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Le lâche Donald Trump a envoyé Ashli Babbitt à la mort, puis l'a reniée pour sauver sa peau

Temps de lecture : 7 min

Donald Trump a eu la velléité d'un coup d'État, la facilité d'envoyer ses troupes. Mais une fois face à l'événement, il s'est dégonflé.

Le président Donald Trump s'exprime le 5 novembre 2020 depuis la Maison-Blanche à Washington. | Brendan Smialowski / AFP
Le président Donald Trump s'exprime le 5 novembre 2020 depuis la Maison-Blanche à Washington. | Brendan Smialowski / AFP

S'il existe un au-delà où Donald Trump, son temps venu, expiera dans les flammes, souhaitons qu'à la porte de l'Enfer on lui rappelle cette femme qui s'appelait Ashli Babbitt et qu'il a conduite à la mort aussi sûrement qu'un bourreau.

Elle avait 34 ans, des traits droits et le verbe trop vif, nous savons des bribes de sa vie, brisée par un policier qui l'a abattue, quand elle forçait une porte de la Chambre des représentants, à la tête d'une escouade d'émeutiers. Le policier n'a été que la circonstance; c'est pour et par Donald Trump qu'Ashli Babbitt est morte, persuadée qu'il fallait envahir le Congrès pour sauver l'Amérique et préserver son président –il ne la valait pas.

Ashli Babbitt était une brave. Elle avait été soldat, sur des théâtres lointains où l'Amérique fait régner sa loi, celle d'un monde que l'on dit démocratique: le nôtre. Elle était revenue, mariée à Aaron dont la musculature impressionne mais aussi une douceur amoureuse, sur les photos qui nous apercevons; ils formaient un couple athlétique et travailleur, des Américains de la classe moyenne sans cesse menacée et qui se relève chaque matin, mais qui pour tromper son désarroi s'adonne parfois à d'étranges colères. Ahsli Babbitt était une adepte du complotisme furieux qui aura été le soubassement et le fruit du trumpisme. Vivante, elle m'aurait inquiété. Morte, elle me désole et m'apitoie, car le salaud vit après elle.

Ses lubies n'auraient pas tué Ashli Babbitt si Donald Trump ne les avait pas rendues incandescentes, et pourtant Donald Trump l'a trahie. Il l'avait convoquée à Washington et haranguée jusqu'à la sédition, et puis elle est morte, et puis –le corps d'Ashli devait être glacé à la morgue judiciaire, son âme a-t-elle frissonné en entendant cela?– Trump l'a reniée pour sauver sa peau.

Trump s'est fait peur

Comme chaque terrien civilisé, j'ai eu maintes occasions de détester Monsieur Trump. Je ne l'ai jamais autant méprisé qu'en le voyant condamner les violences qu'il avait provoquées, et fustiger les éperdus qu'il avait poussés. Il était «scandalisé par la violence, l'anarchie et la pagaille», il disait «vous paierez», à ses partisans qui pour lui avaient profané le Capitole. Ce fut un de ses derniers tweets. Ce message, à lui seul, justifierait son bannissement.

On commente ailleurs le fascisme possible de Trump et sa déconfiture, les abandons, les reniements. Seule m'intéresse ici sa lâcheté et ce crachat sur le corps d'Ashli Babbitt. Putschiste, Donald Trump l'a été, d'intention, de construction, de velléité. La justice et l'histoire démêleront les intentions et les complots, la construction d'un chaos qui aurait justifié la suspension de la démocratie. Des années à éteindre le sens moral de ses partisans, pourrir leur conscience de haines et de chimères, inverser la vérité et nier la réalité d'un vote, mentir et enflammer, et finalement lancer une foule vers le Capitole auquel on avait refusé la protection de la Garde nationale. Que sais-je des intentions d'un semi-illettré? Je devine sa tentative. La foule aurait-elle croisé le chemin du vice-président Pence, désigné comme traître, ou d'un Démocrate honni, la foule aurait-elle buté sur le feu nourri des défenseurs du Capitole, un lynchage ou un massacre aurait pavé le chemin de la loi martiale.

Ashli Babbitt. | Capture écran BFMTV

Mais seule Ashli Babbitt est morte et une poignée de malheureux, ce n'était pas assez pour renverser une démocratie, et Donald Trump était un pleutre. On l'a entendu d'abord caresser ses troupes et leur dire de rentrer à la maison, même s'il les aimait, et deux jours plus tard, il ne les aimait plus.

Il ne les a jamais aimés.

Donald Trump a tenté son coup d'État, et puis il s'est fait peur. On le comprend. Au pays de la peine de mort dont lui-même fait grand usage, on ne donne pas cher de la peau d'un président traître et putschiste pris sur le fait et vaincu. Donald Trump grillera en enfer, si l'enfer existe; il aurait pu griller autrement dans cette vie terrestre. Il s'est liquéfié.

Un fasciste des fantasmagories

Il est toujours surprenant, quand la démocratie en réchappe, de constater la médiocrité de ses ennemis. Il y a quelque 130 ans, notre République avait failli périr d'un général nommé Boulanger, dont il reste une chanson, «En revenant de la revue», et le souvenir d'un cœur de grisette. Un soir où le pouvoir s'offrait à lui, quand ses partisans l'exhortaient à marcher avec eux sur l'Élysée, il se retira dans sa chambre avec son aimée: elle se nommait Marguerite de Bonnemains et mourrait bientôt de la tuberculose: Boulanger se suicida sur sa tombe, ce qui lui valu cette cruauté de Clemenceau, «Il est mort comme il a vécu: en sous-lieutenant», mais aussi notre indulgence, puisque l'amour guida sa fuite.

Donald Trump n'aime personne autant que lui-même, et il n'a rien d'un sous-lieutenant. Un embusqué, qui jamais n'aurait dû incarner la force d'un pays. À le voir s'éclipser quand Ashli Babbitt mourait pour lui, je me suis souvenu que Trump haïssait John McCain, magnifique Républicain et héros des guerres américaines, et McCain méprisait ce démagogue nationaliste, qui s'était fait réformer en pleine guerre du Vietnam. J'insiste là-dessus. Donald Trump a été fustigé selon des normes de gauche, libérales, ou simplement démocratiques. C'est de la droite, y compris la moins flexible, c'est du camp nationaliste qu'auraient dû venir les critiques les plus rudes, contre un coward sans structure ni vertu.

Donald Trump est un fasciste sans combat ni victime –la pauvre Ashli Babbitt sera son exception.

Donald Trump est un avatar du fascisme, qui n'aura guère tué mais qui aura perverti. Il nous faut écarter les monstres du siècle passé. Les Franco, Mussolini, Hitler, Staline ou Mao ravagèrent des vies par millions, et avaient aussi bien pris leur risques, exposant leurs existences dans des guerres et des révolutions. Donald Trump est un fasciste sans combat ni victime –la pauvre Ashli Babbitt sera son exception. Il aura insulté et médit et menti, tous les fascistes le font, mais lui dans une époque où les mots se pèsent plus rien, où le mal n'est qu'une insinuation sans fin, et la fiction une variante du vrai. Il me revient aussi que la seule image viriliste de Trump est un faux combat filmé près d'un ring de catch, où on le voyait descendre un complice, Vince McMahon, magnat du wrestling, dont il fit à la présidence un de ses conseillers.

Trump aura été un fasciste des fantasmagories. Il s'en est fallu de peu que cela devienne vrai. Avant les génocides d'antan, il y eut les mensonges et les mythes grossiers. Les fables du complot juif précédèrent les pogroms et Auschwitz. Imagine-t-on qu'un jour, la rage des QAnon, qui imaginent les élites comme violeuses d'enfants et assassines, conduise à des massacres, une autre dékoulakisation? Leur haine de la science et leur mépris du Covid-19 a déjà tué. Sommes-nous passés si près de la catastrophe? Trump aurait-il eu des guts, what it takes, the real stuff, que serait-il advenu?

Trop lâche pour mourir

La chute de Trump est une revanche du réel. Qu'il soit exclu de la virtualité twitteuse disperse son ectoplasme. Trump n'était qu'une invention sordide; il s'était construit dans le spectacle et les fausses valeurs, les spéculations foncières, les esbroufes télévisées, les anabolisants du catch, l'immatérialité des réseaux sociaux, les extases du complot. La vérité de sa mort possible l'a fait reculer. Trump avait une carcasse, elle tremblait.

Ashli Babbitt avait un corps et une vie véritable. Elle avait mené des guerres, et dans la vie civile savait le struggle for life. Les mensonges dont on l'a enivrée ont eu raison de son existence charnelle. Elle aura été la proie et la victime des jeteurs de sort et même son cadavre nourrit les charlatans. Dans la mouvance QAnon dont elle était, on dit désormais –ces vidéos ignobles font des vues par centaines de milliers– qu'elle n'était pas des leurs, mais une espionne de la CIA, et que sa mort n'a été qu'un simulacre, une mise en scène destinée à empêcher la révolution. Ashli aurait-elle cru à sa propre mort?

Trump ressemble aux gangsters gouapes du cinéma, qui envoient leurs hommes de main mourir à leur place et s'effondrent à la première gifle.

L'Amérique est une terre concrète pour ceux qui l'habitent –et en même temps l'Amérique est un mythe. Ces temps-ci, Donald Trump ressemble aux gangsters gouapes du cinéma, qui envoient leurs hommes de main mourir à leur place et s'effondrent à la première gifle. Joe Biden me rappelle notre Charles Floquet, digne républicain président du Conseil, qui vainquit en duel le bellâtre Boulanger –mais Biden ressemble aussi, dans son corps fragile et sa dignité exposée, au jeune avocat que jouait James Stewart dans L'homme qui tua Liberty Valance qui s'opposait à un bandit d'esbroufe, que John Wayne abattrait d'une balle dans le dos, il ne valait même pas un duel.

Ashli, elle, il n'est pas de hasard, porte un nom fameux de la littérature, Babbitt, qui donne à sa mort un air de prophétie. Babbitt était un personnage inventé par l'écrivain Sinclair Lewis en 1920: un agent immobilier sans culture ni discernement, mais riche pourtant, qui symbolisait la vacuité d'une certaine Amérique dont l'âme était vide. Un homme riche et sans livres, spéculant sur l'immobilier –est-ce assez clair? Sinclair Lewis reçut un prix Nobel qui choqua l'Amérique qu'il croquait sans pitié –il aimait son peuple, mais haïssait ce qu'on lui infligeait.

Sinclair fustigea aussi dans Elmer Gantry les prédicateurs religieux qui prospéraient en agitant le peuple, et en 1935, il publia une dystopie saisissante, que les lettrés exhumèrent quand Trump prit le pouvoir. It can't happen here, «ça ne peut pas arriver ici», racontait l'ascension et l'élection à la présidence d'un habile démagogue, Berzelius «Buzz» Windrip, qui promettait au peuple blessé de le libérer du joug politicien, et conduirait l'Amérique au fascisme. Sinclair Lewis savait la médiocrité tragique des fascistes, et il savait aussi que cette médiocrité ne nous sauverait pas éternellement. C'est arrivé finalement, est-ce vraiment fini?

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