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Twitter trahit ses gentils bouche-trous

Vincent Glad, mis à jour le 14.04.2010 à 9 h 44

Le réseau social s'est servi des développeurs tiers pour perfectionner son outil. Avant de les concurrencer.

C'est toujours sympa de se faire traiter de «bouche-trou» par son principal partenaire en affaires. Fred Wilson, actionnaire historique de Twitter, n'a pas hésité à ridiculiser les développeurs d'applications basées sur le réseau social dans une chronique le 7 avril:

La plupart des premiers outils de la plateforme de développement Twitter ont bouché les trous du produit Twitter [...] Les clients pour mobile me viennent à l'esprit. Les services de partage de photo me viennent à l'esprit. Les raccourcisseurs d'URL me viennent à l'esprit. La recherche me vient à l'esprit. Twitter aurait dû implémenter tous ces services dans l'interface Twitter à son lancement.

En une chronique, Fred Wilson venait de rompre l'hypocrisie des dirigeants de Twitter et de préciser leur pensée: oui, le réseau social s'est servi d'une communauté de start-ups innovantes pour se développer, mais business is business et Twitter n'a pas vocation à subventionner éternellement tous ces gentils bouche-trous.

Pour mieux comprendre, il faut revenir au lancement de Twitter en 2006. Le pitch du réseau social tient en deux lignes: Twitter est un service de micro-blogging qui permet d'envoyer des messages de maximum 140 signes sur Internet et depuis son portable. À vrai dire, la technologie mise en place tient aussi en deux lignes, et il y a de très nombreuses lacunes. Impossible de mettre en ligne des photos? Twitpic se crée. Pas de moteur de recherche? Summize se lance sur le créneau, Twitter finit par le racheter et le rebaptise Twitter Search. Compliqué de poster des liens en seulement 140 signes? bit.ly, qui sera ensuite intégré à Twitter, comble cette lacune en raccourcissant les URL. Difficile de gérer plusieurs comptes à la fois? De nombreux clients Twitter comme Tweetdeck facilitent le travail. Pas d'application sur iPhone ou Blackberry? Tweetie ou Seesmic comblent les trous.

Il existe aussi de très nombreuses applications tierces sur Facebook, mais elles ne comblent pas les manques de la plateforme avec des fonctionnalités basiques. Ce sont plutôt des jeux vidéos construits sur le réseau social, un marché estimé à 1,6 milliard de dollars.

Twitter débarque sur iPhone et Blackberry

Alors que jusqu'à peu, Twitter ne touchait pas un dollar, faute d'avoir trouvé les moyens de monétiser le service, les développeurs tiers ont mis des pubs partout et vendu avec succès leurs applications sur les plateformes mobiles. Signe que le marché était prospère, le Français Loïc Le Meur a transformé en 2009 sa start-up Seesmic —qui vivotait dans la vidéo— en un client Twitter.

Mais la fête est finie. En annonçant le 9 avril le rachat de l'application iPhone Tweetie, Twitter a douché l'enthousiasme des naïfs qui croyaient encore en la bonté de la firme de San Francisco. L'appli payante (2,39€) devient gratuite et est renommée «Twitter for iPhone». Ses concurrents payants, comme Echofon ou Twitbird, qui proposent à peu près le même service, voient s'effondrer leur modèle économique. Dans le même temps, Twitter annonçait le lancement d'une application Blackberry officielle, elle aussi gratuite.

Twitter a visiblement joué l'ambiguïté avec ses partenaires, leur laissant penser qu'il ne chercherait pas à les cannibaliser. En témoigne cette question posée il y a trois semaines à Loïc Le Meur, patron de Seesmic, sur le site de questions anonymes Formspring:

Anonyme: Le sentiment "général" est que Twitter va acheter Seesmic ou lancer son propre Seesmic/Tweetdeck killer, puisqu'ils ont éventuellement besoin de gagner de l'argent (sauf si Google les rachète). Vous en pensez quoi?

Loïc Le Meur: Rien de tout cela ne se passera. Ce serait un désastre pour eux de rentrer en compétition avec leur écosystème qui fait 70% de leur trafic.

Dans un billet écrit juste avant l'annonce du rachat de Tweetie, l'entrepreneur français explique que Seesmic «est confiant dans le fait que [son] partenariat avec [ses] amis de Twitter restera fort sur le long terme». «Aucun doute là-dessus», ajoute-t-il.

Il est permis d'en douter. Si Loïc Le Meur relève pour sa défense que «l'écosystème Twitter innove partout où Twitter est à la traîne», le réseau social finit toujours par reprendre ces innovations à son compte. Les applications tierces sont condamnées à innover toujours plus ou à mourir. (Ou pour les plus chanceux, se faire racheter par Twitter.)

Twitter n'est pas Mère Teresa SARL

Maxime Valette, créateur de viedemerde.fr, s'est retrouvé dans une situation comparable à Twitter lorsqu'il a permis à des développeurs de reprendre le contenu du site à leur compte. Mais après un an de philantropisme, Maxime Valette a bridé l'API (l'interface de programmation) et a obligé les développeurs à lui reverser 50% de leurs revenus. Il s'en explique sur son blog, à la suite de l'affaire Tweetie:

C’est donc bien beau de paraître utopiste et de laisser tout le monde gagner de l’argent en faisant des applications payantes ou financées par la publicité, mais on ne pouvait pas se permettre d’en perdre pour que les autres en gagnent, à un moment on n’est pas Mère Teresa SARL.

Pour calmer les développeurs se sentant trahis par l'infléchissement de sa stratégie, Twitter a envoyé un long mail à ses partenaires. Les déclarations de bonnes intentions restent vagues: «Nous allons continuer à nous concentrer sur ce qui est le meilleur pour les utilisateurs et nous allons travailler ensemble pour être sûr de créer plus d'opportunités pour l'ensemble de l'écosystème.» Twitter souffle le chaud et le froid car il a tout intérêt à faire perdurer ce système qui lui assure une innovation permanente. En somme, Twitter a trouvé le moyen d'externaliser une partie de sa R&D (recherche et développement) pour un coût nul.

Si Twitter a besoin de faire revenir au bercail les internautes égarés sur les applications tierces (qui représentent 82% des tweets), c'est que la firme de San Francisco veut maintenant passer à la phase monétisation. Twitter a dévoilé mardi 13 avril un système de tweets sponsorisés ressemblant aux publicités contextuelles qui ont fait la fortune de Google. Le réseau social va afficher dans un premier temps des publicités dans les résultats des recherches effectuées sur twitter.com, avant de le déployer sur la «timeline». Twitter lance la guerre du trafic... contre ses propres partenaires.

Vincent Glad (@vincentglad)

Photo: L'oiseau Twitter taggé sur un mur. Flickr/CC licence BY/Wonderferret)

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