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Katyn: une tragédie polonaise de plus dans la forêt hantée...

Anne Applebaum, mis à jour le 13.04.2010 à 15 h 17

Mais cette fois-ci, personne ne crie à la conspiration.

Le président polonais, le gouverneur de la Banque centrale de Pologne, le chef de l'état-major polonais et plusieurs autres responsables militaires et politiques sont morts dans un tragique accident d'avion, samedi dernier. Certains d'entre eux étaient mes amis et les collègues de mon mari. L'appareil s'est écrasé dans la forêt jouxtant la ville de Smolensk, non loin de l'endroit où 20.000 officiers polonais avaient été exécutés en secret par les hommes de Staline, il y a 70 ans. Mais cette fois ci, personne ne crie à la conspiration.

Une transparence inédite

Bien entendu, quelques sites Web douteux soutiendront la thèse du complot, et il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'un ou deux hommes politiques farfelus aillent dans ce sens. Mais si l'on en croit les gouvernements, les médias, et la majorité des citoyens de Russie et de Pologne, le brouillard et les erreurs de pilotage sont les seuls responsables de la catastrophe. Plus important encore: les discussions entourant ces causes potentielles ont été ouvertes et franches. Le Premier ministre polonais, Donald Tusk, s'est immédiatement rendu sur les lieux du crash en compagnie de son homologue russe, Vladimir Poutine. Quelques heures après la tragédie, les agents de la police scientifique polonaise étaient déjà sur place. Le gouvernement russe a proposé son aide aux familles des victimes, et leur a permis de se rendre en Russie sans visa. Les caméras des chaînes de télévision sont partout. Des responsables d'aéroport russes discutent librement de l'affaire, répondent aux questions, parlent aux journalistes.

Pour le lecteur occidental, rien d'étonnant à cela: lorsqu'un avion s'écrase, c'est généralement ainsi que les choses se passent, surtout lorsque de hauts responsables politiques comptent parmi les victimes. Mais dans cette partie du monde -et tout particulièrement dans cette forêt hantée-, le simple fait de parler librement d'une telle tragédie est une révolution en soi.

Le culte du secret

Dans les bois de Smolensk, on trouve d'innombrables tombes sans nom. Elles renferment les corps des officiers polonais tués à Katyn et dans ses environs; des victimes des purges staliniennes, des partisans et des paysans rebelles pourraient également y être enterrés. Personne ne sait réellement ce qu'il en est: pendant des décennies, l'histoire de ces tombes a été passée sous silence, rejetée en bloc, ou manipulée à des fins politiques. Les chefs d'Etat occidentaux connaissaient la vérité, mais ils ont accepté de jouer le jeu: ainsi, les juges britanniques et américains du procès de Nuremberg laissèrent l'Union soviétique ajouter le massacre de Katyn à la liste des faits susceptibles d'être attribués à l'armée allemande.

Dans cette partie du monde, la mort soudaine d'un homme politique a souvent fait naître diverses théories du complot. Prenez le cas du général Wladyslaw Sikorski, Premier ministre polonais pendant la guerre, lui-aussi disparu dans le crash d'un avion. Cet accident (survenu à Gibraltar en 1943) priva la Pologne du plus fiable et plus compétent de ses hommes d'Etat à un moment crucial, facilitant par là même la prise de contrôle du pays par les Soviétiques. Aucune enquête sérieuse ne fut menée à l'époque, et la mort du général fut le premier d'une longue série d'évènements tragiques -si bien qu'à tort ou à raison, l'affaire est, encore à ce jour, nimbée d'un voile de mystère.

Si ces secrets et ces déformations de la vérité n'étaient que de simples pommes de discorde pour historiens, tout juste bons à animer les discussions entre spécialistes, leur importance serait sans doute limitée. Mais ils sont bien plus que cela. Pendant cinquante ans, l'Union soviétique a refusé de faire toute la lumière sur les évènements de Katyn; ce mensonge d'Etat a instauré un climat de défiance entre les deux pays -climat qui continue d'entraver leurs relations politiques, économiques et culturelles. La déformation continue de l'histoire russe affecte les Russes eux-mêmes, qui sombrent souvent dans l'apathie et le cynisme. Le manque de franchise passée (et le manque de franchise vis-à-vis du passé) des dirigeants permet par exemple de comprendre pourquoi tant de Russes pensent que le gouvernement ne leur dit pas toute la vérité sur les attaques terroristes, qui brisent régulièrement tout espoir de paix. La transparence dont font montre les autorités russes depuis samedi n'est en rien représentative de leur comportement habituel; les enquêtes entourant leurs propres catastrophes nationales sont souvent plus opaques.

Un certain réconfort

Ceci dit, le passé reste le passé: un pays peut changer; sa culture politique peut s'assouplir; ses hommes d'Etat peuvent cesser de dissimuler tout évènement gênant sous une chape de mensonge et de mystère. Depuis une vingtaine d'années, les dirigeants russes et polonais commencent à pratiquer l'art du dialogue, et parlent de plus en plus avec le peuple (quand ils le veulent bien, certes). C'est là une évolution d'importance, et elle porte déjà ses fruits, comme nous avons pu le constater ces derniers jours.

Les familles des fonctionnaires dévoués ayant perdu la vie dans l'accident n'auront pas à attendre soixante-dix années pour savoir ce qui s'est réellement passé; en cette terrible semaine, cette simple pensée m'apporte un peu de réconfort. La catastrophe survenue dans cette étrange forêt du meurtre et du secret nous replonge dans les affres d'un douloureux passé. Mais nous pouvons être sûrs d'une chose: elle ne sera pas passée sous silence; elle ne deviendra pas une «zone d'ombre» de plus dans l'histoire de cette région tourmentée.

Anne Applebaum

Photo: le 11 avril 2010. REUTERS/Sergei Karpukhin

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