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Les États-Unis peuvent-ils encore se permettre de donner des leçons de démocratie?

Temps de lecture : 11 min

Après l'invasion du Capitole, difficile pour Biden de mener à bien sa politique étrangère et de mettre en place son sommet mondial des démocraties.

Les partisans de Trump entrant dans le Capitole le 6 janvier 2021 à Washington, DC. | Alex Edelman / AFP
Les partisans de Trump entrant dans le Capitole le 6 janvier 2021 à Washington, DC. | Alex Edelman / AFP

Le 6 janvier n'a pas été un grand jour pour l'image de la démocratie américaine. Les chefs d'État du monde entier, de la Néo-Zélandaise Jacinda Ardern à l'Indien Narendra Modi, ont déploré officiellement l'invasion du Capitole comme une atteinte au principe même de la démocratie.

En France, dans un discours passionné, le président Emmanuel Macron a rappelé comment, historiquement, les États-Unis et la France s'étaient mutuellement prêté assistance lorsque la démocratie avait été menacée. Bien entendu, les gouvernements qui sont ordinairement sous le feu des critiques américaines pour leur manque de respect aux droits de la personne, comme la Turquie et la Russie, n'ont pas manqué l'occasion de taquiner un peu les Américains.

En dépit de l'invasion, le Congrès a bien fini par certifier les votes du collège électoral, qui permettront à Joe Biden et Kamala Harris de prêter serment à la fin du mois. Néanmoins, les événements de cette folle semaine soulignent les difficultés qui attendent le gouvernement Biden, qui a déclaré vouloir faire du soutien à la démocratie dans le monde la clé de voûte de sa politique étrangère.

Avant même le quasi-coup d'État du 6 janvier, les observateurs internationaux s'accordaient déjà pour dire que, tout du moins, les institutions démocratiques américaines s'étaient érodées ces dernières années, notamment en matière de droit de vote, d'incarcérations de masse, de traitement des immigrés et d'égalité sociale. Il a récemment été annoncé que les États-Unis étaient tombés en deçà du «seuil de la démocratie» conformément à l'indice Polity, souvent cité par les politologues pour déterminer le niveau de démocratie d'un pays.

À ce jour, les États-Unis sont donc considérés comme une «anocratie», c'est-à-dire un pays n'étant ni tout à fait une démocratie, ni tout à fait une dictature. Y aura-t-il encore des pays qui pourront prendre les États-Unis au sérieux lorsqu'ils parleront de démocratie et d'État de droit?

Vers un sommet mondial?

L'équipe de Joe Biden fait le pari que oui. Antony Blinken, que Biden a choisi pour être secrétaire d'État, a fait valoir que le simple fait que Biden ait été élu enverra «un message fort à travers le monde», faisant comprendre que «ces quatre dernières années ont été une aberration, et qu'elles ne sont pas représentatives de ce que les États-Unis sont et aspirent à être».

Dans le cadre de son plan pour canaliser la «puissance de l'exemple américain», Joe Biden s'est engagé à ce que, dès sa première année de mandat, les États-Unis accueillent un «sommet mondial des démocraties» avec des pays partageant la même idéologie afin de «réaffirmer l'esprit et le dessein communs des nations du monde libre».

L'objectif évident de ce sommet serait de renforcer une alliance de pays afin de contrer l'influence grandissante de la Chine et de la Russie. Plusieurs versions de cette même idée circulaient depuis un moment déjà à Washington, sous différents noms, suscitant des adhésions des deux côtés de l'échiquier politique. Feu le sénateur John McCain avait même fait campagne pour la création d'une nouvelle «Ligue des démocraties», qui aurait pu «agir là où l'ONU ne peut agir.»

Les problèmes commencent dès la liste des invités. Définir une démocratie n'est pas simple.

La proposition de Biden est beaucoup plus modeste. On ne sait pas encore bien s'il envisage un nouveau groupe permanent comme le G20 ou s'il s'agit juste d'une réunion ponctuelle. Et plutôt que de coordonner les actions militaires entre les pays, il invite simplement les pays à signer de nouveaux engagements en matière de lutte contre la corruption, de sécurité des élections et de défense des droits de l'homme. Le sommet exhortera également les entreprises privées –notamment dans les secteurs des nouvelles technologies et des réseaux sociaux– à prendre des engagements contraignants afin de respecter les normes démocratiques.

Il s'agit d'objectifs louables, mais ce sommet a déjà été accueilli avec un certain scepticisme par les experts et diplomates étrangers. Et pour cause. Comme James Goldgeier et Bruce Jentleson l'ont remarqué dans le Foreign Affairs, les problèmes commencent dès la liste des invités. Définir une démocratie n'est pas simple. À l'exception notable de la Chine, la plupart des pays se donnent au moins la peine d'organiser des élections nationales, même si elles sont totalement truquées.

Est-ce que des régimes dits «hybrides» comme la Turquie ou les Philippines seraient invités? Et qu'en serait-il pour des pays comme le Brésil, la Hongrie ou la Pologne? (les institutions démocratiques de la Hongrie s'étant effondrées avec l'arrivée au pouvoir du Premier ministre Viktor Orbán, le maintien de son adhésion a été une question délicate pour l'Union européenne, qui exige aussi de ses membres qu'ils respectent les normes démocratiques.) Et qu'en serait-il de l'Inde, qui est souvent qualifiée de «plus grande démocratie du monde», mais qui ressemble de plus en plus à une «démocratie ethnique» sous la direction de Modi?

Un partisan de Trump devant la Maison-Blanche le 6 janvier 2021, à Washington, DC. | Alex Edelman / AFP

Des comportements antidémocratiques

Cette idée de sommet des démocraties semble en contradiction avec la promesse générale qu'a faite Joe Biden de revenir à la politique étrangère du gouvernement Obama. Barack Obama s'était en effet distingué de McCain en 2008 par sa volonté de négocier avec les gouvernements hostiles.

La plupart de ses succès les plus remarquables en matière de politique étrangère –l'accord sur le nucléaire iranien, la normalisation des relations diplomatiques avec Cuba, la négociation d'un terrain d'entente avec la Chine sur le changement climatique– que Joe Biden s'est engagé à rétablir, impliquaient de traiter avec certains des régimes les plus répressifs du monde. L'ambition de contrer l'influence autoritaire de la Chine à l'étranger impliquera elle-même sans doute de coopérer avec d'autres pays qui sont loin d'être des exemples de démocraties parfaites, comme l'Inde ou le Vietnam.

Bien entendu, il est possible de faire les deux choses à la fois –défendre les valeurs démocratiques tout en travaillant avec des pays non démocratiques dans des domaines d'intérêt commun– mais il est difficile de voir ce que l'on pourra faire si l'on établit publiquement une frontière aussi définitive dès le début du nouveau mandat. Cela risque de diviser encore un peu plus le monde en blocs, rappelant ceux de la Guerre froide.

Et pour les pays qui nagent entre deux eaux pas très démocratiques, cela risque soit de les pousser encore plus loin dans l'orbite de Moscou ou de Pékin, soit de leur permettre de blanchir leur propre comportement antidémocratique en faisant preuve de leur sentiment anti-chinois ou anti-russe –une tactique que les gouvernements anticommunistes du monde entier ont plus que perfectionnée durant la Guerre froide.

Les pratiques autoritaires des États-Unis

La question primordiale est de savoir si les États-Unis sont vraiment en mesure de diriger un groupe comme celui-ci en ce moment. Bien entendu, il est plus qu'appréciable que le nouveau président n'exprime pas le même mépris pour la démocratie et les droits de l'homme que son prédécesseur.

Mais quoi qu'il en soit, la démocratie américaine se trouve fragilisée depuis la tentative concertée de Donald Trump de renverser les résultats de l'élection présidentielle, qui a été soutenue à des degrés divers par une grande partie de son parti et qui aurait très bien pu réussir si le résultat de l'élection avait été plus serré.

Le gouvernement américain devrait peut-être d'abord s'attacher à la défendre aux États-Unis.

Il y a de bonnes raisons de penser qu'avant d'essayer de défendre la démocratie dans le monde, le gouvernement américain devrait peut-être d'abord s'attacher à la défendre aux États-Unis. Cela ne signifie pas que le gouvernement américain doive cesser de parler de démocratie et de droits humains aux autres pays. Il ne serait utile à personne que le pays le plus riche et le plus puissant du monde reste silencieux sur ces questions. Mais la conversation ne peut plus être la même.

La rhétorique du «phare qui guide le monde» ne fonctionne clairement plus. Même le discours plus nuancé, cher à Obama, selon lequel «l'Amérique n'est pas parfaite, mais elle peut encore donner des leçons au monde», semble aujourd'hui dépassé. Organiser un sommet des démocraties pour contrer l'influence des régimes autoritaires, c'est un peu comme construire une digue pour protéger une ville des inondations alors que la rue principale est déjà un mètre sous l'eau.

Des partisans de Trump près de la Maison-Blanche le 6 janvier 2021, à Washington, DC. | Mandel Ngan / AFP

Renforcer la démocratie à la fois dans le pays et à l'étranger implique de repenser le problème. Plutôt que de se concentrer sur la transformation des gouvernements autoritaires, une approche plus utile pourrait être de se concentrer sur l'éradication des pratiques autoritaires, aujourd'hui visibles dans presque tous les pays à des degrés divers.

Se servir du pouvoir de l'État pour discréditer un adversaire politique est une pratique autoritaire.

La politologue néerlandaise Marlies Glasius définit ces pratiques comme des actions qui consistent à «saboter la responsabilité envers les personnes sur lesquelles un acteur politique exerce un contrôle, ou leurs représentants, en leur interdisant l'accès à l'information et/ou en empêchant leur parole». Les dirigeants qui ont été élus plus ou moins équitablement, comme Donald Trump ou Jair Bolsonaro, ne sont pas des leaders autoritaires de la même manière que Xi Jinping ou Vladimir Poutine, mais ils sont tous capables de pratiques autoritaires.

Se servir du pouvoir de l'État pour discréditer un adversaire politique est une pratique autoritaire. Tenter de renverser les résultats d'une élection démocratique pour rester au pouvoir en est une autre. Inciter ses partisans à attaquer le Parlement afin d'empêcher la certification d'une élection? C'est dans le manuel du parfait petit dictateur. Rien de tout cela ne veut dire que les États-Unis ne pourraient promouvoir la démocratie sans avoir auparavant perfectionné leur propre démocratie.

Un besoin d'humilité

Toutefois, ils pourraient peut-être faire preuve d'un peu plus d'humilité dans leur approche. Comme Tamara Cofman Wittes, de la Brookings Institution, l'a écrit plus tôt cette année: «Quand les États-Unis défendent les droits humains à l'étranger, ce ne sont pas nécessairement les démarches auprès des gouvernements autoritaires qui ont le plus d'impact, mais plutôt les engagements visibles auprès des citoyens qui font pression sur ces gouvernements pour que la situation change.» Ce type d'engagement peut et doit continuer.

Les États-Unis peuvent également combattre les pratiques autoritaires à l'étranger en décidant de ne plus les permettre. D'une part, nous pourrions suspendre ou du moins réduire considérablement la guerre mondiale contre le terrorisme et les opérations militaires conduites en son nom. Glasius soutient que la surveillance numérique de masse menée par les États-Unis depuis les attentats du 11 septembre 2001 est en elle-même une pratique de gouvernement autoritaire.

Joe Biden a qualifié la prise d'assaut du Capitole d'«insurrection», au Queen Theatre le 6 janvier 2021, à Delaware. | Jim Watson / AFP

Les exécutions extrajudiciaires de personnes soupçonnées de terrorisme à l'étranger et la détention de suspects sans procès à Guantánamo Bay entrent sans doute aussi dans cette catégorie. Même sans être d'accord avec cet argument, il est indéniable que la guerre contre le terrorisme a été un cadeau du ciel pour les régimes autoritaires comme l'Arabie saoudite ou l'Égypte, qui ont utilisé leur position d'alliés des États-Unis contre Al-Qaida et Daech pour obtenir un lucratif soutien de Washington.

On a également vu des régimes autoritaires, comme la Chine au Xinjiang et la Russie dans le Caucase, emprunter à la rhétorique antiterroriste américaine pour justifier leurs propres pratiques de répression. De même, le cadre de la guerre contre le terrorisme peut être adapté pour justifier des pratiques autoritaires sur le sol américain même, comme l'ont montré les appels de certains parlementaires à avoir recours à l'armée, l'été dernier, contre des manifestants américains, que Donald Trump qualifiait de «terroristes».

Un examen de conscience nécessaire

Les événements de cette semaine pourraient aussi inciter les Américains à se demander ce que toutes ces pratiques leur ont réellement apporté. Malgré les milliards dépensés et les vies perdues dans le but de protéger les institutions et les citoyens américains du terrorisme ces vingt dernières années, rien n'a apparemment pu être fait pour empêcher un groupe d'extrémistes de prendre le contrôle du siège du pouvoir américain durant plusieurs heures.

L'éradication de la corruption sera également essentielle afin que les États-Unis retrouvent leur crédibilité en matière de démocratie. Joe Biden a mis en garde contre les menaces que faisaient peser l'argent sale étranger sur la démocratie américaine et il s'est engagé, dans une tribune du Foreign Affairs de mars-avril 2020, «à apporter de la transparence au système financier mondial, à s'attaquer aux paradis fiscaux illicites, à saisir les biens volés et à rendre plus difficile, pour les dirigeants qui spolient leur peuple, de se cacher derrière des sociétés-écrans anonymes».

Cet article établit un lien explicite entre la corruption et l'aptitude des régimes autoritaires cleptocratiques à conserver le pouvoir –en protégeant les richesses des dirigeants et de leurs amis de toute responsabilité démocratique– et à s'immiscer dans les systèmes politiques d'autres pays.

Pour vraiment pouvoir s'attaquer à la corruption mondiale, les États-Unis vont devoir effectuer un examen de conscience. Nous avons tendance à associer la finance offshore et les paradis fiscaux à des lieux comme les îles Caïmans ou le Luxembourg, mais les États-Unis se classent en réalité en seconde position de l'indice de l'opacité financière publié par le réseau mondial pour la justice fiscale.

Comme l'écrit le journaliste britannique Oliver Bullough dans son livre Moneyland, «les États-Unis ont intimidé le reste du monde pour que le secret financier soit abandonné, mais ils ne se sont pas astreints aux mêmes règles». Dans certains lieux, comme dans le Delaware, l'État de Joe Biden, la législation permet de créer des entreprises avec facilité et dans le parfait anonymat. Un pas prometteur a été franchi avant même que Biden n'entre en fonction, avec l'adoption par le Congrès, la semaine dernière, d'une mesure interdisant les sociétés fictives.

Rendre les États-Unis plus démocratiques

Enfin, le mieux que l'administration de Biden puisse faire pour rendre le monde plus démocratique est de rendre les États-Unis plus démocratiques. Ce point était au centre des campagnes présidentielles d'Elizabeth Warren et de Bernie Sanders, et certains signes montrent que les responsables nommés par Biden souhaitent également trouver plus de liens entre les priorités étrangères et nationales.

Parfois, le mieux que puisse faire un gouvernement pour promouvoir la démocratie est de rester à l'écart pendant que les citoyens la mettent en œuvre.

Les initiatives visant à améliorer l'accès des Américains au scrutin grâce à de nouvelles lois concernant le droit de vote, à accorder le plein droit de vote à des régions, comme le District de Columbia et Porto Rico, à rendre la police plus responsable de ses actes, et à développer un système d'immigration plus humain sont probablement des moyens plus efficaces d'encourager les autres pays à se démocratiser que l'organisation de nouveaux sommets internationaux.

Il ne s'agit pas seulement de montrer le bon exemple ou d'éviter l'hypocrisie. Comme je l'ai écrit l'été dernier, les manifestations qui ont fait rage aux États-Unis en 2020 ont contribué à faire naître, de Londres à Lagos, en passant par Rio, des mouvements luttant contre le racisme, contre les violences policières et contre la corruption. Ces méthodes constituaient sans aucun doute un moyen de «promouvoir la démocratie» plus efficace que tout ce qu'ont fait les États-Unis depuis des années.

Le gouvernement américain peut prendre des mesures pour soutenir les activistes dans d'autres pays, mais il serait plus utile que les militants puissent établir des liens eux-mêmes, en partageant des idées et des tactiques. Si des pratiques autocratiques peuvent être adoptées tant sous un régime démocratique que sous un régime autoritaire (et souvent franchir les frontières), il en va de même pour les pratiques démocratiques. Parfois, le mieux que puisse faire un gouvernement pour promouvoir la démocratie est de rester à l'écart pendant que les citoyens la mettent en œuvre.

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