Égalités / Société

Le calcul de l'allocation aux adultes handicapés organise une dépendance intenable dans le couple

Temps de lecture : 5 min

Une pétition déposée au Sénat relance la mobilisation pour que le versement de l'AAH soit désolidarisé des revenus du ou de la partenaire.

Quitter l'autre signifie vivre plusieurs mois sans aucun revenu. | via PublicDomainPictures
Quitter l'autre signifie vivre plusieurs mois sans aucun revenu. | via PublicDomainPictures

Aujourd'hui, en France, quasiment 1,2 million de personnes touchent l'AAH, l'allocation aux adultes handicapés. Cette allocation de solidarité est destinée à assurer aux personnes en situation de handicap un revenu minimum. Elle est attribuée sous réserve de respecter des critères d'incapacité, d'âge, de résidence et de ressources. Son objectif majeur est de palier l'absence ou la faiblesse de revenus d'activité d'une personne en situation de handicap. En effet, non seulement certaines de ces personnes ne sont tout simplement pas en mesure de travailler, mais nombreuses sont celles qui sont victimes de discrimination à l'embauche. Ainsi, 18% des personnes en situation de handicap sont au chômage, soit environ deux fois plus que la moyenne nationale.

Mais, l'AAH est ce que l'on appelle une allocation différentielle: c'est-à-dire que son montant peut varier selon les ressources du foyer. Et, c'est là que le bât blesse.

En effet, comme l'explique Kevin Polisano dans une courte vidéo mise en ligne en 2017, si une personne handicapée touchant l'AAH (dont le montant est aujourd'hui de 900 euros mensuels) se met en couple avec une personne valide dont le salaire dépasse 1.625,40 euros par mois (soit 19.505 euros par an), l'AAH lui est supprimée. C'est-à-dire que la personne handicapée se retrouve sans aucun revenu personnel.

Une accentuation de la dépendance

Pour les associations qui dénoncent cette disposition, ce conditionnement du versement de l'AAH crée des situations intenables autant financièrement que socialement et psychologiquement. Pour Odile Maurin, présidente de l'association Handi-Social, les conséquences sont triples: «La conséquence pour la personne handicapée, c'est qu'elle se retrouve en situation de dépendance financière vis-à-vis du conjoint ce qui peut entraîner des relations conflictuelles et de la violence et un sentiment d'infériorité. Il y aussi une conséquence sur la personne valide: elle accepte volontairement de se mettre en situation de pauvreté parce qu'elle a choisi de vivre avec quelqu'un en situation de handicap. Il y a enfin une conséquence sur le couple: on met les deux conjoints dans une situation de pauvreté.»

Le premier point est essentiel et témoigne d'une vision validiste du handicap, comme l'explique Cécile Morin porte-parole du Collectif lutte et handicaps pour l'égalité et l'émancipation: «Les politiques mises en œuvre par ce gouvernement organisent une dépendance des personnes handicapées. Cette mesure conduit à reproduire dans l'ordre des relations familiales la dépendance, la domination et le risque d'infantilisation dont les personnes handicapées font déjà l'objet de manière systémique. Ça accrédite l'idée que les personnes handicapées ne seraient pas des sujets de droit, adultes, autonomes, capables de choisir avec qui elles ont envie de vivre. Cela renforce l'idée que les personnes handicapées seraient des objets de charité et de protection soumises à une domination au sein de foyer.»

Même son de cloche du côté de Clémentine du collectif Les Dévalideuses: «On intériorise l'idée que les personnes handicapées sont des fardeaux au sein d'une société validiste, qu'elles sont dépendantes, qu'elles n'ont pas le droit d'avoir leur revenu propre, que leur autonomie ne vaut pas le coup.»

«Certaines personnes handicapées ne s'installent pas avec leur partenaire parce que l'autre ne pourra pas faire vivre le foyer seul.»
Clémentine du collectif Les Dévalideuses

Stéphane, qui souffre d'un syndrome d'Ehlers-Danlos et touche l'AAH depuis dix ans témoigne: «Avec ce fonctionnement l'État nous fait comprendre que nous sommes un poids dont quelqu'un doit se charger, et que si quelqu'un vit avec nous, c'est à lui d'assumer. Quand on est handicapé, on subit une pression à la performance. On n'arrête pas d'être remis en question, tout le temps. Qui veut de ça dans un couple?»

Le jeune homme dénonce le prix de l'amour subi par les personnes handis: «Vous imaginez si une loi vous dictait qui vous avez un peu le droit d'aimer, mais pas trop, et qui vous n'avez pas du tout le droit d'aimer? C'est ce qu'il se passe avec l'AAH. Le mariage ne nous est pas rendu illégal, mais il est quand même passible de sanctions.» Clémentine ajoute: «Les personnes handicapées peuvent se se dire: “Je ne vais pas m'installer avec la personne dont je suis amoureuse parce que la CAF va me retirer mon AAH”. Certaines ne s'installent pas avec leur compagnon ou leur compagne parce que l'autre ne pourra pas faire vivre le foyer tout seul.» Cécile Morin complète: «Cela nous renvoie au fait qu'au regard de la société, la vie affective et psychologique des personnes handicapées ne compte pas.»

Les femmes exposées à la violence

Cette vision validiste est aussi une vision patriarcale du couple, comme l'exprime Stéphane: «Notre société considère le couple comme un genre d'individu unique composé de sous-individus pas vraiment distincts. Et si on prétend être sortis de cette vision rétrograde depuis les années 1960, ça reste l'approche fondamentale de l'État.»

En effet, la personne en situation de handicap devient totalement dépendante financièrement. «Cela crée un rapport de domination, explique Clémentine. Si le conjoint valide gagne plus que le salaire moyen des Français, la personne handicapée dépend totalement de lui et devra demander pour la moindre dépense. Dans un couple valide/handicapé, il peut déjà y avoir des biais de pouvoir par rapport à la dépendance physique. On ajoute une dépendance financière qui peut être source de tensions au sein du couple, et de violences.»

34% des femmes handicapées ont subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire, contre 19% des valides.
Étude de la Dress

La dépendance financière accroît le risque de violences physiques et psychologiques chez les femmes en situation de handicap, qui constituent déjà la population la plus concernée par les violences au sein du couple. En 2014, l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne estimait en 2014 que 34% des femmes handicapées avaient subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire, contre 19% des valides. Une étude rendue publique le 22 juillet 2020 par la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Dress) confirme ces chiffres dramatiques. «Soumission et violences peuvent s'installer du fait de cette dépendance», explique Clémentine.

Et, en cas de violences subies, il est extrêmement compliqué de quitter son compagnon. «C'est évidemment très difficile de quitter son conjoint dans ces conditions, d'autant plus s'il est aidant familial», note Cécile Morin. Quitter l'autre signifie vivre plusieurs mois sans aucun revenu: «La CAF va mettre plusieurs mois à recalculer puis payer l'AAH» déplore Odile Maurin.

Obstination de l'administration

Aujourd'hui, le cabinet de Sophie Cluzel, secrétaire d'État chargée des personnes handicapées –qui n'a pas répondu à nos sollicitations par mail, campe sur son leitmotiv: «La solidarité nationale complète la solidarité familiale, elle ne doit pas s'y substituer. Que la personne soit en situation de handicap ne constitue pas un motif qui permettrait de déroger à ce principe au cœur de notre organisation sociale.» Selon Odile Maurin, «sa conception de la solidarité nationale est une conception du XIXe siècle, une conception où la femme est toujours dépendante de l'homme». Clémentine ajoute: «Cette vision arriérée est accompagnée d'une volonté de dénaturaliser l'AAH en en faisant quelque chose conditionné à la recherche d'emploi sous prétexte de promouvoir l'indépendance des personnes handicapées.» Sauf que rien n'est fait pour aménager le travail pour ces personnes.

Depuis le 10 septembre 2020 et jusqu'au10 mars 2021 circule une pétition déposée au Sénat pour la désolidarisation des revenus du conjoint pour le paiement de l'allocation aux asultes handicapés.

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