Culture

Une costumière de séries télé nous raconte les coulisses du métier

Temps de lecture : 11 min

Les costumes jouent un rôle fondamental dans le succès d'un film ou d'une série télé. Katie Irish, la costumière de «The Americans», nous en dit plus ce métier de l'ombre.

Katie Irish est la costumière de The Americans. | Capture d'écran via YouTube
Katie Irish est la costumière de The Americans. | Capture d'écran via YouTube

On leur accorde souvent moins d'attention qu'à la mise en scène ou aux dialogues, pourtant, les costumes occupent une place essentielle dans la production d'un film ou d'une série télé. Leur rôle est à la fois pratique (reproduire les tenues et l'atmosphère de l'époque décrite) et symbolique (créer l'identité visuelle d'un personnage et traduire son évolution).

Katie Irish est costumière de séries télé. Entre 2013 et 2018, elle a travaillé sur l'excellente The Americans (disponible sur Amazon Prime Video). Créée par Joel Fields et Joe Weisberg, la série suit la relation complexe de deux agents du KGB infiltrés aux États-Unis dans les années 1980. Derrière ses scènes d'action palpitantes et sa nostalgie eighties, The Americans dresse le portrait d'un couple de plus en plus usé par la Guerre froide et la violence de leurs missions.

À l'occasion d'un podcast sur l'importance des costumes dans les séries télé, nous avons pu discuter avec Katie Irish de son quotidien de costumière, son travail sur The Americans, ou encore les nouveaux défis que représente la pandémie.

Quelle est la plus grande idée reçue sur votre travail?

Je pense que la plus grande idée reçue, surtout pour les séries contemporaines, c'est que les acteurs débarquent sur le plateau en portant leurs propres vêtements (rires). Qu'on leur dit juste «​​​​​​Oui, si tu pouvais te ramener avec un jean noir et un t-shirt, ça serait super» et que notre travail s'arrête là.

Elizabeth Jennings. | Capture d'écran

Pour les séries d'époque, je pense que les gens comprennent un peu mieux l'intérêt des costumes. Si on regarde la série La Chronique des Bridgerton par exemple, pour laquelle la costumière Ellen Mirojnick a fait un travail incroyable, ce n'est pas comme ça que les gens s'habillent aujourd'hui, donc le rôle d'un costume designer est plus facile à comprendre ici. Mais pour The Americans, on se souvient bien de cette période, je me souviens que ma mère s'habillait comme ça... donc dès qu'on voit des vêtements que l'on porterait nous-même, ou que l'on a vu nos proches porter, ça n'est plus un métier pour les gens.

Les tenues dans The Americans sont très éloignées de ce qu'on attend d'une série se déroulant dans les années 1980, il n'y a pas beaucoup de couleurs, on est plus souvent dans des tons de marron ou de gris… Est-ce que c'était une volonté dès le départ de s'éloigner des clichés?

J'ai commencé à travailler sur la série en tant qu'acheteuse pendant la saison 1, puis j'étais l'assistante costumière pendant les saisons 2 et 3. Et oui, ils avaient vraiment choisi cette palette pour que ça ne soit pas, comme vous le dites, ce à quoi on s'attend avec les années 1980. Mais il faut aussi prendre en compte le fait que la série démarre en 1980, et 1980 c'est encore la continuité des années 1970. Pour n'importe quelle décennie, les trois ou quatre premières années sont le dernier souffle de ce que l'on associait à la décennie précédente.

La palette sombre de la série. | Capture d'écran

Et puis, ça se situe à Washington D.C., qui a toujours été un lieu plus traditionnel en termes de tenues. Je pense que le travail d'une costumière est de servir le récit, et au final, notre récit était très sérieux. Ça ne veut pas dire qu'il n'y avait pas de moments légers et qu'on ne s'est pas amusés avec quelques costumes très eighties, mais c'était avant tout l'histoire de deux personnes qui tentent de faire survivre leur mariage malgré un travail vraiment éprouvant, ce qui ne se prête pas vraiment à beaucoup d'épaulettes, de gants en dentelle et de bracelets en cuir tels qu'on les associe à la période.

«On voit Elizabeth se tenir debout devant son placard, avec ses magnifiques chemisiers en soie, ses magnifiques bottes en cuir et ses manteaux, tous ces vêtements auxquels elle n'avait pas accès en URSS.»

Dans la série, les personnages portent très souvent des déguisements, et même dans leur tenue de «tous les jours», Philip et Elizabeth sont plus ou moins déguisés puisqu'ils doivent cacher leur véritable identité. Y avait-il des challenges spécifiques liés à ces différentes strates de costumes et de déguisements?

Toujours. Au fur et à mesure, les déguisements sont devenus de plus en plus élaborés. Dans le premier épisode de la dernière saison, dans le montage d'ouverture, Elizabeth enchaîne au moins cinq déguisements différents en deux minutes.

Et pour chacune de ces couvertures, je me posais toujours la même question: qui sont ces gens? Je sais qu'ils ne seront à l'écran parfois que 20 secondes, voire moins, mais si vous pouvez me dire que c'est une mère célibataire qui a deux boulots et qui prend des cours du soir, ça y est, je comprends qui est cette femme et comment elle s'habille. Alors que si vous me dites juste «C'est la femme qui se tient debout à côté du stand de journaux», je ne sais pas qui est cette personne! Et j'ai besoin que cela soit concret pour le téléspectateur.

Les vêtements d'un personnage sont toujours ancrés dans une réalité, et ça peut être ce qu'ils veulent que l'on perçoive d'eux, comme vous le faisiez remarquer avec Philip et Elizabeth qui sont déguisés même dans leur vie de tous les jours. Il y avait une très bonne scène où Philip parle à Elizabeth après qu'elle lui a reproché d'apprécier un peu trop leur confort de vie américain. Il lui rappelle qu'elle aussi en profite bien, et on peut la voir se tenir debout devant son placard, avec ses magnifiques chemisiers en soie, ses magnifiques bottes en cuir et ses manteaux, tous ces vêtements auxquels elle n'avait pas accès en URSS.

Effectivement, Elizabeth est une contradiction ambulante: elle est anticapitaliste mais adore la mode, comment avez-vous exprimé ça à travers ses tenues?

C'est quelque chose que nous faisons tous. Nous avons tous des valeurs et des idéaux très forts, mais il y a plein de manières dont on les juxtapose avec notre vie quotidienne. Elizabeth, comme vous l'avez fait remarquer, n'a jamais eu ces tenues flamboyantes que l'on associe aux années 1980, et même dans la saison 6 où l'on a commencé à lui faire porter des épaulettes, ces dernières étaient toujours plus atténuées. Nous avons toujours fait en sorte qu'Elizabeth porte des coupes très classiques, très élégantes et raffinées, sans jamais aller vers un extrême trop extravagant ou même trop branché pour la période.

Évolution stylistique d'Elizabeth. | Captures d'écran

Quelles sont les différentes étapes de votre travail pour chaque épisode?

La première chose à faire est de lire le script une première fois, puis je le lis une deuxième fois avec un stylo à la main et je commence à prendre des notes concernant la logistique: par exemple, tel personnage va saigner, ce qui est important à savoir pour nous (rires). Ensuite, je commence à comprendre qui sont ces gens si on ne les a pas encore rencontrés, et si on les connaît déjà, où en sont-ils dans leur trajectoire?

On a eu beaucoup de chance car au fil des saisons, on recevait les scripts de plus en plus tôt, donc à la fin, j'ai eu l'opportunité de planifier tout l'arc de la saison au lieu d'aller d'épisode en épisode. Par exemple, est-ce que Philip commence à sombrer intérieurement, ou est ce qu'il profite encore des excès du capitalisme, où en est-on dans sa trajectoire?

Le personnage de Philip. | Capture d'écran

Pour les nouveaux personnages ou les grandes scènes de background, je commence immédiatement à faire des recherches, et parler à mes assistantes: qui sont ces gens, on en est où? Et puis on commence à créer des tableaux d'inspiration avec nos recherches, car je crois beaucoup à la recherche y compris pour les séries modernes. J'ai pris tout à l'heure l'exemple d'un jean noir et d'un t-shirt, mais un jean de couturier et un t-shirt à 300 euros, c'est très différent d'un t-shirt et d'un jean qui ont six ans et qui sont usés. Je veux toujours avoir des visuels à présenter au réalisateur et au showrunner pour leur montrer à quoi je pense. Ensuite on fait énormément de réunions (rires)!

«On essaie beaucoup de vêtements, on prend beaucoup de photos et on les envoie pour avoir un feedback. Et tout ça se passe pendant qu'on tourne un autre épisode.»

On parle conceptuellement avec le réalisateur des thèmes récurrents dans l'épisode, puis on a une lecture de l'épisode spécifique aux costumes, où l'on passe en revue tous les nouveaux personnages, tout ce que le réalisateur aimerait faire de nouveau ou de différent, tout ce qu'il a besoin de voir ou tout ce qu'on aurait besoin de mettre en place pour de futurs épisodes dont j'ignore encore l'intrigue. Et ensuite on commence les essayages. On essaie beaucoup de vêtements, on prend beaucoup de photos et on les envoie pour avoir un feedback. Et tout ça se passe pendant qu'on tourne un autre épisode (rires).

Comment avez-vous traduit vestimentairement le fait que Philip commence à sombrer?

Au départ, il portait de très beaux costumes, et en contraste avec Elizabeth, je poussais beaucoup le bouchon avec ses vêtements à lui, avec beaucoup de mélanges de motifs, et des tenues que l'on aurait pu voir dans un magazine de mode de l'époque. Alors qu'il commence à sombrer et que l'histoire change, on voit tout ça se relâcher un petit peu. On voit sa palette de couleurs s'assombrir de manière significative, les textures de ses vêtements deviennent plus rêches et d'inspiration plus soviétique, et on le voit revenir de plus en plus à une identité visuelle soviétique.

L'évolution de Philip. | Captures d'écran

Vous dites souvent que vous adorez les uniformes, or dans The Americans, il y a beaucoup d'agents du FBI, tous en costard. Comment exprimez-vous leur individualité à travers leurs tenues?

Effectivement, j'adore les uniformes, et un costume d'homme est un uniforme. Mais un homme qui porte un costume trois-pièces est différent d'un homme qui porte un costume deux-pièces, et un costume bleu à rayures est différent d'un simple costume gris en flanelle. Donc on commence à faire des distinctions dans les accessoires, dans la coupe des costumes, dans l'apparence et l'usure du costume.

The Americans, capture d'écran

L'éternel costume des agents du FBI. | Capture d'écran

C'était très amusant de jouer avec ça. Stan pourrait porter les costumes de Brooks Brothers aujourd'hui, c'est un homme très classique et Joe Weisberg et Joel Fields, les créateurs, ont insisté sur le fait que les agents du FBI n'aient pas l'air trop branchés. Ce sont des employés du gouvernement, et oui c'est une série télé mais il ne faut pas que les costumes soient trop ajustés non plus. Il faut qu'ils puissent porter une arme sous leur veste, c'est ça la règle (rires).

«Je passe par des boutiques vintage, des fripes, des vide-greniers...»

Avez-vous une approche différente avec les tenues des personnages secondaires, par rapport aux stars de la série?

Pour moi, le récit ne progresse pas sans l'ensemble des personnages impliqués; chacun d'entre eux est là pour une raison, et c'est ainsi que je les traite. Même si c'est quelqu'un qui n'a pas de nom, si c'est juste «Homme n°2 en train de lire un journal», il a quand même un but.

On a besoin de se demander s'il est avec le FBI, s'il est avec le KGB, ou est-ce que c'est juste un citoyen assis sur un banc? Je ne vais pas mentir et dire que ces personnages passent autant de temps à l'essayage ou ont autant d'attention dans nos recherches, mais ils sont importants, ils ont été castés pour une raison et servent l'histoire.

Le style vestimentaire des personnages secondaires est autant réfléchi en amont. | Capture d'écran

Est-ce que le sang et les cascades changent la manière dont vous sélectionnez les vêtements?

Toujours. Typiquement, dans une série d'époque, j'aime utiliser autant que possible des vêtements de la période en question. Donc je passe par des boutiques vintage, des fripes, des vide-greniers, eBay, Etsy, tout ce qu'on peut pour avoir des vêtements de cette période. Mais quand on a une scène de cascade, et c'était souvent le cas dans The Americans, on a souvent besoin de plusieurs exemplaires. Admettons que le réalisateur veuille tourner la séquence quatre fois, j'ai besoin de quatre exemplaires. Et souvent, on a une doublure, donc j'ai besoin de recréer la tenue à l'identique pour une autre personne.

Pour un personnage, il faut la même tenue complète pour sa doublure. | Captures d'écran

Dans le meilleur des cas, j'ai souvent besoin de deux tenues complètes pour l'acteur principal et deux tenues complètes pour la doublure. Dans le pire des cas, j'ai besoin de huit tenues identiques. Et quand on travaille avec des tenues d'époque, cela rajoute un défi supplémentaire, c'est pourquoi nous avons un tailleur sur le tournage: on a le vêtement original, on regarde comment il a été cousu et avec quel tissu, et ensuite on le reproduit de la manière la plus fidèle possible.

Y a-t-il une différence avec le fait d'être costumière pour la télé, par rapport au cinéma ou au théâtre?

J'ai commencé au théâtre et j'ai fait ma transition vers les films et les séries en 2013. J'ai travaillé pendant huit ans au théâtre, à l'opéra et à Broadway, et le métier est le même. Ce qui est différent, c'est l'échelle et le point de focalisation. Dans les films et les séries, les personnages sont très souvent filmés au niveau des épaules ou de la taille. Alors qu'au théâtre, on ne sait pas où le public va porter son attention.

«Une petite boucle d'oreille, ou une bretelle de soutien-gorge qui dépasse, tout ça m'en dit tellement sur qui est cette personne.»

Mais au cinéma et à la télé, on peut faire des choix plus petits, et c'est pourquoi j'ai choisi cette voie au final, car pour moi un personnage est la somme de tous les petits choix que l'on fait. Une petite boucle d'oreille, ou une bretelle de soutien-gorge qui dépasse, tout ça m'en dit tellement sur qui est cette personne. Alors qu'au théâtre, le premier rang va peut-être voir la petite boucle d'oreille que j'ai choisie, mais pas le cinquième ou le sixième rang.

Elizabeth et Philip. | Capture d'écran

Quel a été le plus gros défi de votre carrière?

Honnêtement, c'est le fait d'essayer de travailler à distance actuellement. Je fais des essayages virtuels pour une série dont le tournage a été interrompu en mars, et j'ai une super équipe, les acteurs sont fantastiques, mais je suis assise devant mon ordinateur à leur dire «Est-ce que tu peux te rapprocher, je ne peux pas voir» (rires). C'est un nouveau défi pour moi et une nouvelle manière de travailler, et être une costumière pour moi, c'est un métier très tactile, j'ai envie de toucher les tissus, de voir comment ça tombe sur le corps, d'utiliser mes mains pour tenter des choses, voir ce qui me plaît, et je ne peux pas faire ça en ce moment. C'est une restriction intéressante et compliquée à gérer.

Avez-vous une tenue préférée dans The Americans?

Les deux déguisements qui ont été les plus funs pour moi, c'étaient Patty et Brenda, Patty dans la saison 4 et Brenda dans la saison 5, parce qu'elles étaient les plus «eighties». Elles portaient des tenues qui étaient tellement éloignées du style d'Elizabeth, et Keri Russell était tellement partante pour essayer des tenues extravagantes et y aller à fond.

Brenda (à g.) et Patty. | Captures d'écran

Avez-vous un costume préféré dans la pop culture?

Celui qui me vient tout de suite à l'esprit, cela va paraître bizarre mais c'est celui d'Indiana Jones. Maintenant, dès qu'on a un personnage qui fait quelque chose d'un peu similaire, on a ce look avec la veste en cuir et le Borsalino un peu usé, c'est devenu un incontournable de la pop culture. Ça allait tellement bien à Harrison Ford et au personnage, c'est tout simplement iconique. N'importe qui sur Terre, en voyant quelqu'un habillé comme ça, comprendra immédiatement qui il a en face.

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