Politique / Tech & internet

L'extrême droite française à l'assaut de TikTok, qu'elle juge «envahi par le discours gauchiste»

Temps de lecture : 5 min

Des membres de Génération identitaire, de l'Action française ou de la Cocarde commencent à débarquer sur l'application avec pour ambition d'y contrer l'idéologie progressiste. 

Onze millions de Français utiliseraient l'application chaque mois et y passeraient un peu plus d'une heure par jour. | AFP
Onze millions de Français utiliseraient l'application chaque mois et y passeraient un peu plus d'une heure par jour. | AFP

Dans un message posté sur son groupe Telegram et sur Twitter, le 26 novembre dernier, Damien Rieu, co-fondateur du mouvement d'extrême droite violent, Génération identitaire (GI), aujourd'hui assistant parlementaire d'un élu Rassemblement national à Bruxelles, faisait ce constat: «Les -22 ans restent 2/3h par jours sur Tik-Tok où la totalité des vidéos politisées sont gauchistes. On a complétement raté ce terrain. Toute la génération va être ravagée. On se rend pas compte des conséquences mais c'est effrayant.»

«C'est vrai qu'on a eu un temps de retard», reconnaît Thaïs D'Escufon, une des porte-paroles de GI qui se présente sous pseudonyme. La jeune femme de 21 ans, étudiante en langues étrangères à Toulouse, est devenue récemment une des têtes médiatiques du mouvement. Le 13 juin, lors d'une manifestation organisée par le comité Justice pour Adama, place de la République à Paris, une poignée de militants identitaires se hissent sur le toit d'un immeuble pour déployer une banderole «Justice pour les victimes de racisme anti-blanc». Thaïs est photographiée, fumigène en main, provoquant la foule. Une nouvelle icône pour la droite de la droite.

Alors, quand quelques jours après l'assassinat de Samuel Paty, elle poste une vidéo sur TikTok, appelant les jeunes à passer à l'action «pour la reconquête», le buzz prend rapidement, avec 400.000 vues en une semaine.

Son compte, supprimé depuis, à cause de nombreux signalements, selon elle, vient de renaître. Elle n'a encore rien posté pour le moment, le temps de bien comprendre comment fonctionne ce réseau social, explique-t-elle. «Je suis encore en train de réfléchir, j'ai quelques idées, mais je ne veux pas faire un truc bâclé pour la première.»

Car le réseau social, qui a connu une explosion ces derniers mois avec le confinement, répond à des codes bien précis, avec des challenges, des musiques, des tendances, qu'il faut suivre pour être mis en avant par l'algorithme. Selon TikTok, onze millions de Français utiliseraient l'application chaque mois et y passeraient un peu plus d'une heure par jour.

Contrer la parole «progressiste»

«J'avais déjà constaté une présence sur TikTok de militants de l'alt-right américaine. Il est évident que c'est un terrain exploitable pour l'extrême droite, en France aussi. C'est inévitable, vu l'augmentation du taux d'usage de TikTok, que ces mouvances plus jeunes et plus à l'aise avec ces plateformes passent dessus», explique Tristan Mendès-France, maître de conférence associé à l'université de Paris, spécialisé dans les cultures numériques.

Le compte TikTok de La Cocarde, un syndicat d'étudiant proche du Rassemblement national, qui revendique 500 membres sur tout le territoire, est tout neuf, mais pas forcément encore bien développé, avec environ 1.000 abonnés. On y retrouve des vidéos au format horizontal (alors que la plateforme diffuse des vidéos verticales), montrant des images de l'émission d'Éric Zemmour sur CNews, «Face à l'info», des extraits d'une conférence sur la préférence nationale ou une vidéo à la gloire de Napoléon.

Des contenus qui ne permettent pas d'identifier clairement les intentions du syndicat –d'ailleurs, les internautes dans les commentaires ne comprennent pas trop: «c quoi la cocarde svp vous pouvez m'expliquer le groupe», poste un utilisateur.

«Pour l'instant, on a mis des vidéos qu'on avait déjà en stock, explique Luc Lahalle, le président du syndicat, au téléphone. Mais on va se concentrer pour créer des contenus propres à TikTok, on en a déjà posté un qui reprend un challenge.» Dans le tweet annonçant l'arrivée du syndicat sur la plateforme, l'objectif était clairement affiché: «Nous refusons de laisser ce réseau social qui monte en flèche aux mains du “lifestyle” libérale-libertaire et du remplacement culturel.»

«Sur TikTok, il y'a quand même une forte présence, un peu is….., d'une identité musulmane forte, sur la question du voile qui revient très régulièrement, mais qui sont pas politiques pour autant», ajoute l'ancien étudiant en histoire. Thaïs D'Escufon, de Génération identitaire abonde dans ce sens: «Il y a un discours progressiste et gauchiste qui a envahi TikTok.»

Capture d'écran de commentaires d'une vidéo du compte TikTok de La Cocarde.

Alors pour l'extrême droite, le mot d'ordre est à la reconquête. Aurélien Verhassel, le boss de la Citadelle, un bar identitaire à Lille, y invite les «patriotes sincères» à le rejoindre. Antoine Berth, ancien porte-parole de l'Action française, y débat royalisme et montre ses parties de chasse. Refusant de répondre à une interview, il indique simplement que son contenu sur ce réseau «mélange style de vie et convictions, mais ne constitue pas du militantisme». Génération identitaire compte bien, de son côté, attirer des jeunes qui se désintéressent de la politique.

Contrer la censure

«Leur but, c'est d'aller chercher des utilisateurs de ces plateformes qui ne sont pas forcément exposés aux paroles politiques, qui sont dans un usage plutôt ludique», expose Nicolas Baygert, professeur à Science Po en communication politique. Le Belge cite l'exemple du Vlaams Belang, principal mouvement d'extrême droite en Flandres, qui mobilise une grosse communauté sur ce réseau.

Il développe: «Ils vont veiller à faire passer un discours reconfiguré, sur mesure, à destination d'une audience réputée apolitique voire dilettante. Il y a une volonté d'engranger du capital sympathie. C'est un vrai travail de méta-politique, une bataille de conquête idéologique.» Pour Tristan Mendès-France, «leur stratégie est assez évidente, c'est simplement de toucher un nouveau public, plus jeune, et d'insuffler très en amont des argumentaires de propagande».

Et pour glisser des messages à une jeunesse de moins en moins attirée par les formations politiques traditionnelles, un contenu plus ludique et un visage plutôt qu'une organisation passe mieux, comme l'a bien compris Thaïs D'Escufon. Si elle avance qu'elle a créé un compte personnel et non un compte Génération identitaire sur une initiative personnelle, elle reconnaît tout de même qu'un «jeune va plus s'identifier à une personne qui lui ressemble. Ça aurait été moins incarné si on avait fait un compte GI».

Une autre raison de cette arrivée progressive sur TikTok de la mouvance nationaliste et identitaire résulterait aussi d'une présumée censure constatée sur les autres réseaux sociaux. Les comptes Twitter de Génération identitaire et de plusieurs militants, par exemple, ont été bannis définitivement. Sur Facebook aussi. Alors il leur faut trouver un nouveau terrain.

«Il y a une volonté d'investir de manière plus idéologique les nouvelles plateformes où il y a moins de censure, pour l'instant», résume Nicolas Bagyert. Tristan Mendès-France nuance pour autant le rôle de TikTok dans la stratégie militante, rappelant «que les terrains majeurs de conquête idéologique se passent encore sur les plateformes les plus populaires, Twitter Youtube et Facebook».

À l'heure où TikTok intéresse de plus en plus les politiques, comme la présence d'Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon ou de Marlène Schiappa l'atteste, ces militants d'extrême droite 2.0 espèrent s'y faire une place. Jordan Bardella, vice-président du Rassemblement national, s'est créé un compte TikTok. «Il est inévitable qu'une des stratégie de campagne, notamment de Marine Le Pen, se jouera sur TikTok», anticipe Tristan Mendès-France.

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