Politique / Société

Le sexe était-il meilleur à l'époque du socialisme?

Temps de lecture : 5 min

Pour l'anthropologue Kristen Ghodsee, le capitalisme soumet le sexe à une valeur marchande et place les femmes dans une situation de dépendance économique vis-à-vis des hommes.

Trois étudiantes à l'angle des rues Bismarck et Leibniz, à Berlin, pendant le Blocus, en décembre 1948. | Jean Manzon / AFP
Trois étudiantes à l'angle des rues Bismarck et Leibniz, à Berlin, pendant le Blocus, en décembre 1948. | Jean Manzon / AFP

Tout démarre en 2015, alors que l'anthropologue Kristen Ghodsee, qui a étudié les conséquences sociales de la chute du Mur de Berlin dans l'ancien bloc de l'Est, poursuit ses recherches en Allemagne. Un jour, elle participe à une conversation informelle avec d'autres universitaires sur la vie sexuelle des Allemandes pendant la Guerre froide. Surprise: elle s'aperçoit vite que ses interlocuteurs ouest-allemands sont nettement plus tendus sur le sujet. Qu'à cela ne tienne, le débat aura droit à sa retranscription dans son prochain ouvrage, Red Hangover: Legacies of 20th century communism. Elle signe un chapitre sur le «Gross domestic orgasm», l'orgasme national brut. Le débat informel devient un véritable sujet de «recherche anthropologique et sociale sur la sexualité derrière le rideau de fer en Allemagne, en Pologne et en Tchéquie».

Dans la foulée, Ghodsee est contactée pour transcrire ce chapitre dans une tribune pour le New York Times. Le texte est mis en ligne le même jour que des défilés néo-nazis en Virginie. Et tout s'enchaîne: l'extrême droite du pays lui tombe dessus, la tenant pour responsable du déclin des traditions de l'Amérique blanche. Pas démontée après des semaines de harcèlement en ligne, elle signe chez Bold Type Books un nouveau projet d'écriture: un récit d'introduction à la pensée féministe et socialiste. L'idée est de reprendre les arguments de la tribune en les adossant à un corpus scientifique. On imagine alors un petit livre destiné aux «jeunes femmes américaines exaspérées»; on se retrouve rapidement avec un phénomène éditorial incroyable, traduit dans onze langues.

Un livre pour frapper fort

Ce livre, on le sent, Ghodsee voulait qu'il fasse l'effet d'un coup de pied bien placé. Jusqu'à son titre très efficace, le provocateur Why Women Have Better Sex Under Socialism (Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, paru en octobre en France). Quitte à donner l'impression qu'il aborde un aspect plus spécifique du sujet. Il ne faut pas s'y tromper: l'autrice ne veut pas fétichiser les femmes de l'ancien bloc de l'Est, elle cherche plutôt à situer un moment d'indépendance matérielle et affective des femmes.

Dans l'Allemagne divisée, on trouve un «milieu d'observation naturel pour l'étude des droits des femmes et de leur sexualité».
Kristen Ghodsee, anthropologue

L'anthropologue prend le temps d'ouvrir sur une longue note suivie d'une préface et d'une grande introduction. Une sorte d'effet zoom, qui nous permet d'aborder la lecture avec une image très complète du contexte politique actuel. Tout ce qui touche de près ou de loin à son sujet y passe: Trump et l'alt-right américaine, la dérégulation du marché économique et le démantèlement des services publics, la résurgence de phénomènes contestataires à gauche… Sur plus de soixante pages, Ghodsee ouvre son enquête sur ce qui aurait fait dans les canons scientifiques une conclusion. Comme une façon d'évacuer dès le départ les soupçons qui pèseraient sur ses propres présupposés.

Tantôt militante, tantôt scientifique, l'autrice mêle avec brio les deux registres sans prendre la peine de choisir qui de l'anthropologue ou de la féministe a le plus raison. D'un côté, on observera comment l'irruption du néolibéralisme dans l'ancien bloc de l'Est a créé une forte dépendance des femmes envers les hommes. De l'autre, Ghodsee poursuivra sur un registre plus prescriptif en nous expliquant ce qui ne doit plus être renié dans les idéaux du projet socialiste. Chaque chapitre s'ouvre ainsi sur une anecdote personnelle que l'autrice soumet ensuite à l'examen d'une analogie sur la vie des femmes de l'Est pendant la Guerre froide.

Le sexe capitaliste, la force tranquille

On retiendra par exemple le témoignage de Ken, un ami de Kristen Ghodsee devenu homme d'affaires richissime à New York. Ken a toujours misé sur le physique de ses partenaires jusqu'au jour où son mariage avec son plus beau trophée est tombé à l'eau. «La croqueuse de diamants (…) l'a largué juste après l'obtention de leur carte verte [et] une pension alimentaire astronomique.» Ghodsee analyse cette situation avec la théorie économique du sexe: dans les sociétés capitalistes, le sexe est un moyen d'échange social dont disposent les femmes hétérosexuelles.

Suivant la loi de l'offre et de la demande, cette théorie présuppose que le sexe est une marchandise contrôlée par les femmes dans la mesure où leurs désirs sexuels seraient moins impérieux que ceux des hommes. Cette prédisposition ne serait pas innée, elle serait propre aux représentations communément admises du désir et au contrôle des affects dans l'idéologie néolibérale. Pour Ghodsee, cette théorie est donc opérante dans un contexte de libre marché où les femmes sont maintenues dans une position de vulnérabilité économique (dévaluation des compétences professionnelles, précarité, plafond de verre) que seuls les hommes peuvent compenser.

«De nombreux Allemands de l'Est trouvaient que leur sexualité d'avant 1989 était plus spontanée, naturelle et joyeuse.»
Kristen Ghodsee, anthropologue

Dans l'Allemagne divisée, on trouve un «milieu d'observation naturel pour l'étude des droits des femmes et de leur sexualité». Si la méthodologie se complique pour quantifier le «bien-être subjectif», Ghodsee s'appuie toutefois sur de nombreuses études empiriques pour aborder la satisfaction sexuelle des Allemandes de l'Est. Et l'autrice confirme: il existe bien une corrélation entre l'indépendance économique des femmes et le plaisir qu'elles prennent au lit. La différence serait même assez nette dans la mesure où les politiques dites socialistes auraient contribué à faire baisser le prix de ces échanges. «Au demeurant, de nombreux Allemands de l'Est trouvaient que leur sexualité d'avant 1989 était plus spontanée, naturelle et joyeuse comparée à la sexualité commercialisée et instrumentalisée qu'ils ont découverte en rejoignant l'Allemagne de l'Ouest», écrit Kristen Ghodsee.

Une Allemande se remaquille dans la rue, dans Berlin divisé, en décembre 1948. | Jean Manzon / AFP

Difficile de savoir si les études que l'anthropologue mobilise ne sont pas justement elles aussi le fruit d'une instrumentalisation visant à démontrer la supériorité du socialisme. Il n'en reste pas moins qu'en revenant à Ken, l'ami «coureur de jupons notoire qui utilisait son argent pour attirer les femmes», elle conclut qu'il aurait pu deviner, au-delà des règles du jeu établies, l'asymétrie de pouvoir et la dépendance derrière le subterfuge.

On comprend bien que les droits des femmes ont été largement influencés par un conflit idéologique entre deux superpuissances, les États-Unis et l'URSS. On devine aussi, à travers cette étude, combien ces rivalités ont nourri les mutations du cadre familial dans les sociétés développées. Avec d'un côté, une réponse conservatrice consistant à déplorer le déclin de la famille patriarcale, et de l'autre une réponse socialiste incitant à la mise en place de services publics pour l'éducation, la santé, ou encore de subventions soutenant une meilleure répartition du rôle parental entre les individus formant le couple. «Nous aurions intérêt à étudier ces victoires et à sauver ce qui peut l'être (…) pour contrer les pires excès du capitalisme mondial. Les jeunes femmes, en particulier, ont peu à perdre et beaucoup à gagner d'un effort collectif pour construire une société plus juste, plus équitable et plus durable», écrit ainsi Kristen Ghodsee.

Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme

de Kristen Ghodsee

Éditions Lux, traduction Charlotte Nordmann et Laura Raim

281 pages

20€

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