France

Marine, un nouveau lepénisme

Thomas Legrand, mis à jour le 14.04.2010 à 5 h 10

Marine Le Pen va sûrement succéder à son père. Mais elle représente une toute autre extrême droite.

Jean-Marie Le Pen passe la main à sa fille. Quoi de plus confortable pour un potentat que de se dire que son nom sera encore en haut de l'affiche même quand lui ne sera plus au centre des débats. C'est évidemment le congrès du FN qui tranchera entre Marine le Pen et Bruno Gollnisch, il faut ménager un semblant de suspens, mais Marine Le Pen devrait reprendre le flambeau dans un bel élan de népotisme digne du parti autoritaire qu'est le Front national. Paradoxalement, Bruno Gollnisch est idéologiquement plus lepéniste (version Jean-Marie) que Marine Le Pen.

C'est étrange mais c'est comme ça, Marine Le Pen va sans doute succéder à Jean-Marie Le Pen alors qu'elle représente une autre extrême droite que celle de son père: Jean-Marie Le Pen est assez souple idéologiquement. Il a réussi à chapeauter l'ensemble des extrêmes droites d'après-guerre. Pourtant il ne fait partie, à l'origine, d'aucune de ces chapelles. Et elles sont très variées, les chapelles de l'extrême droite. Très variées et généralement groupusculaires. Le talent de Le Pen c'est justement d'avoir su les réunir depuis 1972. Ça ne donnera d'abord qu'un groupement de groupuscules dans les années 1970. Idéologiquement, le FN des grandes années, des années 1980/90, allait des païens revendiqués de Pierre Vial aux intégristes catholiques de Romain Marie, des nostalgiques du Maréchal à une poignée d'anciens résistants devenus des ultras de l'Algérie française, des néo-poujadistes (cette droite dite de la boutique) aux ultralibéraux, des tenants de la nouvelle droite du Club de l'horloge aux vieux maurassiens à particule, des néofascistes voyous aux vieilles familles versaillaises. Au départ, le FN était donc loin du peuple et de la masse. Tous ces éclats minuscules n'avaient que des sujets de discordes et parfois même de bagarres au sens propre du terme. Ce qui pouvait les unir, c'est un certain antisémitisme souterrain, une haine de l'étranger, spécialement maghrébin, une peur identitaire de la dissolution française... et surtout l'émergence d'un vrai leader charismatique et talentueux. Jean-Marie Le Pen arrivait, grâce à un discours qui empruntait à toutes ces traditions souvent contradictoires, à éructer un propos fait pour surfer sur les angoisses liées à la montée du chômage. Quelques provocations le remettaient en selle régulièrement.

Marine Le Pen est idéologiquement différente de son père. Elle n'a pas à fédérer toutes ces tendances idéologiques décrites plus haut: les résidus de la collaboration, de l'Algérie française et du poujadisme ont presque disparu avec le vingtième siècle. Marine Le Pen peut tenter d'incarner une sorte de modernité populiste. Elle est débarrassée des oripeaux de la vieille extrême droite. Elle ne comprend d'ailleurs pas très bien les provocations de son père qui avaient souvent comme toile de fond la Seconde Guerre mondiale, bien loin des préoccupations du peuple. Marine Le Pen crie haut et fort qu'elle est nationaliste mais qu'elle n'est pas de droite. La fille du chef semble vouloir incarner une sorte de travaillisme-nationaliste qui n'est pas débarrassé du racisme mais qui, sur les questions de société (avortement, droit des homosexuels, mœurs, intégration dans la culture contemporaine) se sent à l'aise. Elle n'incarne pas du tout le conservatisme en Loden et entretient avec la religion un rapport très distant. Marine Le Pen ressemble à ces populistes qui prospèrent en ce moment au nord de l'Europe, antimusulmans et antilibéraux. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si son fief c'est le Nord-Pas-de-Calais, socialement meurtri, terre traditionnellement de gauche et si le fief de son père c'est la Côte d'Azur, terre des rapatriés et des retraités angoissés par l'insécurité, traditionnellement de droite. La famille Le Pen semble réussir à épouser la profonde évolution idéologique de l'extrême droite du XXIe siècle.

Thomas Legrand

Photo: Le 12 avril 2010 à Nanterre. REUTERS/Philippe Wojazer

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