Culture

Sexe, scandales et clichés: «La Chronique des Bridgerton» de Netflix ne convainc pas

Temps de lecture : 7 min

Entre érotisme à l'eau de rose et intrigue un peu creuse au XIXe siècle, la nouvelle série de Netflix se heurte à une superficialité et certains clichés.

«La Chronique des Bridgerton» de Netflix reprend de nombreux codes d'«Orgueil et préjugés». | Capture d'écran via YouTube
«La Chronique des Bridgerton» de Netflix reprend de nombreux codes d'«Orgueil et préjugés». | Capture d'écran via YouTube

C'est une vérité universellement reconnue que toute histoire d'amour entre deux Anglais en costumes d'époque doit être comparée à un roman de Jane Austen. La Chronique des Bridgerton, nouvelle série Netflix dont l'action se déroule dans la haute société londonienne du XIXe siècle mais qui met en avant un casting divers, une esthétique pop et beaucoup de scènes de sexe, n'échappe pas à la règle et a été décrite comme une interprétation moderne des classiques de l'écrivaine britannique.

Comme dans les romans de Jane Austen, La Chronique des Bridgerton situe son action à l'ère de la Régence anglaise (en 1813, plus précisément, l'année de la publication d'Orgueil et préjugés). Comme dans les romans de Jane Austen, la série raconte une histoire d'amour ponctuée de bals, de conventions sociales, de robes à taille Empire et de malentendus.

Mais avec ses rebondissements délicieusement ridicules, ses intrigues vides de sens, et ses scènes de sexe filmées à la bougie, la série rappelle plus la collection Harlequin et les histoires d'amour de Barbara Cartland ou Danielle Steel, passées à la sauce Netflix, que les peintures sociales mordantes et subtiles de Jane Austen. (Je précise ici que j'ai quand même dévoré la série en moins de 24 heures, et que je ne regrette rien.)

Une héroïne qui n'existe qu'à travers son histoire d'amour

La Chronique des Bridgerton est d'ailleurs l'adaptation d'une série de livres romantiques du même nom, écrite entre 2000 et 2013 par l'écrivaine américaine Julia Quinn (la première saison suit l'intrigue du premier tome, Daphné et le duc). Et si l'intrigue paraît téléguidée, c'est parce que ces romans s'inscrivent dans une longue tradition de récits à l'eau de rose.

La Régence anglaise, qui aura pourtant duré moins de dix ans, est l'une des périodes les plus fantasmées de la littérature romantique (sûrement grâce à l'influence de, vous l'aurez deviné, Jane Austen).

Couvertures de la série éponyme de Julia Quinn. | Capture d'écran via YouTube

Grand cliché des romans à l'eau de rose, le héros (Regé-Jean Page) est un très beau duc, célibataire invétéré qui a juré de ne jamais se marier. Bien sûr, il a un passé un peu sombre (pas trop quand même) et mystérieux, et plus de daddy issues qu'un couplet de «Papaoutai».

Un trope que l'on retrouve dans d'autres œuvres romantiques récentes comme «Twilight» et «Cinquante nuances de Grey».

Daphné (Phoebe Dynevor), l'héroïne, est jolie sans être intimidante, et intelligente sans jamais être intellectuellement menaçante, sorte de toile vierge (à tous les points de vues) sur laquelle chacun pourra projeter ce qu'il veut. Un trope que l'on retrouve dans d'autres œuvres romantiques récentes comme Twilight et Cinquante nuances de Grey: l'héroïne est définie par son manque de définition, une entité floue qui permet au plus grand nombre de spectatrices ou de lectrices de s'identifier à elle.

C'est à travers sa relation avec le héros, inévitablement attiré par elle sans qu'on ne comprenne trop pourquoi, que se tracent les quelques lignes de sa personnalité, car c'est aussi sa seule raison d'être dans le récit.

Daphné et le duc. | Capture d'écran via YouTube

La Chronique des Bridgerton enchaîne les clichés dans sa trame narrative. Le duo central se déteste dans un premier temps, avant de passer un pacte secret qui va les forcer à prétendre être amoureux (mais prétendent-ils vraiment??!). Leur relation est mise à mal par des obstacles qui devraient être insurmontables mais qui ne résistent finalement pas à la puissance de leur amour, ou en tout cas de leur attirance physique.

Car La Chronique des Bridgerton est avant tout une série sur le sexe et c'est dans les scènes des premiers épisodes, où elle joue sur la tension sexuelle entre ses deux personnages, et sur l'éveil de Daphné, qu'elle est la plus réussie –les quelques secondes où l'héroïne fixe la bouche du duc alors qu'il lèche sa cuillère sont les meilleures de toute la saison.

La série joue dès le début sur la tension sexuelle entre les personnages principaux. | Captures d'écran via YouTube

Une adaptation qui se veut moderne...

L'adaptation de La Chronique des Bridgerton est la première production de Shonda Rhimes pour Netflix. La productrice la plus influente d'Hollywood, à qui l'on doit Grey's Anatomy et Scandal, a signé, avec sa boîte ShondaLand, un contrat de plusieurs années avec la plateforme. Après avoir lu les livres de Julia Quinn, elle a confié l'histoire de Daphné et du duc à Chris Van Dusen, un de ses plus proches associés, qui fait ici office de showrunner.

En regardant la série, on comprend ce qui a attiré Shonda Rhimes dans l'univers des Bridgerton. L'histoire contient certains des ingrédients qui ont fait le succès de ses séries les plus connues: beaucoup de tension sexuelle, des scandales à ne plus savoir qu'en faire (Julie Andrews prête d'ailleurs sa voix à une sorte de Gossip Girl du XIXe qui tient une tribune de potins sur les aristocrates de la série), et l'opportunité de renouveler un genre traditionnellement très blanc et assez conservateur.

Car c'est l'un des paradoxes du succès des histoires d'amour de la Régence anglaise auprès d'un public contemporain: l'idéalisation d'une époque où les femmes passaient de l'autorité de leur père à celle de leur mari dans une société dont la richesse reposait en grande partie sur l'exploitation des esclaves dans les colonies.

Daphné et le duc. | Capture d'écran via YouTube

… mais à la diversité un peu factice

Le problème, c'est que malgré cette volonté de modernisation, la série a surtout tous les travers des grosses productions Netflix récentes: des épisodes à rallonge qui durent tous au moins une heure, une esthétique très colorée mais un peu cheap (les reproductions des rues de Londres au XIXe sont dignes d'un épisode de «​​​Laissez-vous guider»), et une diversité au final un peu factice et opportuniste.

Jusqu'à l'épisode 4, la question de la couleur de peau des personnages n'est pas abordée et la société anglaise des Bridgerton paraît être colorblind (elle ne voit pas les couleurs) et dénuée de racisme. Le duc est Noir, tout comme la reine (Golda Rosheuvel), mais cela n'est mentionné par aucun autre personnage. Même chose pour Marina Thompson, la cousine désargentée d'une famille noble dont le statut social est, lui, abordé plusieurs fois.

La reine. | Capture d'écran via YouTube

La série aurait pu faire le choix d'évoluer dans cet univers parallèle sans plus d'explication. Après tout, La Chronique des Bridgerton prouve sa dimension utopiste à de nombreuses reprises, comme dans une scène où le duc encourage Daphné à se masturber, une prise en compte du plaisir féminin qui serait déjà remarquable au XXIe siècle et qu'on a du mal à imaginer à l'ère des héroïnes chastes de la Régence anglaise.

La série fonctionne autrement dans un univers parallèle où la couleur de peau des héros ne semble avoir aucune incidence sur leur vie.

Dans le quatrième épisode, la série décide de finalement nous expliquer l'origine de cette société anglaise multiculturelle et apparemment postraciale. Dans un échange de quelques minutes seulement, Lady Danbury, une aristocrate noire, donne une petite leçon d'histoire au duc pour lui rappeler l'importance de l'amour:

«Je comprends que vous croyiez que l'amour, le dévouement, l'affection et l'attachement soient des choses banales et frivoles. Mais entendez-vous que c'est précisément ce qui a permis à un nouveau jour de se lever sur notre société? Regardez notre reine. Notre roi. Leur mariage. Tout ce que cela fait pour nous. Nos deux sociétés étaient séparées, divisées par la couleur jusqu'à ce qu'un roi tombe amoureux de l'une d'entre nous. L'amour, Votre Grâce, conquiert tout.»

Le duc lui répond que l'amour ne conquiert pas tout et que le roi pourrait décider, du jour au lendemain, de reprendre ce qu'il a donné. La société de Bridgerton ne serait donc pas dénuée de tensions raciales, ni aveugle à la couleur de peau. Sauf que cette scène sera la seule et unique fois où cette question sera abordée dans la série, qui fonctionne autrement dans un univers parallèle où la couleur de peau des héros ne semble avoir aucune incidence sur leur vie et où les préjugés racistes ont visiblement disparu quelques années seulement après le mariage révolutionnaire de la reine et du roi (petite pensée pour Meghan Markle, qui devrait bien se marrer en voyant ça).

Dans cet effort de diversité un peu creux, La Chronique des Bridgerton dessert d'ailleurs son seul personnage féminin principal racisé, Marina, dans une intrigue qui l'isole et l'oppose à deux des personnages les plus sympathiques de la série.

Du Jane Austen modernisé? | Capture d'écran via YouTube

Trop superficielle pour traiter le consentement avec intelligence

Bridgerton peine aussi du côté de son traitement de la sexualité et du consentement. Elle flirte rapidement avec la question de l'homosexualité à travers l'un des frères de Daphné qui finira malgré tout la saison avec une femme. Mais la scène la plus problématique de la série a lieu dans la deuxième moitié de la saison, lors (spoiler alert) d'un rapport sexuel d'abord consenti entre le duc et Daphné mais qui tourne vite au viol quand l'héroïne refuse de mettre fin à l'acte alors que son partenaire n'est plus consentant, car elle veut qu'il lui fasse un enfant. Si elle montre le duc sous le choc après la scène, la série n'interroge jamais la responsabilité de Daphné, qui est au contraire dépeinte comme une jeune femme naïve qui s'est sentie trahie par le refus de son mari d'avoir des enfants.

Car sous ses airs progressistes et révolutionnaires, La Chronique des Bridgerton est une série beaucoup trop superficielle pour confronter avec intelligence des questions comme le consentement, les rapports de classes, le racisme ou la condition des femmes au XIXe siècle.

Si vous cherchez un divertissement futile, souvent ridicule et parfois sexy pour vous sortir de la réalité pendant huit heures, Bridgerton est faite pour vous. Mais si vous voulez du Jane Austen modernisé, regardez plutôt Clueless, brillante comédie romantique des années 1990 inspirée d'Emma. Et si vous voulez une pure dose de romantisme dans un film qui met à l'honneur une vraie héroïne noire anglaise de la fin du XVIIIe, il y a l'excellent Belle, d'Amma Asante, qui devrait ravir tous les fans du genre.

Newsletters

17 octobre 1961: quelles traces reste-t-il du massacre des Algériens à Paris?

17 octobre 1961: quelles traces reste-t-il du massacre des Algériens à Paris?

Dans un documentaire sonore produit par Binge Audio, Tristan Thil exhume des archives poignantes.

Avec «8 Rue de l'Humanité», Dany Boon fait rimer Covid et vide

Avec «8 Rue de l'Humanité», Dany Boon fait rimer Covid et vide

Directement sorti sur Netflix, le nouveau film du réalisateur de «Bienvenue chez les Ch'tis» se distingue avant tout par son sens de la blague éculée. Tout ça pour ça.

«Pleasure», la pornographie comme modèle et comme défi

«Pleasure», la pornographie comme modèle et comme défi

Le film de Ninja Thyberg accompagne une jeune fille dans les méandres de l'industrie du hard californienne.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio