Politique / Monde

AOC et «The Squad», l'avenir de la gauche américaine?

Temps de lecture : 7 min

Émancipée de la «gauche» démocrate, la gauche radicale a-t-elle entamé sa mue?

Les élues progressistes de «The Squad» (de g. à d.): Alexandria Ocasio-Cortez, Ayanna Pressley, Ilhan Omar et Rashida Tlaib. | Alex Wroblewski / Getty Images North America / Getty Images via AFP
Les élues progressistes de «The Squad» (de g. à d.): Alexandria Ocasio-Cortez, Ayanna Pressley, Ilhan Omar et Rashida Tlaib. | Alex Wroblewski / Getty Images North America / Getty Images via AFP

Du vieux sénateur du Vermont Bernie Sanders à la plus jeune représentante de New York Alexandria Ocasio-Cortez, la gauche du Parti démocrate navigue entre plusieurs eaux et tente de s'emparer de la majorité des grands débats sociaux et politiques de son temps. Comment parler de gauche, et encore plus de socialisme dans un pays qui l'a tant diabolisé?

Pour Mathieu Bonzom, maître de conférences en études nord-américaines à l'université Paris 1, la croissance de cette gauche nouvelle formule trouve ses racines durant le double mandat de Barack Obama (2008-2016). «Il y a une vague d'espoir énorme, justifiée par le fait de voir un homme noir enfin arriver à la présidence mais aussi le constat que beaucoup de choses dans les vies noires ne changeaient pas. Que les gens continuaient de mourir aux mains de la police, pas plus qu'avant mais pas moins non plus.»

Ces espoirs déçus ont contribué, entre autres choses, à l'affaiblissement du Parti démocrate en 2016 face à Donald Trump. Mais une tendance générale, et mondiale, à la défiance face aux partis politiques classiques via les discours populistes a aussi fait son chemin. Les mouvements et partis anti-establishment, comme le DSA (Democratic Socialists of America), la mouvance des socialistes américains. Pas vraiment parti politique, mais plus qu'une union de travailleurs ou une simple ONG, la DSA compte comme membre prestigieuse nulle autre que la représentante réélue Alexandria Ocasio-Cortez. Si Bernie Sanders ne possède pas sa carte de membre, il se colle lui-même l'étiquette de «démocrate socialiste».

Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders, le 10 février 2020 à Durham. | Joe Raedle / Getty Images North America / Getty Images via AFP

Convergence des luttes qui se fortifie

Marianela D'Aprile est autrice et membre du Democratic Socialists of America (DSA). Depuis Chicago, elle est impliquée dans la politique locale, pour définancer la police, mais aussi au niveau national puisqu'elle est élue au comité national depuis 2018. «Je cherchais une “maison” en politique, au moment de la campagne nationale de Bernie Sanders en 2016, [...] c'est là que son message s'est intensifié, en dénonçant les injustices profondes. Il héberge la conscience des classes sociales et leur donne une forme d'organisation. Ça s'est transformé, c'est devenu un but avec cette campagne.»

Comme beaucoup de jeunes, elle a été séduite par le discours du vieux sage Bernie Sanders, assez loin de celui des autres candidat·es démocrates, bien qu'il ait à plusieurs reprises joué le jeu des primaires. «Nos valeurs? L'idée simple que le bien-être des gens compte plus que le profit. On se bat pour un salaire minimum, pour le Medicare for All [une assurance santé universelle et gratuite, ndlr], le Green New Deal, et contre l'ICE [la police aux frontières, ndlr]», énumère la militante du DSA.

Aujourd'hui, la lutte de la gauche n'est plus seulement économique avec sa remise en cause du capitalisme. Comme le DSA (avec ses idées sociales, écologiques et féministes) de nombreuses mouvances, associations ou groupes s'élargissent et se lient à leurs voisins idéologiques. Ainsi, la Women's March, organisation féministe qui a fait défiler plusieurs millions de personnes au lendemain de l'investiture de Donald Trump en janvier 2017, s'est de nombreuses fois alliée à Black Lives Matter. De nombreux groupes féministes se sont aussi rapprochés d'organisations écologistes et vice versa.

Des manifestants du mouvement Black Lives Matter défilent à New York, le 24 août 2020. | Spencer Platt / Getty Images North America / Getty Images via AFP

Mais cette convergence des luttes progressistes et socialement marquées à gauche n'est pas nouvelle, comme le note Mathieu Bonzom. «La crise économique de 2008 a pris une tournure sociale et politique avec Occupy [Wall Street]», ce que complète Marianela D'Aprile, du DSA, qui évoque la prise de conscience de la notion de classes avec l'émergence du slogan «Nous sommes les 99%», qui se pose dès lors en opposition avec les 1% des plus riches. Cet antagonisme de classe qui était moins revendiqué avant 2008, s'est aussi mêlé aux premières manifestations des Black Lives Matter dès la seconde présidence Obama avec les événements à Ferguson (Missouri) en 2014.

«Ce sont alors les 20-40 ans qui cumulent des perspectives d'avenir bouchées et qui se rendent compte qu'il y a peu de chances que leur vie s'améliore avec le temps contrairement à ce que d'autres générations ont pu vivre. Donc ça alimente une ouverture à des idées politiques plus marquées.» Mais pas forcément de gauche, ces idées peuvent aussi s'orienter vers la droite du Parti républicain, voire même encore plus à droite.

L'émergence de figures radicales et populaires

Si on dressait le portrait-robot de la figure radicale populaire idéale, il ressemblerait trait pour trait à la représentante du 14e district de New York au Congrès, Alexandria Ocasio-Cortez. Jeune et maîtrisant la communication sur les réseaux sociaux, femme donc, issue d'une minorité, venant des classes ouvrières et woke. Une vraie plaie pour une droite américaine qui a bâti son discours politique contre ces personnes, et leurs dérives «socialistes».

De la couverture du Vanity Fair US de décembre, à des sessions Twitch pour récolter des fonds, la députée fraîchement réélue Alexandria Ocasio-Cortez est sur tous les fronts.

Comment cette représentante du Queens a-t-elle pris une si grande importance sur la scène politique nationale en seulement deux ans? Il faut pour cela revenir à ses débuts au Congrès en janvier 2019. Contactée par l'association de jeunes militant·es écolos Sunrise pour leur apporter son soutien via Twitter lors d'une action coup de poing, la députée décide d'aller plus loin et de participer au sit-in organisé dans le bureau de la speaker (cheffe de la majorité démocrate au Congrès), Nancy Pelosi.

«En fait ce qu'elle a fait c'est de dire “Non je veux aussi venir, je vais occuper ce bureau et m'adresser en face-à-face à mes collègues élus au Congrès”», explique Mathieu Bonzom. Avec cette entrée fracassante (ainsi qu'un documentaire produit par Netflix) Alexandria Ocasio-Cortez se donne elle-même une place de choix, visible. Plus marginalisée pour son «socialisme» revendiqué, elle ne rentre néanmoins pas dans les clous du Parti démocrate.

«Des gens meurent, mais [Biden et Harris] ne se soucient pas des classes ouvrières. Ils préfèrent se vendre en faveur du centre et du capitalisme.»
Marianela D'Aprile, membre du DSA

À Mathieu Bonzom d'ajouter: «Il y a un changement par rapport à ce qui pouvait être considéré comme marginal il y a encore quelques années dans la politique institutionnelle aux États-Unis. [...] De plus en plus d'Américains ne se reconnaissent pas forcément dans les partis politiques», entendons là, classiques. Et cette désertion du bipartisme continue, avec la déception de toute une frange de la gauche américaine face aux prémices de la politique du duo Biden-Harris.

Comme pour Marianela D'Aprile, autrice et membre du Democratic Socialists of America (DSA): «On est en pleine pandémie et [...] pourtant Biden et Harris refusent de soutenir le Medicare for All, l'assurance de santé universelle et publique. Des gens meurent, mais ils ne se soucient pas des classes ouvrières. Ils préfèrent se vendre en faveur du centre et du capitalisme.»

Le duo gagnant Biden et Harris, le 7 novembre 2020. | Jim Watson / AFP

Quel avenir?

Et si l'avenir de la gauche américaine se trouvait entre les mains des millennials et de la gen Z? C'est en tout cas ce que l'on peut s'imaginer à la lecture de ce sondage de 2019, mené par l'institut Pew qui a étudié les convictions de ces deux groupes d'âge et notamment leurs idéaux en matière de justice sociale, environnementale et d'égalité des sexes.

Concrètement, pour les jeunes à tendance démocrate nés entre 1981 et 1996, 82% pensent que les personnes noires ne sont pas traitées équitablement. Pour la génération suivante (née après 1996), cette proportion est inchangée pour les jeunes démocrates, mais passe de 30 à 43% chez les jeunes républicains. Une évolution marquée, qui se ressent dans bon nombre de sujets, à commencer par les questions environnementales et touchant à l'égalité.

Alexandria Ocasio-Cortez, née en 1989, témoigne de cette évolution des mœurs mais aussi du renforcement du discours de la gauche radicale. Avec son dynamisme et son opposition farouche à Donald Trump, la jeune représentante s'est fait une place parmi les figures de l'opposition, aux côtés de Nancy Pelosi, mais surtout de ses trois principales alliées, aka The Squad.

«The Squad»: Rashida Tlaib (à g.), Ayanna Pressley, Ilhan Omar et Alexandria Ocasio-Cortez. | Alex Wroblewski / Getty Images North America / Getty Images via AFP

Ilhan Omar représentante du Minnesota, Ayanna Pressley pour le Massachusetts et Rashida Tlaib députée du Michigan, toutes trois réélues en novembre dernier, forment avec Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), une équipe de choc, sortes d'Avengers de la gauche américaine au Congrès. Ces femmes, toutes issues de minorités religieuses ou ethniques, défendent et militent en faveur des droits des classes moyennes, pour une meilleure parité, pour les droits des personnes LGBT+, pour la fin du racisme et pour un vrai plan de sauvegarde de l'environnement à travers le Green New Deal.

Avec une communication léchée à l'égard des jeunes (AOC est même apparue dans l'émission iconique RuPaul's Drag Race), et un message politique clair mais radical, ces femmes ont redonné un coup de boost à la gauche socialiste dont l'égérie la plus bankable était alors Bernie Sanders.

En parallèle, et peut-être en réponse à cette avancée et popularisation de la gauche radicale, ses idées se sont aussi diffusées à travers d'autres vecteurs, plus éloignés des figures politiques et des institutions. Sur les réseaux sociaux d'abord, les jeunes communiquent et organisent la contestation sociale grandissante qui dénonce les violences racistes ou sexuelles faites aux femmes. TikTok et Instagram, avec leurs vidéos courtes et la possibilité de diffuser en live au plus grand nombre ont permis de faciliter des rassemblements.

Mais YouTube, également, a permis une percée du socialisme à la sauce américaine. Le LeftTube, ou BreadTube, désigne un groupe de YouTubeurs et de YouTubeuses abordant des sujets politiques marqués à gauche. ContraPoints, aka Natalie Wynn, en est un exemple populaire. D'abord connue pour avoir visé des militants d'extrême droite en démontant point par point leurs arguments en vidéo, elle compte 1,14 million d'abonnés, intéressés par son contenu entre philosophie, sociologie et le débat d'idées (avec un maquillage de qualité en bonus).

Le rajeunissement du discours radical de gauche est donc en bonne voie, et les réseaux sociaux sont une aubaine pour son organisation, d'autant plus en période de distanciation sociale. Reste à observer comment évoluera l'enjeu principal pour les millennials et la gen Z confondus, l'annulation (ou non) de la colossale dette étudiante. Promise et brandie par beaucoup de candidat·es, une réalité plus complexe pourrait une nouvelle fois faire perdre confiance en la politique et ses exécutant·es.

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