Société / Tech & internet

Bannir Trump pour réduire les discours de haine sur les réseaux sociaux

Temps de lecture : 5 min

Twitter a lâché Trump, et le débat public ne s'en portera que mieux.

Des supporters regardent une vidéo du président américain Donald Trump en attendant sous la pluie son arrivée à un rassemblement de campagne, à Lansing dans le Michigan, le 27 octobre 2020. | Chip Somodevilla / Getty Images North America / AFP
Des supporters regardent une vidéo du président américain Donald Trump en attendant sous la pluie son arrivée à un rassemblement de campagne, à Lansing dans le Michigan, le 27 octobre 2020. | Chip Somodevilla / Getty Images North America / AFP

La décision prise par Twitter, vendredi 8 janvier, de suspendre «de façon permanente» le compte du président Donald Trump, dans la foulée de la tentative d'insurrection au Capitole, a suscité de nombreuses controverses.

Trump, qui a par ailleurs été suspendu pour une durée indéterminée d'autres plateformes comme Facebook, Snapchat ou Twitch, a d'abord lui-même protesté contre cette décision via son compte présidentiel @POTUS, en publiant une série de tweets dénonçant une «suppression de la liberté d'expression» qui s'exercerait au profit «des démocrates et de la gauche radicale», série de tweets rapidement retirée de la plateforme. Cette dernière justifie sa décision par une volonté de prévenir le risque de «nouvelles incitations à la violence», après que le président des États-Unis a encouragé ses supporters à marcher sur le Capitole, au mépris de la démocratie.

Depuis, les discours s'opposent: certain·es dénoncent une pente glissante vers la censure et un sens du timing douteux, quand d'autres saluent la simple application du règlement de la plateforme et son droit de propriété. L'objectif premier de la manœuvre étant de réduire la portée des discours de haine et d'incitation à la violence, la question que l'on peut d'abord poser est: est-ce que ça marche effectivement?

Réduire la violence sur les réseaux

Donald Trump est loin d'être le premier utilisateur jugé trop tapageur par un réseau social à être dégagé d'une plateforme, en dépit, ou précisément à cause, de sa grosse audience (plus de 88 millions d'abonné·es en l'occurrence). Il est en revanche le premier président. En supprimant ses accès, les plateformes décident de ne plus être complices de la diffusion de fausses nouvelles et d'incitations à la violence qu'il a longtemps pratiquées.

Alors que les bannissements dont il fait l'objet ne mettront pas fin à ses discours ni à son idéologie –le président des États-Unis dispose de nombreux autres canaux d'expression, notamment dans la presse–, quel effet ce type de déclassement peut-il avoir sur son influence?

Si l'effet Streisand (un phénomène où la volonté de censurer quelque chose ou quelqu'un ne fait que lui donner plus de visibilité, en suscitant l'intérêt propre aux sujets clivants) est bien réel, celui-ci s'essouffle sur le temps long. Plusieurs chercheurs et chercheuses ayant étudié les effets du «deplatforming» –le fait de priver quelqu'un des plateformes proposées par les réseaux sociaux– estiment qu'en termes de réduction globale des discours de haine, la méthode fonctionne.

«Lorsqu'une personne relativement célèbre perd une plateforme comme Facebook, Twitter ou YouTube, il y a un point d'éclair initial, où une partie de son public se déplace avec elle, mais en général, la chute est assez importante et elle n'obtient pas la même puissance d'amplification que celle dont elle disposait avant d'être retirée de ces grandes plateformes», expliquait Joan Donovan, chercheuse à Harvard et responsable de Data and Society, commentant auprès de Vice le deplatforming d'Alex Jones, un animateur radio d'extrême droite et soutien de Donald Trump qui avait suscité son lot d'indignations il y a quelques années.

En 2017, un groupe de chercheurs de Georgia Tech publiait une étude révélant que l'interdiction des forums (subreddits) les plus violents de Reddit avait permis de réduire les discours de haine sur la totalité du site, y compris de la part des utilisateurs les plus actifs dans les subreddits incriminés.

Lorsque Milo Yiannopoulos, figure de l'alt-right américaine, avait été banni définitivement de Twitter pour avoir mené des campagnes de harcèlement ciblées, et avait dû démissionner de Breitbart News pour avoir défendu la pédophilie, sa place dans le discours public s'est fortement réduite.

«Je pense que les anecdotes sont ce qui fait la différence ici, commente Angelo Carusone, président de Media Matters, qui surveille les médias conservateurs et étudie le deplatforming. Si vous additionnez chaque cas individuel, vous obtenez un effet net. Vous n'avez pas besoin de beaucoup de données chiffrées pour constater qu'à partir du moment où Milo a perdu Twitter, il a énormément perdu. Il a perdu sa capacité à être influent, ou du moins à projeter un vernis d'influence.»

Lutter contre la normalisation des discours de haine

Dans la mesure où une grande partie de la population utilise quotidiennement les réseaux sociaux, et y trouve sa seule source d'information, l'enjeu se place au niveau de l'habitude: est-ce qu'après sa disparition de Twitter, Facebook et compagnie, et la retombée du pic d'attention dû à l'assaut violent du Capitole, la parole de Donald Trump restera une habitude quotidienne pour les citoyen·nes des États-Unis?

«L'objectif principal de ces gens est de faire en sorte que les communautés mainstream s'alignent de plus en plus sur leurs croyances», souligne Robyn Caplan, doctorante à l'université Rutgers et affiliée à Data and Society. Refuser aux personnes véhiculant des incitations à la violence ou à la haine l'accès aux réseaux sociaux traditionnels a naturellement pour effet de préserver le discours public d'un emballement progressif, en luttant contre la normalisation de ce type de discours.

«Mais à partir du moment où nous remettons ces gens dans le trou où ils étaient avant, ils peuvent renforcer leurs croyances et devenir plus extrêmes», prévient Caplan. La balance se fait alors entre un grand nombre d'utilisateurs lambdas exposés à des contenus haineux, de nature souvent raciste et autoritaire, et un groupe bien plus restreint de militantes et militants proactifs, ayant migré sur des plateformes de niche, et qui peut se radicaliser davantage.

Les conservateurs, éternelles victimes de la censure?

L'un des mythes assez répandus au demeurant, et alimentés par des figures politiques comme les élus républicains Ted Cruz et Jim Jordan, ou Donald Trump et ses soutiens, est que les suspensions de comptes ou restrictions d'accès pratiquées par les géants de la Silicon Valley ne concerneraient que les conservateurs, qui seraient les premières victimes d'une censure ciblée.

Or comme le relève Caplan, le deplatforming est beaucoup plus efficace lorsque les personnes qui en font l'objet n'ont pas de pouvoir –a fortiori pas de base électorale– pour commencer: «Des militants pour les droits des personnes trans, des organisateurs de Black Lives Matter, des personnes LGBTQI ont également été démonétisées ou déclassées de ces plateformes. La raison pour laquelle nous parlons des personnes d'extrême droite est qu'elles sont couvertes par Fox News et disposent de représentants au Congrès qui tiennent des audiences. Elles ont déjà un pouvoir politique.»

Leur capacité à crier à la censure se trouve ainsi proportionnelle à la visibilité et à l'écho qu'ils conservent. Si Donald Trump perd donc un pouvoir de nuisance sur les réseaux sociaux, il est, pour l'heure, toujours fort de relais politiques. En revanche, l'impossibilité dans laquelle il se trouve désormais de relayer des théories complotistes et des appels à la violence a des chances, sur le long terme, d'apaiser les réseaux sociaux, ou du moins, de ne pas les exciter davantage.

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