France

Les journalistes tombent de leur piédestal

Monique Dagnaud, mis à jour le 15.04.2010 à 10 h 07

Les journalistes sont accusés pèle-mêle d'être soumis aux puissants, d'être des donneurs de leçons et de faire partie de ces corps intermédiaires discrédités dans la société française.

La profusion médiatique? Une chance pour la démocratie. Est-ce pourtant une chance pour les journalistes? Alors  que la société se révèle conquise par la communication, charmée par toutes ces sources d'information qui s'offrent à elle, les journalistes, loin  de conforter leur position comme rouages de la démocratie,  tombent de leur piédestal. Quel est le destin du journaliste en zone d'hyper concurrence médiatique?

En caricaturant, et distinguant la tonalité et l'approche de l'information selon les médias,  on pourrait dire que sont mises en compétition trois approches du monde. La première, féconde en enquêtes et  analyses  est celle de la presse écrite et des radios généralistes. La seconde, galvanisée par l'image et son intensité  dramatique et compassionnelle, celle de l'information télévisée. La troisième, plongeant sa plume dans la subjectivité du commentaire et de l'opinion, celle des blogs ou des sites d'info de l'internet.  Bien entendu, il ne s'agit que de dominantes, car, les médias évoluent par influences croisées des uns avec les autres. La presse quotidienne, dans ses sites internet, accueille la blogosphère et  la vidéo. Les télévisions généralistes accroissent leurs investissements dans le documentaire et le reportage approfondi. Et sur internet ont fleuri quelques sites d'information à base d'enquêtes.

Quelle réorganisation résulte de cette lutte des places? Le journal télévisé demeure la première source d'information. Il modèle le prisme à travers lequel se réfracte l'actualité. Ce spectacle plus ou moins «éclairé» s'est formaté au fil des ans et porte le phare sur: le raccourci en images des  grands drames de la planète; une mise en scène de la politique nationale à travers les jeux pour le pouvoir (vive les experts en sondage); une prédominance des faits divers que le journaliste, le plus souvent,  renvoie à un problème de société, ou des faits de société que la caméra illustre par des témoignages; un soupçon de «pipolisation» sans lequel la vie ne serait pas humaine. Certes, l'information télévisée s'évertue  à la proximité avec les téléspectateurs, et multiplie les reportages sur les questions qui le concernent directement (santé, éducation, violence, inégalités, etc...). Il n'en demeure pas moins  qu'elle  s'impose comme une instance d'autorité qui vise à donner des clefs et à restituer le réel  sans trop d'aspérité pour que le public, dans sa diversité, puisse s'y retrouver.

Ce «cracking» des inquiétudes et des passions d'une époque continue d'être suivi comme une messe. On voit mal comment sa première place pourrait être détrônée:  d'une part,  le magnétisme et la pédagogie  de l'image sont irremplaçables, et d'autre part, seules ces télévisions amirales des groupes de médias peuvent déployer  des sommes aussi volumineuses pour fabriquer de l'information (le budget de TF1/LCI est de plus 150 millions d'euros).

Qu'apporte internet? Ce média ultime exacerbe une tendance largement amorcée par la télévision:  la plongée dans la vie intime des individus ordinaires, le cocktail du sérieux et du frivole. Et il en invente d'autres: le culte de l'amateur, l'opinion et les commentaires de chacun érigés en contenus de valeur équivalente, voire supérieure,  aux articles de professionnels. L'effervescence des réseaux sociaux relaie, amplifie, consolide les inclinations culturelles de la jeunesse: un moindre goût pour l'actualité, une jubilation à user du fun et de la dérision à l'égard des cercles du pouvoir et, au final, une désacralisation du monde politique. L'œil du cyberspace, d'ailleurs, exerce sa vigilance en premier lieu à l'égard des politiques. A ces derniers il ne laisse rien passer: ni une phrase malheureuse, ni une attitude ambivalente, ni des fréquentations hasardeuses. Ce mélange, distance moqueuse et  obsession à révéler le faux pas, vise de fait toutes les sphères dirigeantes, et y englobe les journalistes - ensemble assimilé sans nuance à la petite fraction de ceux d'entre eux qui, à des titres divers (animateurs, grands reporters, experts) siègent sur les plateaux de télévision. Le populisme irrévérencieux, né dans le sillage de Hara Kiri et des Guignols de l'Info, s'intensifie et  gagne ses galons d'opinion patentée avec  Internet.

Face à la concurrence  de l'image fascinante et de l'interactivité sarcastique, la presse quotidienne nationale (la PQN), bien plus que la radio, est particulièrement secouée. La PQN subit une diminution de sa diffusion depuis 2002, de ses recettes publicitaires depuis 2000 et la crise de la publicité en 2008 et en 2009 (-17, 6%) a accentué sa plongée. Entendant incarner la tradition du journalisme, activité encadrée  par des chartes professionnelles, elle peine à trouver sa place dans ce contexte de l'information à multiples facettes. Elle hésite alors entre le raidissement, le retour aux fondamentaux -avec parfois de l'insuffisance, et éventuellement de la suffisance-, et l'abandon aux tendances en cours.

De cette compétition entre médias, au bout du compte, le public s'érige en arbitre suprême. Face à ces évolutions, il se montre un partenaire/client fuyant, pétri de contradictions et d'affects. Son goût pour l'information ne se dément pas: depuis des années, bon an mal an, les trois-quarts des Français affirment suivre avec un très grand intérêt ou un intérêt assez grand l'actualité, l'abondance de l'offre ayant probablement aiguisé cet appétit. Bien entendu, il ne boude pas son plaisir: il circule d'un média à l'autre et se concocte un menu ad hoc. Simultanément il se montre méfiant, voire carrément hostile et charge la profession journalistique de beaucoup de maux.  Notamment, il lui impute une soumission aux pouvoirs en place (pouvoir de l'argent et pouvoir politique).

La critique des médias, l'ombre portée sur leur indépendance, apparaît comme le vadémécum de l'esprit citoyen. Cette irritation est classique dans les pays démocratiques, elle conjugue humeur, exorcisme et opinion et elle épouse la courbe des usages. Ainsi la télévision subit un déficit de crédibilité auprès des intellectuels (qui ne la regardent pas trop) et  bénéficie d'un surcroit de crédibilité auprès des ouvriers (qui la regardent beaucoup); ainsi, internet -média encore situé le plus bas dans l'échelle de la confiance- voit sa crédibilité se renforcer auprès des jeunes générations. Cette approche soupçonneuse trouve aussi un terrain fertile en France, où, chez les politiques, la tentation de contrôler les médias n'a jamais fléchi.

Mais cette suspicion naît aussi de l'évolution du métier de l'information. La société de communication a encouragé les journalistes à déborder de leurs rôles de passeur, d'intermédiaire entre la réalité du monde et le public, pour endosser d'autres fonctions: conseillers du prince, experts de l'opinion, penseurs du social, animateurs, producteurs, justiciers, porte-paroles au sommet des grandes entreprises. Au fur et à mesure que se démultipliaient les médias, au fur et à mesure que s'épanouissait la démocratie d'opinion, le rôle dévolu aux journalistes enflait. Conséquence de ce déplacement: aujourd'hui un déluge de critiques s'abat sur eux, le public les accuse d'être les relais des puissants. Dans la foulée, il les voit aussi comme des donneurs de leçon. Un magistère exaspérant.

Plus généralement, le journalisme est atteint par la perte de légitimité qui touche toutes les instances de médiation (les professeurs et même les médecins la connaissent), dans une société traversée par le mal être et la défiance. En retour, Internet est perçu comme l'eldorado pour l'exercice du contre-pouvoir, le lieu d'expression à voix nue dans la sphère publique sans dépendre des filtres institutionnels. Production de l'actualité par les témoins d'un événement, délices à énoncer points de vue et indignations (chaque internaute est un média dit-on), circulation des nouvelles via les réseaux sociaux: l'information en autogestion a la vent en poupe, et cet engouement prospère sur le deuil d'une certaine conception du journalisme.

On peut crier à l'injustice. On peut rappeler le travail et l'investissement que représente une enquête ou une analyse menées dans les règles de l'art. On peut évoquer les débats qui se déroulent dans certaines rédactions  pour perfectionner l'information. On peut signaler que le dévoiement dans l'exercice du métier ne concerne qu'une fraction de cette confrérie, et qu'une grande partie des journalistes demeure fidèle aux idéaux qui fondent leur métier. On peut s'étonner de l'exagération des passions à l'égard de cette profession. Le fait est là: alors que les sociétés contemporaines se droguent d'information, y compris de celle fabriquée par des professionnels, le journaliste, métier emblématique, est non seulement désacralisé mais  discrédité. Sans doute rien de nouveau, mais Internet rend encore plus violent ce déboulonnage. De surcroit, aux défaillances journalistiques, le Web 2.0 délivre une solution clef en mains: l'actualité créée et diffusée par les réseaux d'internautes, un «friendly» système d'information.

Monique Dagnaud

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Image de Une: Un kiosque à journaux REUTERS/Benoit Tessier

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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