Médias

«Zemmour sur CNews», l'émission qui résume la transformation du paysage médiatique

Temps de lecture : 10 min

Dans le programme quotidien d'une heure où Éric Zemmour intervient, tout semble tourner autour de sa personnalité. La preuve: êtes-vous capable de citer le nom de l'émission?

Éric Zemmour est chroniqueur régulier dans l'émission quotidienne «Face à l'info» présentée par Christine Kelly sur CNews. | Capture d'écran
Éric Zemmour est chroniqueur régulier dans l'émission quotidienne «Face à l'info» présentée par Christine Kelly sur CNews. | Capture d'écran

J'ai 62 ans, je suis blanc, je porte des costumes gris et me retrouve depuis un an au cœur de toutes les conversations du microcosme médiatique français. Qui suis-je?

Éric Zemmour sur CNews. L'objet de curiosité, de stupeur et d'indignation du moment est un journaliste, polémiste et essayiste qui évolue pourtant dans le circuit depuis plusieurs décennies et n'a rien d'un talent émergent. Pourquoi un tel succès, mesuré à la fois par la progression des audiences de la chaîne et par la place qu'occupe Zemmour dans les esprits, au point qu'on parle parfois de «zemmourisation» de ces derniers?

«Ambient Zemmour»

Vous souvenez-vous de ces algorithmes, généralement ratés, qui étaient censés composer une symphonie à la manière de Mozart ou une chanson inspirée du style des Beatles? La chaîne CNews a pour sa part mis au point une innovation médiatique unique sur le marché: produire et diffuser du Éric Zemmour en continu. Éric Zemmour as a Service, pour prendre une analogie avec le monde informatique.

Ce robinet qui n'est pas d'eau tiède ne suppose pas une attention particulièrement soutenue. D'ailleurs, cet article est rédigé en regardant d'un œil distrait un débat entre Éric Zemmour et le juge Marc Trévidic. Tout comme les chaînes musicales ou Fashion TV remplissent la fonction d'agréables fonds sonore et visuel dans les salons de coiffure, Éric Zemmour sur CNews est devenu le meuble animé qui trône dans certains cafés (à l'époque où il y avait encore des cafés) ou dans les salles d'attente, à moins que le patron n'ait un faible pour ses concurrentes BFMTV ou LCI –nous y reviendrons.

Une expression est née récemment pour désigner ces programmes d'ambiance pensés pour l'ère des trois écrans ou plus: l'ambient TV, la télé d'ambiance, qui ne nécessite pas une attention soutenue. CNews propose une sorte d'ambient Zemmour, équivalent politique et identitaire de la série produite par Netflix Emily in Paris.

Dans l'émission quotidienne d'une heure dans laquelle Zemmour intervient, tout semble tourner autour de sa personnalité. La preuve: êtes-vous capable de citer le nom de l'émission? De ses autres chroniqueurs permanents? De son animatrice? Probablement pas. Tout le monde parle d'ailleurs de «Zemmour sur CNews» ou de «l'émission d'Éric Zemmour». Or celui-ci n'est qu'un des chroniqueurs –certes prééminent– de l'émission d'opinion et de décryptage «Face à l'info» présentée par la journaliste Christine Kelly, faisant intervenir un pool de chroniqueurs réguliers.

Alors que ces dernières années, c'était l'émission «Quotidien» de Yann Barthès, héritage d'esprit Canal passé chez TMC, qui donnait le ton avec ses jeunes chroniqueurs et chroniqueuses ironiques et bien habillés, ses génériques décalés ponctuant la succession des séquences de l'émission et ses invités de haut niveau, Zemmour sur CNews signe la revanche d'une télé de plateau épurée de toute fantaisie éditoriale, formelle comme esthétique. Le tout, avec une grande économie de moyens mis à part le salaire de l'intéressé.

Une émission taillée pour la guerre culturelle

Éric Zemmour sur CNews, c'est un peu comme si «C dans l'air» ou «Quotidien» invitait le même intervenant tous les soirs durant un an, ou si une matinale de radio tournait autour d'un chroniqueur unique qui serait tout à la fois éditorialiste, débatteur, expert et ambianceur de l'émission. Le contrat de visionnage entre Zemmour et son audience repose sur trois règles intangibles:

  1. La position d'Éric Zemmour est connue d'avance sur tout sujet.
  2. Tout sujet ou presque débouchera sur une prise de position relative soit à l'immigration, à la crise de l'assimilation et à l'islam, soit à l'influence du gauchisme culturel. Cette position est connue d'avance (voir point précédent) et ardemment attendue par le public. Football, médias, police, université: peu importe l'ordre du jour, à peu près tous les chemins mènent à l'immigration, à l'islam et à Mai 68.
  3. Tout débat avec un invité, chroniqueur ou journaliste présent sur le plateau ne sera qu'un faire-valoir, un adjuvant ou un sparring-partner d'Éric Zemmour.

De même que lorsqu'on joue à Mario Kart, il est possible de faire la course contre d'autres pilotes sur un même circuit ou d'affronter un seul adversaire en mode bataille, en fin de semaine «Face à l'info» se mue en «Face à face»: Éric Zemmour est alors seul face à un invité durant une heure, toujours sous la modération de Christine Kelly. Souvent bon enfant et détendue, l'ambiance sur le plateau est d'autant plus amicale que la plupart des chroniqueurs sont d'accord entre eux sur à peu près tous les sujets.

Nuance: face aux dérapages périodiquement dénoncés de Zemmour, qui lui ont valu renvois et condamnations judiciaires lors de précédentes fonctions médiatiques, Christine Kelly joue le rôle de conscience morale. Avec discrétion souvent et parfois fermeté, elle conteste ou atténue la portée de certains des propos de son chroniqueur vedette. Il peut suffire d'un clin d'œil complice pour marquer sa distance. D'autres fois, c'est sur Twitter que la présentatrice recadre le débat a posteriori, s'adressant au public des professionnels de l'information, lesquels fréquentent beaucoup plus volontiers le réseau de micro-blogging que le site de la chaîne CNews.

Zemmour estime qu'il est chez lui sur CNews et qu'il rééquilibre le temps de parole, se payant même le luxe de contradicteurs réguliers pour pimenter l'émission.

Éric Zemmour, «c'est trente-trois minutes au cœur d'une grille qui compte dix-neuf heures de direct, dont une vingtaine de journaux», s'est justifié le directeur général de la chaîne Serge Nedjar dans une interview au Journal du dimanche. Peu importe, ce sont bien ces trente-trois minutes qui, avec les deux débats quotidiens animés par Pascal Praud sur la chaîne, incarnent la ligne éditoriale de CNews. Signe que le chroniqueur et sa chaîne hôte donnent le ton de la recomposition médiatique en cours.

Après une marque, Decathlon, c'est au tour de partis politiques, comme Europe Écologie-Les Verts, d'annoncer qu'ils boycotteront les plateaux de CNews. Le ministre de la Santé Olivier Véran rechignerait également à s'y rendre. Après avoir attaqué la ligne de CNews en la qualifiant d'extrême droite, l'ancien candidat malheureux du PS à l'élection présidentielle Benoît Hamon vient d'annoncer le lancement de sa propre chaîne, Sens TV, explicitement présentée comme l'antithèse de celle sur laquelle officie Zemmour.

D'un côté, donc, les médias se politisent, de l'autre, certains responsables politiques deviennent médias. Ajoutons que les marques entrent dans la bataille: à mi-chemin entre la stratégie de contenu maligne et l'affirmation de convictions politiques, le site de paris sportifs Winamax a semé une belle pagaille en produisant et en diffusant une parodie devenue mythique de Pascal Praud et de ses chroniqueurs, aboutissant au renvoi de deux journalistes du groupe Canal+.

«Nous avons été les seuls à aborder, dès le début et sans détour, des thèmes sensibles, voire explosifs, des faits de société comme la sécurité, l'immigration, l'écologie ou les violences urbaines», a renchéri le DG de la chaîne dans l'interview susmentionnée. CNews est entrée dans l'arène avec une posture de combat culturel. Avec un certain succès. À l'heure de Zemmour, la chaîne dépasse régulièrement les autres chaînes d'info. Devant ces audiences, certains commentateurs semblent redécouvrir qu'une partie de la population, pas forcément majoritaire mais significative, est en accord avec la ligne politique ferme d'Éric Zemmour, que l'on pourrait résumer ainsi: l'arrêt total de l'immigration sur le sol français.

Il est par ailleurs évident que le journalisme grand public paie la spécialisation sociale et parisienne de ses troupes d'angles morts éditoriaux qui deviennent des gouffres; ce n'était qu'une question de temps avant qu'une chaîne n'identifie ce qui sur un autre marché que celui de l'opinion serait considéré comme un gisement inexploité. D'autant que CNews sait elle aussi être «méta» et proposer une critique des médias. En ce moment, l'un des thèmes de prédilection de «Face à l'info» est l'influence grandissante du gauchisme culturel dans les médias français, en particulier le service public.

La quotidienne a récemment consacré une émission à la ligne éditoriale et politique de France Inter. Zemmour considère que les chroniqueurs et les chroniqueuses de la chaîne du service public incarnent une ligne politique progressiste, libérale et multiculturaliste à sens unique et sans voix discordante.

Symétriquement à cette politisation d'une partie des médias, Zemmour estime qu'il est chez lui sur CNews et qu'il rééquilibre le temps de parole, se payant même le luxe de contradicteurs réguliers pour pimenter l'émission et parfaire son aisance oratoire.

CNews est-elle vraiment la Fox News française?

La question de l'hégémonie culturelle fait l'objet d'interprétations opposées d'un bout à l'autre du spectre politique et médiatique, chacun identifiant l'adversaire comme le grand vainqueur de la bataille idéologique. Pour les médias et les intellectuels de gauche, tout le monde serait désormais conservateur ou réactionnaire, alors que ce dernier camp voit des gauchistes partout.

L'orientation politique des médias n'est pas un fait nouveau. En revanche, une forme émergente de média d'opinion se révèle incompatible avec le maintien de points de vue opposés dans l'enceinte d'une même rédaction, dans la mesure où les opinions adverses ont tendance à être disqualifiées par cette branche de l'engagement. Aux États-Unis, les journalistes de la génération mollement libérale sont en train d'être éjectés au profit de la génération woke, y compris dans les médias les plus institutionnels –comme en témoignent une série de controverses relayées jusque dans nos fils d'actualité.

Zemmour conduit CNews à faire des choix tout aussi sélectifs et discriminants et à pratiquer une forme de cancel culture que s'infligent eux-mêmes ses adversaires: si officiellement personne n'est interdit d'antenne, les appels au boycott signalent ce refus du débat des deux camps –en cela, les prises de position récentes émanant d'une partie de la gauche intellectuelle radicale ou du féminisme convergent avec les constats de Zemmour: débattre avec l'adversaire ne sert absolument à rien.

Autre rapprochement avec la culture médiatique américaine, CNews serait devenue une Fox News française. La comparaison vient du fait que CNews est une chaîne d'infos –très– orientée à droite. Le projet de Fox était de s'adresser à l'Amérique profonde, masculine, blanche et peu qualifiée; ses animatrices, chroniqueurs et présentatrices collaient à ce profil social.

Zemmour a une culture et une densité intellectuelle que ses opposants sous-estiment ou ignorent, ne voyant chez lui qu'un troll de droite. Il s'adresse à un public en colère et conservateur mais cultivé, attirant principalement des baby-boomers qui appartiennent pour beaucoup aux catégories sociales moyennes et supérieures, nombreux à être excédés par «le décolonialisme, le néo-féminisme, l'islamo-gauchisme et l'hygiénisme», selon les termes de l'un d'eux croisé durant les fêtes de fin d'année.

Or pour être saoulé par les gender studies, l'intersectionnalité et la cancel culture, encore faut-il avoir une vague conscience de l'existence de ces notions et de leur influence dans le débat public. CNews est d'ailleurs allée gratter des dixièmes de point d'audience aux autres chaînes d'info, plus chics et au public clairement CSP+, que sont BFMTV et LCI. Indice révélateur du ciblage de la chaîne, les coupures pub de CNews sont consacrées aux sites de rencontres pour les plus de 50 ans ou à des boutiques en ligne qui vendent des canapés à 4.000 euros.

CNews reste déficitaire en dépit de ses progressions d'audience et ne passe même pas de pub pendant son émission phare, faute de sollicitations des annonceurs effrayés par Zemmour!

Indéniablement, il y a du Fox dans le style Pascal Praud, si bien capturé dans la parodie précitée, mais sa table ronde reste un plateau d'intellos de droite. Le créneau occupé par Jean-Marc Morandini en matinée fait effectivement la part belle au grand n'importe quoi, mais les cases de Sonia Mabrouk à midi puis de Laurence Ferrari à 16 heures se veulent plus studieuses.

En France, les médias d'opinion, toutes nuances politiques confondues, ne s'éloignent jamais trop d'un entre-soi éduqué. L'évolution éditoriale de Sud Radio pourrait lui valoir ce titre de Fox française: affirmant «parler vrai», donnant volontiers la parole aux auditeurs (ce que CNews ne fait pas), consacrant une émission à la culture automobile, moyen de locomotion encore majoritaire dans la France populaire, Sud Radio adopte un style plus direct et franc du collier que CNews.

À la télévision, c'est probablement la chaîne C8, avec sa tête de gondole Cyril Hanouna, qui touche le plus les catégories populaires, par ailleurs de moins en moins politisées. Ceux qui s'intéressent à la marche du monde récoltent désormais l'information directement à la source sans le filtre des médias, sur YouTube ou Facebook, auprès d'acteurs de la réinformation et de la dissidence, à côté desquels un plateau de CNews peut passer pour un émetteur mainstream.

Enfin, Fox News était en tête des chaînes d'info au sommet de sa gloire et faisait pleuvoir les dollars, alliant agenda politique de son fondateur, le communicant machiavélique Roger Ailes, et réussite économique de son propriétaire Rupert Murdoch, comme le montre très bien la série The Loudest Voice, ironiquement disponible en France sur Canal+, groupe propriétaire de CNews.

Pour le moment, CNews a clairement montré sa première facette de chaîne politique, mais elle reste déficitaire en dépit de ses progressions d'audience et ne passe même pas de pub pendant son émission phare, faute de sollicitations des annonceurs effrayés par le repoussoir Zemmour! Dans le paysage français, il n'est donc pas évident qu'une chaîne non payante de lutte contre le politiquement correct constitue un business plan d'avenir. C'est en revanche la meilleure façon pour faire parler de soi et obséder adversaires et concurrents à l'approche d'une élection présidentielle.

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