Etats-Unis/Grande-Bretagne: un océan les sépare

Bien qu'ils aient tous deux des dirigeants de centre-gauche, ces deux pays sont de moins en moins proches idéologiquement.

LONDRES - «Deux nations divisées par une langue commune». C'est ainsi que quelqu'un a un jour décrit la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Pour dire les choses autrement, ce sont «deux nations divisées par une politique commune». Depuis l'époque de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, les trajectoires politiques des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne ont été curieusement similaires. Durant de nombreuses années, elles ont évolué en tandem: l'harmonieuse union de centre-droit de Thatcher et de Reagan a été suivi de la tout aussi harmonieuse - quoique peut-être moins partisane - union de centre-gauche de Tony Blair et Bill Clinton.

Puis il y a eu l'époque Blair-Bush, qui s'est plutôt mal soldée pour Blair. Et maintenant, nous avons Gordon Brown et Barack Obama, qui se parlent à peine. Et bien qu'il s'agisse encore de deux responsables politiques de «centre-gauche», les débats politiques transatlantiques se caractérisent par un net manque d'harmonie. Les discussions sur la santé, par exemple, sont totalement dissonantes.

Système de santé

On l'a vu l'année dernière, lorsque les républicains ont pris pour exemple le système de santé britannique, présageant que c'est à cette catastrophe que ressemblerait l'Amérique si le projet de réforme d'Obama passait. Les conservateurs britanniques - qui fustigeaient depuis des années le système de santé centralisé de leur pays - sont immédiatement venus à sa défense. David Cameron, le leader conservateur qui aspire à devenir Premier ministre à l'élection de ce printemps, a même promis de réserver les affectations budgétaires de la santé et d'empêcher toute coupe budgétaire dans ce domaine.

Autre preuve que le temps de l'essaimage idéologique est révolu: le débat sur l'éducation. Les nombreux problèmes qui affectent l'éducation publique britannique sont familiers aux Américains. Les niveaux baissent, la violence scolaire augmente, les écoles privées surclassent les établissements publics, les résultats des élèves sont inégaux en fonction des régions... Pour combattre ces multiples maux, l'association bipartisane des gouverneurs américains a récemment envisagé la mise en place de «niveaux nationaux», une idée que l'administration Obama et ses partisans ont accueillie avec enthousiasme, de même que de nombreux réformateurs de l'éducation conservateurs. Aujourd'hui, l'énoncé suprême du débat sur l'éducation est le suivant: l'éducation d'un enfant «ne doit pas dépendre avant tout de son code postal»; on doit élever les niveaux scolaires dans de nombreux quartiers, et seule une action concertée à l'échelle nationale pourra résoudre ce problème.

Mais les Britanniques ont non seulement déjà des niveaux nationaux, mais aussi un programme scolaire et des examens nationaux. Et c'est précisément ce programme et ces examens standards dont certains, en Grande-Bretagne, veulent se débarrasser. D'où la proposition populaire des conservateurs de libérer l'école publique du «contrôle étouffant de l'Etat». Ils voudraient permettre aux parents et aux profs de mettre en place des écoles nouvelles, des établissements adaptés. Autrement dit, ils souhaitent que le code postal des élèves ne détermine pas seulement le programme, mais aussi la nature et la philosophie de l'enseignement, la taille des classes et les méthodes pédagogiques. Ne pas faire des écoles standardisées, mais au contraires diverses. Et supprimer les examens inutiles.

Changements internationaux

Si les débats divergent des Etats-Unis à la Grande-Bretagne, c'est aussi parce que les différences culturelles entre ces deux pays sont plus profondes qu'il n'y paraît. Néanmoins, elles reflètent aussi des changements politiques transatlantiques, voire internationaux. Thatcher et Reagan ont pu partager une vision simple et compatible du monde, car ils avaient des adversaires idéologiques clairs: le communisme d'inspiration soviétique à l'étranger, l'Etat providence au niveau national. Au lendemain de la Guerre froide, Blair et Clinton pouvaient aussi partager un objectif compatible du point de vue idéologique: intégrer la vieille gauche au nouveau centre.

Aujourd'hui, rien n'est plus si évident. D'autant moins quand il s'agit d'un sujet aussi complexes que l'éducation. Avoir un programme scolaire de math standard au niveau national, est-ce une idée de droite ou de gauche? Faire des classes avec moins d'élèves, est-ce de droite ou de gauche? En Grande-Bretagne, on assimile les examens nationaux au Parti travailliste. Tandis qu'aux Etats-Unis, cet honneur revient à l'administration Bush.

En fait, n'importe quelle liste de sujet pris au hasard - l'Irak, l'écologie, la sécurité intérieure, etc. - serait associée à des positions idéologiques discordantes dans les deux pays. La ligne politique d'Obama concernant l'Afghanistan pourrait être considérée comme d'extrême droite en Grande-Bretagne. Aux Etats-Unis, en revanche, bon nombre d'Américains considèrent qu'il mène une politique de gauche radicale.

En vérité, des deux côté de l'Atlantique, les anciennes étiquettes ne sont plus applicables. Sauf, bien sûr, pour ceux qui pensent que la politique se résume à des petites phrases, lesquelles semblent parfois fonctionner pour les auteurs de livres politiques à grand succès. En tout état de cause, pour résumer l'humeur changeante des électorats britannique et américain, ou pour décrire l'action des politiques dans ces deux pays, elles sont bonnes à jeter.

Anne Applebaum

Photo: Gordon Brown et Barack Obama à Londres en 2009, REUTERS/Phil Noble

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