vidéos a certainement été la chose la plus saine que j'ai faite de ma vie, affirme-t-elle. Cela m'a permis de me voir évoluer à travers cette rupture.»

Mais sa page «Pour Toi» s'est transformée, pendant plusieurs semaines après la publication de sa vidéo, en une suite infinie de témoignages de ruptures. Puis au fil du temps, les contenus ont évolué. Désormais, son fil personnalisé est rempli de vidéos de tirage de cartes de tarot, censées prédire l'avenir. Dans une vidéo postée deux mois après sa rupture, elle sanglote: «Je viens de voir un tirage de tarot qui indique “la personne que tu aimes fait tout pour changer et va revenir vers toi”. S'il te plaît, TikTok, arrête.» Comme si elle craignait –ou espérait?– que l'algorithme connaisse mieux ses perspectives qu'elle-même.

Une vision parcellaire

Camille Rochet, psychologue, reconnaît la vocation thérapeutique de telles vidéos. Mais elle en souligne les limites. «Les réseaux sociaux ont tendance à reculer encore plus le temps du deuil de la relation. Ils poussent à des impulsions émotionnelles, à poster sans trop réfléchir. Le problème, c'est que les personnes qui verront la vidéo n'auront qu'une seule version de l'histoire. C'est plus facile de parler de ses souffrances quand on offre l'unique point de vue.»

Elle relève aussi le narcissisme que ces vidéos peuvent illustrer: la personne qui publie cherche du soutien mais pas de contradiction, de remise en question. «Cette forme de narcissisme touche majoritairement des personnes qui manquent de confiance en elles. Elles manquent de soutien affectif et ont besoin d'être rassurées. Elles vont facilement devenir addict aux likes, aux réactions», ajoute Camille Rochet. Le soutien que l'on peut recevoir des réseaux sociaux anesthésie donc la réflexion post-rupture. Il alimente une forme «d'immaturité dans la gestion des émotions», qui doivent être validées par l'autre.

Meghan ne regrette pourtant pas ses vidéos, à l'exception d'une dans laquelle elle disait de son ex qu'il était «toxique». Elle a rapidement décidé de la supprimer. Mais certaines personnes qui suivaient ses vidéos ont été happées dans son histoire au point d'en oublier toute mesure. «Des personnes que je ne connaissais pas ont retrouvé le compte TikTok de mon ex et l'ont bombardé de commentaires, en l'insultant car il m'avait fait souffrir, se souvient Meghan. J'avais pourtant bloqué mon ex sur tous les réseaux sociaux pour qu'il soit impossible à tracer depuis mon compte. Je ne sais pas comment ils ont fait pour le retrouver.»

* Le prénom a été changé.

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