Médias

Emmanuel Macron savait-il vraiment où il mettait les pieds en allant chez Brut?

Temps de lecture : 8 min

L'alliance entre un site générationnel et la culture anti-étatique des vidéos de Rémy Buisine constitue un cocktail gagnant pour un média en quête de visibilité.

Pas sûr qu'Emmanuel Macron, qui lui a donné un entretien en décembre, ait été mis au courant des caractéristiques de ce média. | Capture d'écran viz YouTube
Pas sûr qu'Emmanuel Macron, qui lui a donné un entretien en décembre, ait été mis au courant des caractéristiques de ce média. | Capture d'écran viz YouTube

Le 4 décembre, à la fin de l'interview d'Emmanuel Macron sur Brut, Rémy Buisine, reporter emblématique du site, se tourne vers les internautes et fait un appel à la mobilisation du lendemain sur les libertés publiques. Interloqué par cette annonce inattendue, le président, en train de rassembler ses feuillets, réagit par un «Surtout ne soyez pas violents». «Nous ferons juste notre travail de journaliste», répond sèchement son interlocuteur.

Inutile de préciser que ce conseil présidentiel n'a pas du tout été suivi des faits: le samedi 5 décembre la manifestation contre la loi Sécurité globale a connu son lot de violences habituelles (incendies de voiture, barricades, tirs de mortiers, affrontements entre les policiers et les black blocs), le même que celui des semaines précédentes. Des conseillers en communication ont dû dire à Emmanuel Macron que Brut était un média très prisé par les jeunes. Exact. On lui a peut-être signalé que ce site, qui étend sa toile d'araignée sur tous les réseaux sociaux, était traversé par une culture contestataire, grâce aux filmages de Rémy Buisine sur les manifestations et les mouvements sociaux. Mais d'Artagnan est toujours prêt, aime la castagne verbale, et sans doute a peu prêté attention.

Brut, quintessence des sites d'info pour millennials

De fait Brut constitue un modèle de médias pour les millennials dont beaucoup sont allergiques à l'information déroulée par les grandes chaînes. Pour eux, la parole subjective et la proximité générationnelle priment. Brut est un site de vidéos courtes réalisées par des professionnels sur des sujets qui parlent à la jeunesse des classes moyennes et des milieux populaires: un espace convivial rempli de témoignages de personnes ordinaires, et aussi de quelques personnes connues (par exemple dans la période récente de médecins spécialistes du Covid). L'horizon, ce sont des préoccupations qui ont émergé au cours de la dernière décennie: les droits et les sujets de discrimination, les questions du genre et de la sexualité, les voyages et l'évasion, la nature, la maltraitance des animaux, et quelques autres. On y repère des histoires édifiantes et positives et parfois un brin transgressives aptes à piquer la curiosité –une chienne qui parle, le SDF qui s'en sort, Elliot Page, qui campe une ado enceinte dans Juno et fait son coming out trans et devient activiste LGBT+, une autrice américaine ex-femme de ménage, un couple qui a changé sa vie de DRH pour devenir éleveur de truites, une jeune fille placée car ses parents désiraient un garçon, etc.

Il ne s'agit pas tant de conversations que d'émotions ponctuelles: un engagement d'intensité à peine supérieure à celui du like.

Né en 2016, Brut se présente comme la dernière cuvée des médias dirigés vers les jeunes adultes qui ont émergé au fil de l'approfondissement des technologies numériques. Au premier abord, il respire le politiquement correct: nulle vidéo provocante, et même les sujets qui concernent la sexualité (transidentité ou masturbation par exemple) sont traités sous une forme sérieuse, qui souvent consiste à donner la parole à des scientifiques. En aucun cas, il ne s'agit d'un site d'expressions trash ou très engagées comme le fut le très mythique Vice (pourtant bien assagi aujourd'hui). Il ressemble à ce que fut Melty (The Youth Full Media) il y a quelques années avant qu'il ne se tourne exclusivement vers les industries de l'image, séries et jeux vidéo, et évidemment les marques; et il se rapproche aujourd'hui de sites du même genre, mais moins ambitieux comme Loopsider ou Monkey.

Ces médias fonctionnent selon un schéma économique simple: vidéos faciles à réaliser sur des thèmes censés toucher les jeunes, viralité grâce à leur ancrage dans les réseaux sociaux, pub et marques à tous crins. Au bout de trois ans d'existence, Brut se déclare «à l'équilibre» en France et vient de lever 40 millions de dollars [32,9 millions d'euros] pour se développer à l'étranger: jouant d'un certain professionnalisme, il prend aujourd'hui de vitesse et de notoriété les autres sites. Il affiche 6,5 millions d'abonnés sur son compte Facebook en 2020. La société porteuse de l'entreprise, Together Media[1], a déjà réalisé plusieurs levées de fonds réussies (Xavier Niels, BPI France, NextWorld).

Comme l'explique un de ses créateurs, Renaud Le Van Kim (reprenant alors les discours des démiurges des réseaux sociaux, Mark Zuckerberg en tête), l'objectif était de pousser les jeunes à engager la conversation, et donc les managers ne laissent sur le site que les vidéos qui suscitent d'abondants commentaires. L'idéal de la conversation est évidemment survalorisé car en fait les retours sur vidéos, qui se comptent souvent par centaines, ne contiennent que des interjections, des encouragements, des propos humoristiques ou des dénigrements, ou parfois n'importe quoi. Autrement dit il ne s'agit pas tant de conversations que d'émotions ponctuelles s'exprimant sans attente de suites: un engagement d'intensité à peine supérieure à celui du like. On peut y lire une forme d'exutoire ou de sentiment de participation communautaire.

Les vidéos de Rémy Buisine en produit d'appel

Rémy Buisine, aussi connu sur le web pour le suivi des manifs que Thierry Roland le fut sur les télévisions pour les commentaires sur le foot, a marié (pour le moment) sa vie professionnelle avec Brut. À partir de 2016, ce jeune reporter a inauguré un format d'information inédit: le filmage en continu et en immersion dans des événements militants, en optant pour une focale bien déterminée, celle des interactions et affrontements entre protestataires et forces de l'ordre. Ce western repose sur un dispositif permis par les nouvelles technologies, le capteur d'images se positionne au centre de l'action, il renvoie des images à un site (au départ Périscope, application fermée en 2020 car aujourd'hui le site officiel de Brut suffit à faire l'affaire), qui sont reprises en capillarité par les réseaux sociaux, eux-mêmes relayés par les grands médias.

L'action est commentée en direct par les internautes, et d'ailleurs au-delà des paroles souvent en soutien aux manifestants, on note des encouragements à Rémy Buisine ou même des mises en garde pour qu'il prenne soin de lui dans une situation parfois dangereuse («Ça va Rémy?», mot rituel d'accompagnement de ses afficionados). De fait il est devenu une figure populaire des manifs, on le mesure aux nombreux saluts des personnes qu'il croise sur le terrain –autres reporters ou habitués des manifs. Par son truchement, et par celui d'autres reporters du même type, des foules souvent modestes par le nombre se muent en foules numériques de grande envergure, avec des visionnages qui se comptent en millions (en chiffres cumulés).

Rémy Buisine aborde l'événement comme un spectacle qui se suffit en lui-même.

Le journaliste a couvert toutes les mobilisations, de Nuit debout aux «gilets jaunes», aux dernières concernant la loi sur la Sécurité globale; il filme aussi d'autres événements qui engagent un affrontement avec des policiers, comme les expulsions de migrants ou la fuite des ravers de Lieuron après la nuit de la Saint Sylvestre 2020. Il est devenu partie intégrante de la scène protestataire même s'il s'affirme comme neutre, se contentant de capter les faits. De fait, par l'angle de vue privilégié, il répercute l'image d'une société en lutte avec les violences policières, une société réprimée et en colère. Ses propres commentaires sont réduits à la plus simple expression, les interviews de manifestants sont peu nombreuses, il aborde l'événement comme un spectacle qui se suffit en lui-même, se contentant de préciser si la manif avance ou pas, s'il y a des mouvements de foule, s'il y a ou s'il va y avoir un contact avec la police –le contact avec la police constituant la matrice du scénario–, s'il y a un objet incendié, un blessé, ou un tir de grenade, et ces incidents introduisent quelque animation au cours de ces longs filmages monotones.

Parallèlement, se prévalant des règles de droit qui régissent les médias, il répète que les commentaires des internautes doivent s'effectuer «avec bienveillance et respect», sans évidemment qu'il puisse en juger et sans d'ailleurs que cet avertissement porte à conséquence. On peut suivre ses images en étant fasciné par ce happening en continu, et aussi manifester à distance, surtout si l'on a envie d'en découdre avec les «FDO» – acronyme banalisé des réseaux sociaux. Pour le reste, ces vidéos s'égrènent en spectacles visibles en direct, opérant comme des preuves et des contre-preuves dans les débats souvent très hostiles à la police qui circulent sur le net, et constituant des archives utilisables à toutes fins…

Une ascension sociale par le smartphone

Rémy Bruisine doit au smartphone sa notoriété et sa promotion professionnelle. Des vidéastes semi-professionnels, blogueurs, journalistes ou caméramans citoyens, membres de collectifs et d'associations ou même internautes lambda, instiguant une sorte de militantisme grâce à l'iPhone, il est celui qui a réussi à décrocher la timbale. D'origine populaire et désireux de devenir journaliste, mais sans le bagage scolaire suffisant, il était community manager sur une radio quand il s'est lancé dans ces tournages en immersion diffusés en direct grâce à l'application Périscope. Celle-ci, conçue aux États-Unis en 2014, permet aux internautes d'échanger sur ce qu'ils sont en train de filmer et de se voir entre eux lors de leurs échanges –Twitter a racheté l'application en 2015. Rémy Buisine s'est fait connaître par ses reportages sur la Place de la République occupée par le mouvement Nuit debout, les street reporters étaient alors peu nombreux; il a littéralement inondé Périscope de ses images, devenant alors presque incontournable pour comprendre ce qui se passait.

«Rémy a une approche de l'actualité totalement différente de l'ancienne génération. C'est pourquoi il plaît aux jeunes aujourd'hui!»
Renaud Le Van Kim, réalisateur et producteur

À 25 ans, en 2016, il est recruté par Brut qui cherche un jeune reporter en phase avec la sensibilité de sa génération: «Rémy a une approche de l'actualité totalement différente de l'ancienne génération. C'est pourquoi il plaît aux jeunes aujourd'hui!», juge Renaud Le Van Kim, et qui sans sourciller affirme: «J'ai trouvé que contrairement à beaucoup de street reporters, il prenait moins parti, était plus neutre et moins engagé.» Sacré star du site, il obtient sa carte de presse en 2018, un trophée qu'il brandit comme une revanche sociale.

Brut, grâce aux captations de Rémy Buisine, offre un relais à l'humeur contestataire de type La Révolte du public: un public qui exige de s'exprimer et d'être écouté, un public devenu hermétique à l'information et aux messages venus d'en haut circulant dans les médias anciens. Modelé par une vision du monde victimaire, il se positionne spontanément contre le centre de la société et les pouvoirs organisés. Selon une enquête de l'IFOP de juin 2020, le sentiment des moins de 35 ans à l'égard de la police se serait dégradé (50% d'entre eux lui font confiance, soit nettement moins que les plus âgés) sans doute à la suite des images de violences policières qui ont envahi les écrans lors du mouvement des «gilets jaunes».

L'alliance entre un site générationnel à la tonalité plan-plan et la culture anti étatique que distillent les vidéos de Rémy Buisine constitue un cocktail gagnant pour un média en quête de visibilité et de succès commercial. Brut, c'est cela: une bulle bien pensante et un appel à la révolte contre l'État et ses forces répressives. Pas sûr qu'Emmanuel Macron ait été mis au courant de cette recette récente du capitalisme médiatique.

1 — StreetPress, 17 janvier 2017 Retourner à l'article

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