Politique / Monde

Comme le léninisme ou le maoïsme, l'idéologie trumpiste survivra à son créateur

Temps de lecture : 4 min

Quoique sans grande cohérence idéologique, le trumpisme pourrait encore mobiliser, sous la houlette d'un autre démagogue autoritaire plus intelligent que le président sortant.

Mao Zedong, Donald Trump, Vladimir Lénine et Hugo Chávez. | Zhang Zhenshi / Shealah Craighead / Pavel Semyonovich Zhukov / Dilma Rousseff via Wikicommons (Montage Slate.fr)
Mao Zedong, Donald Trump, Vladimir Lénine et Hugo Chávez. | Zhang Zhenshi / Shealah Craighead / Pavel Semyonovich Zhukov / Dilma Rousseff via Wikicommons (Montage Slate.fr)

Il est des mouvements politiques qui survivent longtemps après la disparition de leur fondateur charismatique et parviennent même à rayonner dans le monde. Certains d'entre eux, à l'image du léninisme, se sont propagés sur toute la planète. D'autres, tel le castrisme cubain, sont surtout régionaux ou, comme le péronisme argentin, purement nationaux.

Donald John Trump sera le premier dirigeant américain à pouvoir se targuer d'avoir donné son nom à un mouvement politique influent. Le trumpisme –à la fois sorte de nationalisme nostalgique, d'intimidation autocratique et de manipulation égotiste– ressemble à d'autres mouvements qui portent le nom de leur leader. Comme ceux-ci, il devrait durer longtemps.

Les hommes qui ont fondé ces mouvements ont de nombreux traits communs. Chacun d'eux a découvert un marché politique inexploité. Chacun d'eux a instrumentalisé des accumulations de colères collectives que les dirigeant·es plus traditionnels n'avaient pas perçues –ou qu'ils ont préféré ignorer. Chacun d'eux a su nouer un lien fort avec le sentiment identitaire intime des gens et faire de ces émotions le moteur d'un engagement politique. Chacun d'eux a suscité le dévouement chez ses partisans, un dévouement si vif qu'il a duré plus longtemps qu'eux. Et chacun d'eux a remodelé la politique de son pays pour au moins une génération.

Idéologies malléables

Les mouvements qu'ils ont fondés partagent d'importantes caractéristiques: une soif de transgression des normes politiques, un opportunisme débridé, une nette tendance à l'autoritarisme, l'anti-intellectualisme, le nationalisme, une hostilité à l'égard des règles ainsi que des institutions qui contrôlent les pouvoirs de l'exécutif et une animosité féroce à l'encontre des adversaires, lesquels ne sont pas traités comme des compatriotes, mais comme des ennemis qui constituent pour eux une menace existentielle.

Mao Zedong (1893-1949). | Zhang Zhenshi via Wikicommons

L'idéologie de ces mouvements s'est révélée particulièrement malléable. Le «maoïsme» s'est appliqué à tout, depuis la première cuvée originelle du communisme totalitaire jusqu'à l'actuel hyper-capitalisme étatique chinois. En Argentine, l'adaptabilité du péronisme l'a rendu célèbre: on l'a associé à des régimes aussi divers que le fascisme «soft» de Juan Domingo Perón, le réformisme néolibéral de Carlos Menem et le populisme de gauche de Néstor et Cristina Kirchner. Alors que le Venezuela, autrefois riche, est devenu à cause du chavisme l'un des plus pauvres pays du monde, des sondages indiquent que près de la moitié de la population soutient toujours Hugo Chávez, qui est mort en 2013.

Des militants pro-Trump brandissent des pancartes: «En Trump, nous croyons», «Que Dieu bénisse Trump», en Floride, le 29 décembre. | Andrew Caballero-Reynolds / AFP

Aujourd'hui, le trumpisme semble destiné à s'ajouter à cette liste indépendamment de ce qui se qu'il adviendra de Donald Trump en tant qu'individu. Pour quelle raison? Parce que sa politique fondée sur les griefs, la colère, la race et la vengeance a payé. Elle lui a offert un mandat présidentiel, des pouvoirs étendus et un soutien fanatique. Par ailleurs, il est à noter que le trumpisme ne relève pas à proprement parler d'une idéologie particulière. Tout cela incitera de nouveaux dirigeant·es politiques à bâtir des programmes qui pourraient une nouvelle fois appâter les électeurs que Trump a mobilisés.

Un nouveau trumpisme est possible…

Il se peut encore que Trump soit lui-même candidat à la présidence en 2024. Mais son incohérence idéologique constituera un avantage pour les responsables politiques qui visent à lui succéder à la tête du trumpisme. Comme Perón, dont l'idéologie était un méli-mélo de gauche et de droite, Trump a défendu tant de positions, dont certaines étaient contradictoires, qu'un successeur pourrait vendre en son nom pléthore de politiques.

Dans les décennies à venir, aux États-Unis, il se peut que des politiques de centre droit rendent hommage à Trump sans vraiment défendre ses abominables idées, tout à fait de la même manière que des membres du parti démocrate ont continué d'assister à des dîners en l'honneur de «Jefferson-Jackson» longtemps après que leur parti eut renoncé au populisme anti-immigrés de Jackson. Mais cela prendra des dizaines d'années et, à plus court terme, on pourrait s'attendre à bien pire.

Pendant quatre longues années, le GOP a eu pour monture le tigre trumpien.

Des observateurs ont souvent noté que le prochain populiste autoritaire d'Amérique pourrait être un tacticien plus habile que Trump, qui a enchaîné les erreurs spontanées en voulant s'accrocher au pouvoir. Manié par un démagogue intelligent, discipliné, à l'aise face aux médias, le trumpisme pourrait revenir. Et menacer l'existence de la Constitution.

Cela dépend en grande partie de la réaction des élites du Parti républicain (Grand Old Party, GOP). Pendant quatre longues années, elles ont eu pour monture le tigre trumpien. Cette chevauchée leur a apporté des avantages considérables –la nomination de trois juges conservateurs à la Cour suprême et d'énormes baisses d'impôts! Mais la satisfaction de ces élites a été gâchée lorsqu'elles se sont rendu compte avec effroi que quand elles descendront pour de bon de leur monture, le tigre tentera de les dévorer.

La période post-électorale a montré que le Parti républicain ignore comment se sortir de cette situation –et en voyant qu'aux rassemblements sur le thème «Halte à la fraude», les protestataires scandent à présent «Détruisons le GOP! Détruisons le GOP!», il n'est guère étonnant qu'elles aient peur d'essayer.

…qui pourrait durer

Tout comme l'a fait le maoïsme en Chine pendant la Révolution culturelle –permettre à des jeunes fanatisés d'humilier des militants historiques du Parti communiste et leur ôter tout pouvoir– le trumpisme pourrait détruire le parti qui l'a porté au pouvoir.

À moins que, comme le maoïsme a commencé à le faire en 1979 (lorsque Deng Xiaoping rendait hommage à Mao tout en détricotant son héritage et en introduisant des réformes axées sur le marché), le trumpisme ne sauve finalement le GOP… Il est même possible, comme en Chine, qu'il commence par détruire ce parti avant de le sauver. Autrement, il pourrait diviser les sympathisants du Parti républicain et attirer les trumpistes dans une nouvelle formation politique.

Pour les Américains, cela aura assurément l'air nouveau. Mais il n'en est rien. On sait bien que lorsqu'un «isme» s'accroche à un patronyme, c'est souvent annonciateur d'une catastrophe. Et cette catastrophe ne semble jamais atténuer le pouvoir de séduction de l'«isme» en question.

Perón a anéanti l'économie de l'Argentine, faisant de ce pays dont la prospérité rivalisait autrefois avec celle de l'Europe occidentale un cas désespéré sur les plans politique et économique. Mao, Castro et Chávez ont laissé derrière eux des pays détruits. Ces désastres n'ont pourtant jamais enterré leur «isme»! Tout espoir que le mal fait par Trump à l'Amérique contribuera à enterrer le trumpisme est probablement vain.

Le trumpisme subsistera beaucoup plus longtemps que Donald Trump.

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