Les journalistes tombent de leur piédestal
Les journalistes sont accusés pèle-mêle d'être soumis aux puissants, d'être des donneurs de leçons et de faire partie de ces corps intermédiaires discrédités dans la société française.
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La profusion médiatique? Une chance pour la démocratie. Est-ce pourtant une chance pour les journalistes? Alors que la société se révèle conquise par la communication, charmée par toutes ces sources d'information qui s'offrent à elle, les journalistes, loin de conforter leur position comme rouages de la démocratie, tombent de leur piédestal. Quel est le destin du journaliste en zone d'hyper concurrence médiatique?
En caricaturant, et distinguant la tonalité et l'approche de l'information selon les médias, on pourrait dire que sont mises en compétition trois approches du monde. La première, féconde en enquêtes et analyses est celle de la presse écrite et des radios généralistes. La seconde, galvanisée par l'image et son intensité dramatique et compassionnelle, celle de l'information télévisée. La troisième, plongeant sa plume dans la subjectivité du commentaire et de l'opinion, celle des blogs ou des sites d'info de l'internet. Bien entendu, il ne s'agit que de dominantes, car, les médias évoluent par influences croisées des uns avec les autres. La presse quotidienne, dans ses sites internet, accueille la blogosphère et la vidéo. Les télévisions généralistes accroissent leurs investissements dans le documentaire et le reportage approfondi. Et sur internet ont fleuri quelques sites d'information à base d'enquêtes.
Quelle réorganisation résulte de cette lutte des places? Le journal télévisé demeure la première source d'information. Il modèle le prisme à travers lequel se réfracte l'actualité. Ce spectacle plus ou moins «éclairé» s'est formaté au fil des ans et porte le phare sur: le raccourci en images des grands drames de la planète; une mise en scène de la politique nationale à travers les jeux pour le pouvoir (vive les experts en sondage); une prédominance des faits divers que le journaliste, le plus souvent, renvoie à un problème de société, ou des faits de société que la caméra illustre par des témoignages; un soupçon de «pipolisation» sans lequel la vie ne serait pas humaine. Certes, l'information télévisée s'évertue à la proximité avec les téléspectateurs, et multiplie les reportages sur les questions qui le concernent directement (santé, éducation, violence, inégalités, etc...). Il n'en demeure pas moins qu'elle s'impose comme une instance d'autorité qui vise à donner des clefs et à restituer le réel sans trop d'aspérité pour que le public, dans sa diversité, puisse s'y retrouver.
Ce «cracking» des inquiétudes et des passions d'une époque continue d'être suivi comme une messe. On voit mal comment sa première place pourrait être détrônée: d'une part, le magnétisme et la pédagogie de l'image sont irremplaçables, et d'autre part, seules ces télévisions amirales des groupes de médias peuvent déployer des sommes aussi volumineuses pour fabriquer de l'information (le budget de TF1/LCI est de plus 150 millions d'euros).
Qu'apporte internet? Ce média ultime exacerbe une tendance largement amorcée par la télévision: la plongée dans la vie intime des individus ordinaires, le cocktail du sérieux et du frivole. Et il en invente d'autres: le culte de l'amateur, l'opinion et les commentaires de chacun érigés en contenus de valeur équivalente, voire supérieure, aux articles de professionnels. L'effervescence des réseaux sociaux relaie, amplifie, consolide les inclinations culturelles de la jeunesse: un moindre goût pour l'actualité, une jubilation à user du fun et de la dérision à l'égard des cercles du pouvoir et, au final, une désacralisation du monde politique. L'œil du cyberspace, d'ailleurs, exerce sa vigilance en premier lieu à l'égard des politiques. A ces derniers il ne laisse rien passer: ni une phrase malheureuse, ni une attitude ambivalente, ni des fréquentations hasardeuses. Ce mélange, distance moqueuse et obsession à révéler le faux pas, vise de fait toutes les sphères dirigeantes, et y englobe les journalistes - ensemble assimilé sans nuance à la petite fraction de ceux d'entre eux qui, à des titres divers (animateurs, grands reporters, experts) siègent sur les plateaux de télévision. Le populisme irrévérencieux, né dans le sillage de Hara Kiri et des Guignols de l'Info, s'intensifie et gagne ses galons d'opinion patentée avec Internet.
Face à la concurrence de l'image fascinante et de l'interactivité sarcastique, la presse quotidienne nationale (la PQN), bien plus que la radio, est particulièrement secouée. La PQN subit une diminution de sa diffusion depuis 2002, de ses recettes publicitaires depuis 2000 et la crise de la publicité en 2008 et en 2009 (-17, 6%) a accentué sa plongée. Entendant incarner la tradition du journalisme, activité encadrée par des chartes professionnelles, elle peine à trouver sa place dans ce contexte de l'information à multiples facettes. Elle hésite alors entre le raidissement, le retour aux fondamentaux -avec parfois de l'insuffisance, et éventuellement de la suffisance-, et l'abandon aux tendances en cours.
De cette compétition entre médias, au bout du compte, le public s'érige en arbitre suprême. Face à ces évolutions, il se montre un partenaire/client fuyant, pétri de contradictions et d'affects. Son goût pour l'information ne se dément pas: depuis des années, bon an mal an, les trois-quarts des Français affirment suivre avec un très grand intérêt ou un intérêt assez grand l'actualité, l'abondance de l'offre ayant probablement aiguisé cet appétit. Bien entendu, il ne boude pas son plaisir: il circule d'un média à l'autre et se concocte un menu ad hoc. Simultanément il se montre méfiant, voire carrément hostile et charge la profession journalistique de beaucoup de maux. Notamment, il lui impute une soumission aux pouvoirs en place (pouvoir de l'argent et pouvoir politique).
La critique des médias, l'ombre portée sur leur indépendance, apparaît comme le vadémécum de l'esprit citoyen. Cette irritation est classique dans les pays démocratiques, elle conjugue humeur, exorcisme et opinion et elle épouse la courbe des usages. Ainsi la télévision subit un déficit de crédibilité auprès des intellectuels (qui ne la regardent pas trop) et bénéficie d'un surcroit de crédibilité auprès des ouvriers (qui la regardent beaucoup); ainsi, internet -média encore situé le plus bas dans l'échelle de la confiance- voit sa crédibilité se renforcer auprès des jeunes générations. Cette approche soupçonneuse trouve aussi un terrain fertile en France, où, chez les politiques, la tentation de contrôler les médias n'a jamais fléchi.
Mais cette suspicion naît aussi de l'évolution du métier de l'information. La société de communication a encouragé les journalistes à déborder de leurs rôles de passeur, d'intermédiaire entre la réalité du monde et le public, pour endosser d'autres fonctions: conseillers du prince, experts de l'opinion, penseurs du social, animateurs, producteurs, justiciers, porte-paroles au sommet des grandes entreprises. Au fur et à mesure que se démultipliaient les médias, au fur et à mesure que s'épanouissait la démocratie d'opinion, le rôle dévolu aux journalistes enflait. Conséquence de ce déplacement: aujourd'hui un déluge de critiques s'abat sur eux, le public les accuse d'être les relais des puissants. Dans la foulée, il les voit aussi comme des donneurs de leçon. Un magistère exaspérant.
Plus généralement, le journalisme est atteint par la perte de légitimité qui touche toutes les instances de médiation (les professeurs et même les médecins la connaissent), dans une société traversée par le mal être et la défiance. En retour, Internet est perçu comme l'eldorado pour l'exercice du contre-pouvoir, le lieu d'expression à voix nue dans la sphère publique sans dépendre des filtres institutionnels. Production de l'actualité par les témoins d'un événement, délices à énoncer points de vue et indignations (chaque internaute est un média dit-on), circulation des nouvelles via les réseaux sociaux: l'information en autogestion a la vent en poupe, et cet engouement prospère sur le deuil d'une certaine conception du journalisme.
On peut crier à l'injustice. On peut rappeler le travail et l'investissement que représente une enquête ou une analyse menées dans les règles de l'art. On peut évoquer les débats qui se déroulent dans certaines rédactions pour perfectionner l'information. On peut signaler que le dévoiement dans l'exercice du métier ne concerne qu'une fraction de cette confrérie, et qu'une grande partie des journalistes demeure fidèle aux idéaux qui fondent leur métier. On peut s'étonner de l'exagération des passions à l'égard de cette profession. Le fait est là: alors que les sociétés contemporaines se droguent d'information, y compris de celle fabriquée par des professionnels, le journaliste, métier emblématique, est non seulement désacralisé mais discrédité. Sans doute rien de nouveau, mais Internet rend encore plus violent ce déboulonnage. De surcroit, aux défaillances journalistiques, le Web 2.0 délivre une solution clef en mains: l'actualité créée et diffusée par les réseaux d'internautes, un «friendly» système d'information.
Monique Dagnaud
LIRE EGALEMENT SUR LE JOURNALISME: La démocratie a-t-elle vraiment besoin du journalisme et Pourquoi les jeunes veulent-ils tous être journalistes?
Image de Une: Un kiosque à journaux REUTERS/Benoit Tessier
Mis à jour le 15/04/2010 à 10h07










































J'ai lu votre article avec beaucoup d'intérêt. Tout ce que vous décrivez me paraît juste, sauf cette histoire de piédestal.
Où avez-vous vu que les journalistes avaient jamais été mis sur un piédestal ?
Prenez l'exemple de Raymond Aron, grand journaliste et grand intellectuel, s'il en est. Ce n'est qu'après sa mort qu'il a eu droit a un piédestal bien mérité. Toute sa vie durant, il a été critiqué et même ostracisé pour ses prises de position anti-totalitaires et libérales à une époque où il fallait être marxiste pour compter.
Je lis les journaux (pas tous), je regarde la télévision, je suis incapable de citer le nom d'un seul journaliste de la dimension d'Aron. Il en existe peut-être mais je ne les connais pas.
Un journal télévisé de 13heures ne pourrait donc pas diffuser un discours populiste, anti impots anti fonctionnaires.
Il ne pourrait en aucun cas dresser une partie de la population contre l'autre.
Des Journaux quotidiens respectables ne pourraient en aucun cas prendre des sondages et ne publier ou ne mettre en évidence que les éléments qui les arranges; ou ne faire poser que les questions ou formes de questions qui les arrangent.
Le débat sur les retraites est intéressant. Les journaux respectables laisse entendre que les gens vivraient 21 ans de plus que dans les temps "ancien" sous prétexte que l'espérance de vie aurait augmenté d'autant.
Sauf qu'il ne s'agit pas de longévité mais d'espérance de vie,et que l'espérance de vie à 60 ans n'a augmenté que de 4 ans en 50 ans; ce qui en fait un argument beaucoup moins pertinent. (Je ne juge pas de ce qui doit être fait pour les retraites) je ne parle que de ce fait précis. Etonant la multiplication d'article laissant se type de confusion au moment du débat sur les retraites.
Il n'y a évidement pas de complot quelconque, mais simplement une répétition de respectable en respectable (les théoriciens de la théorie de "la théorie du complot" me font peur; Ils permettent l'élimination de toutes critique)
Je ne veux pas faire trop long, tant pis pour le manque de précision.
Un détail résume tout le problème : de plus en plus de journalistes sont décoré(e)s de la légion d'honneur par le pouvoir politique. Situation aberrante et scandaleuse pour tout professionnel de la profession il y eut seulement quelques années. Je rappelle également que 600 millions d'euros sur 3 ans sont versés par l'Etat pour subventionner cette presse agonisante et incapable de se réformer. Sans oublier la défiscalisation de 7600 euros sur l'impôt sur le revenu de chaque journaliste, en remerciement des bons services de propagandes gouvernementales, sans doute ?
Ou sont les journalistes d'investigations ? Ou sont les poils à gratter démocratiques, le fameux contre pouvoir ? 90% des journaux produisent des articles à base des fils AFP, voire pire : de dépêches gouvernementales, que n'importe quel blogueur est capable de faire avec infiniment plus de recul que le journaliste policé par sa direction et son employeur.
Si les journalistes sont incapables de faire de l'investigation, ils peuvent bien crever car ils n'apportent aucune plus value à la société. Dans le modèle néolibérale qu''il relaie complaisamment, c'est la suite logique de l'inefficacité.
A "frivolité" j'opposerais plus "virilité" que "sérieux". Cette nuance a l'air de pas grand chose comme ça mais les implications me semblent assez énormes.
En ce qui concerne les trois approches du monde... je ne vois pas la différence entre la première et la troisième, si ce n'est l'argumentaire de vente et la qualité. Ce que les fameux éditorialistes appellent "analyse" s'arrêtent souvent au niveau du commentaire, même éclairé, et on trouve souvent plus d'analyse et d'enquête sur le web que ce que les professionnels veulent bien reconnaître (les thèses universitaires je les trouve sur le web par exemple, pas dans les journaux, désolé hein).
Au sujet de l'information là aussi il faut faire attention. La télévision par exemple ne véhicule que très peu d'informations mais fabrique de l'actualité. La mise en scène est réduite au minimum dans les "journaux" et documentaires (c'est plus du guignol que du Shakespeare) et dans la fiction française, en fait on retrouve de la mise en scène élaborée que dans la fiction étrangère ou très tard le soir (films anciens ou de production française indépendante -car les grosses productions étrangères savent aussi faire de la qualité, c'est "l'exception culturelle" française qui a tout détruit- ou émissions un peu travaillées, pas systématiquement dans le format live aseptisé qui fait norme aujourd'hui).
Je consomme pas mal de télévision, radio et web... je remarque autour de moi que lorsque plusieurs médias sont mis en concurrence le web l'emporte toujours en terme de crédibilité et de richesse d'information.
En ce qui concerne le rôle de médiateur il faut faire attention. Le rôle des professeurs a été fortement remis en cause dans les années 80 mais commence à être à nouveau valorisé. Dans le domaine de la médecine le diagnostic d'une revendication ou même d'une remise en cause de la part des patients ou des familles est dépassé: il apparait désormais qu'il s'agit d'un autre phénomène qu'une simple remise en cause de l'autorité. Ce qui apparaitrait plutôt c'est que l'autorité a priori disparait et que les journalistes n'arrivent pas, pour l'instant, à regagner une autorité basée sur la compétence (ce qui pourtant est tout à fait accessible, encore faut-il essayer de le faire). Mettre tout le monde dans le même sac, et notamment dans celui des profs et des médecins dont l'utilité n'est en fait justement pas remise en question, est un stratagème un peu grossier peut-être.
Le web n'est pas non plus une désacralisation du politique, bien au contraire. Il s'agit plutôt de reconstruire du sacré quand les journalistes, par volonté de rentrer en compétition avec des pouvoirs officiels, essayent de le détruire. Alors d'accord les skyblogs et autres plateformes fun n'ont pas vraiment de dimension politique (et encore). Mais en fait c'est bien la remise en cause du journalisme en tant que contre-pouvoir qui s'y affirme. L'idée je dirais c'est que le journalisme, en fait le mass-media, est un pouvoir qui n'a pas été identifié comme tel et qui n'a pas été institutionnalisé: du coup les journalistes n'ont pas bien saisi (ni compris, ni pris en main) la mission qui était la leur en essayant, comme vous le dites par ailleurs, de déborder dans d'autres champs disciplinaires sans les compétences qui prennent un nouveau relief sur le web. Le journaliste a pourtant ses propres compétences, il y en a qui sont d'ailleurs autre chose que journalistes (il ne faudrait pas que cette profession serve de rémunération pour d'autres activités).
Je dirais que comme pour toutes les professions le journalisme souffre de la rupture provoqué par un seuil de surconsommation: le consommateur n'est plus un client et devient un usager. C'est donc l'industrie, fondée sur le produit, qui doit s'adapter à la logique de l'usage et se transformer en service (et on remarquera que même dans la production matérielle les industries tendent vers le modèle du service... pas de ré-industrialisation au programme donc).
Je trouve que l'article définissant la soi-disant perte de statut des journalistes, oublie de responsabiliser ces derniers.
Si on me demande, quel est le rôle d'un journaliste, je ne répondrais pas qu'il est d'informer les gens, mais plutôt qu'il doit attirer et fidéliser son auditoire vis à vis de son média.
Si son rôle premier était d'informer, il n'aurait pas à mettre en avant les sentiments et les émotions.
Mais effectivement comme les politiques qui utilisent les mêmes armes, c'est aussi de la responsabilité des français, qui sont avant tout attirer par les sentiments. On leur donne donc ce qu'ils veulent. On a donc les journalistes que l'on mérite.
Autre point, le côté forcément généraliste et touche à tout d'un journaliste, décrédibilise leur discours.
Dès que je lis un sujet que je maîtrise, je tombe toujours sur des erreurs grossières et des caricatures.
Ce qui est inquiétant à la lecture d'articles sur les forcément nombreux sujets non maîtrisés.
De plus le journaliste est pour moi un hypocrite, dans le traitement à géométrie variable d'un sujet.
Voulant flatter son auditoire et aller dans le sens du vent, il hurle avec les loups (l'effet de groupe des différents médias est dévastateur).
Il suffit de regarder, par exemple, le traitement accordé à Michael Jackson, lorsqu'il était vivant, c'était grosso-modo un pédophile et à sa mort miraculeusement, il devient un légende.
Et on trouve de nombreux sujets comme celui-là, l'affaire Dutroux par exemple.
Au début de l'affaire, on méprise les habitants de ce village, et lorsque le vent se retourne, on condamne l'action de la justice, alors que la presse a eu son rôle dans cet acharnement. Mais aucun journal ne s'est excusé ou n'a pris du recul. "Je retourne ma veste toujours du bon côté" comme dirait l'autre.
Le journaliste est important dans notre société, mais les dérives de ce métier ternissent son image.
Se cacher derrière le droit (et pas le devoir !!) à la protection de ses sources, pour protéger un pédophile est criminel.
Enfin les médias étant l'interface unique d'échange sur tous les sujets de la société, cela biaise le débat.
Aurais-je la cruauté de rapeller l'abattement fiscal totalement scandaleux des journalistes ?
Oui, j'ai cette cruauté :)
Conçu pour compenser les frais qu'ils n'ont pas :( puisqu'il y a belle lurette que tous les frais des journalistes sont pris en charge par les rédactions.
Les journalistes s'y accrochent mordicus, et font la morale aux autres ( fonctionnaires, cheminots...) qui refusent de lâcher leurs avantages (indus) acquis.
De plus les journalistes sont les champions de la pensée unique. Tous formés à la même école de journalisme, tous, ou presque, issus du même milieu socio-culturel.