Égalités / Société

Pourquoi la pénalisation des certificats de virginité fait-elle autant débat?

Temps de lecture : 6 min

Si (presque) tout le monde condamne publiquement ces documents, le projet de loi visant à pénaliser les médecins les délivrant ne fait pas l'unanimité.

Le gouvernement souhaite pénaliser la délivrance des documents censés attester de la chasteté des patientes. | Scott Graham via Unsplash
Le gouvernement souhaite pénaliser la délivrance des documents censés attester de la chasteté des patientes. | Scott Graham via Unsplash

«Certains médecins osent encore certifier qu'une femme est vierge pour permettre un mariage religieux, malgré la condamnation de ces pratiques par le Conseil de l'Ordre des médecins. On va non seulement l'interdire formellement, mais proposer la pénalisation.» Dimanche 6 septembre, Gérald Darmanin profite d'un entretien croisé au Parisien avec Marlène Schiappa pour faire part de la volonté du gouvernement de pénaliser la délivrance des documents censés attester de la chasteté des patientes. L'ancien maire de Tourcoing ajoute que cette mesure s'inscrira dans le cadre du projet de loi confortant le respect des principes de la République, feu «projet de loi contre le séparatisme».

Cette déclaration annonce le retour d'un serpent de mer et donc, de débats houleux. En 2003, l'Ordre des médecins prenait déjà position et recommandait aux praticiens de «refuser l'examen et la rédaction d'un tel certificat». Quinze ans plus tard, c'est au tour de l'OMS de condamner cette pratique dans un rapport et d'inviter les pays à «adopter et faire appliquer des lois interdisant les tests de virginité».

«Si elles ne sont plus vierges, qu'est-ce qui se passe ensuite? On leur demande des comptes et cela peut aller jusqu'à la violence physique!»
Assia Benziane, adjointe à la mairie de Fontenay-sous-Bois

Si elles ont rassuré certains organismes, les annonces du ministre de l'Intérieur en ont inquiété d'autres. Par le biais d'un communiqué publié sur son site le 16 septembre, l'Association nationale des centres d'IVG et de contraception (Ancic) a ainsi fermement montré son opposition: «La demande de rédaction de ces certificats pose en effet de réelles et graves questions, mais en aucun cas l'abord répressif vis-à-vis du corps médical ne constitue une réponse.»

La veille de la publication de ce communiqué, Libération mettait en ligne une tribune intitulée «La pénalisation des certificats de virginité ne sert pas la cause des femmes», signée par Claude Rosenthal, président de Gynécologie sans frontières ou encore Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol.

Quelques jours après l'annonce de Gérald Darmanin, ces réactions viennent rappeler que les réponses à apporter à cette problématique ne font pas consensus. Faut-il durcir la loi? Sanctionner la patiente? Ne rien changer?

«Envoyer un signal très fort»

«Derrière cette pratique, la femme est considérée comme un objet, on la certifie pure.» Choquée par la persistance de ces certificats, Assia Benziane estime nécessaire de passer par une pénalisation. En ce sens, l'adjointe à la mairie de Fontenay-sous-Bois a signé une tribune dans le JDD pour soutenir le projet gouvernemental. «À la parution de cette tribune, les commentaires sur les réseaux sociaux m'ont surprise. Les gens avaient l'impression que ça n'existait pas. Il faut se réveiller sur ce sujet et prendre conscience du danger. Ça existe à la marge, mais ça existe!» L'élue considère la situation comme préoccupante. D'autant plus que, ainsi qu'elle le souligne, la France fait partie des pays pointés par le rapport de l'OMS. «Rien ne dit que c'est interdit en France aujourd'hui. Il nous faut une position claire là-dessus.»

Pour Assia Benziane, cette pénalisation des médecins serait avant tout un moyen d'envoyer des messages. Le premier étant que «ces familles n'ont pas le droit de demander ce genre de certificat» et le second que «ce n'est pas autorisé par la loi». Elle résume: «Il faut envoyer un signal très fort. Et ne pas être dupe: ces personnes savent très bien vers quel médecin se tourner.»

Derrière l'amende, interdire et sanctionner ces certificats pourrait être une manière d'aider les médecins «en leur donnant une porte de sortie pour refuser ce type de demande en expliquant que c'est illégal». L'élu y voit aussi une façon de protéger les femmes: «Si elles ne sont plus vierges, qu'est-ce qui se passe ensuite? On leur demande des comptes et cela peut aller jusqu'à la violence physique!»

Moins de répression, plus de discussion

En trente-sept ans de carrière de gynécologue, Brigitte Tandonnet estime qu'elle a été confrontée à moins de dix demandes de certificats de virginité. Aujourd'hui à la retraite, elle continue de travailler dans le Centre accueil consultation information sexualité (Cacis) de Bordeaux qu'elle a contribué à fonder. Elle a signé la tribune parue dans Libération et, par le passé, a rédigé plusieurs certificats: «Je les ai toujours faits quand j'estimais que c'était nécessaire. Ça m'est arrivé d'examiner, mais seulement lorsque c'était la jeune fille qui le demandait.»

Pour la bénévole du Cacis, donner une attestation de virginité est un moyen «d'établir un premier lien avec une femme et de lui prouver qu'on est là pour elle si elle a des soucis». Une façon de «l'orienter au mieux» en lui proposant un vrai suivi médical et un accompagnement. «Je n'ai pas d'état d'âme. Je fais mon travail: j'accueille, j'oriente et j'aide. Et peut-être que je sauve des vies. Il peut y avoir des conséquences dramatiques et des maltraitances pour les femmes à qui on ne fait pas le certificat.» Et si jamais elle refusait d'examiner ces femmes, elle sait qu'il en sera autrement dans un autre pays.

«Produire des certificats de virginité au XXIe siècle ne devrait plus exister.»
Brigitte Tandonnet, gynécologue retraitée

De par son expérience, l'ancienne gynécologue juge qu'il n'y a pas tant besoin de répression que d'éducation. Une fois, une jeune fille est même venue la voir pour savoir si, après un baiser, elle était toujours vierge. «Il y a beaucoup de travail à faire pour l'éducation à la vie affective et sexuelle. Ce n'est pas avec les quelques heures données durant le cursus scolaire qu'on peut aborder la virginité, le consentement ou l'égalité femme-homme.»

Des constats partagés

Si les positions sur la pénalisation proposées par le gouvernement divisent, l'authentification de la chasteté est quant à elle largement dénoncée. L'Ancic précise ainsi dans son communiqué qu'elle rejoint «le gouvernement et les associations féministes» sur le fait que ces documents «constituent une violence faite aux femmes, une atteinte à leur dignité et à l'égalité femme-homme» et Brigitte Tandonnet déclare être d'accord avec l'idée que «produire des certificats de virginité au XXIe siècle ne devrait plus exister».

De même, la méthode de cette obsession virginale basée sur l'inspection de l'hymen fait consensus contre elle. Le rapport de l'OMS le rappelle: «Il n'y a pas de preuves scientifiques pour soutenir la croyance que l'apparition de l'hymen est un indicateur fiable des rapports vaginaux.» L'absence ou la présence de cette membrane définie par l'Académie de médecine comme un «repli de la muqueuse vaginale située au bord de l'orifice vaginal» ne prouve rien et certaines femmes n'en possèdent tout simplement pas. «De toute façon, il y a différents types d'hymen. On ne peut pas prouver la virginité d'une femme en l'inspectant», ajoute Brigitte Tandonnet.

Un rite

Alors pourquoi cette obsession? Cette question, l'historienne féministe Yvonne Knibiehler se l'est également posée dans son livre La Virginité féminine – Mythes, fantasmes, émancipation. Pour cette spécialiste de l'histoire des femmes, l'homme y voit une manière de retrouver du contrôle: «Cette chasteté a toujours été réclamée par les hommes parce qu'ils avaient peur d'hériter d'un enfant d'un autre.»

Eftihia Mihelakis, professeure adjointe en littérature et en études féministes à l'Université de Brandon au Canada, s'est elle aussi consacrée à l'étude de cette injonction faite aux femmes dans La virginité en question. «Au sein de certaines communautés, c'est un rite de passage, explique-t-elle. Comme tout rite, cela sous-entend de passer d'un avant à un après, dans le cas présent de fille à femme.» Mais cette obsession autour de la chasteté ne vient pas uniquement de sociétés traditionnelles.

Elle rappelle que ce «faux débat» autour de l'hymen est une construction occidentale due à l'essor de la médecine moderne. «Au XIXe siècle, la médecine légale a invité une nosologie autour de la virginité avec l'hymen. Elle a même créé une nosologie de l'anus, donc il existe également une inspection sur le corps masculin. Mais seulement pour ceux qui dérogent à l'hétérosexualité.»

Pour arrêter de sacraliser la virginité, peut-être faudrait-il tout simplement dépasser cette notion? «Dans le discours scientifique, il y a cette idée de l'éradication de la virginité selon laquelle pour que l'émancipation sexuelle existe vraiment, il faut que la virginité disparaisse. Elle n'a aucun intérêt, elle définit un “après” qui rend impossible un retour à “l'avant”. Finalement, ne serait-ce pas l'ultime apogée de notre entendement de la sexualité que de retirer l'acte binaire le plus fort?»

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