Monde / Culture

«Bir Başkadır», la série turque de Netflix que les Français seraient bien avisés de regarder

Temps de lecture : 6 min

Pour comprendre ce qu'il se passe du côté du Bosphore mais pas seulement.

Meryem dans la série turque Bir Başkadır (Ethos). | Capture d'écran via YouTube
Meryem dans la série turque Bir Başkadır (Ethos). | Capture d'écran via YouTube

Attention, cet article contient des spoilers.

Journaliste et essayiste, laïque «de gauche» ainsi qu'elle se définit, A. est connue et ses livres appréciés: à l'étranger plus qu'en Turquie cependant. Ce jour-là, elle est arrivée un peu en retard au rendez-vous que nous nous étions fixé dans un café en bordure du Bosphore, sur la côte européenne.

Un peu en retard et surtout très énervée: sur le chemin, du côté de Bebek, quartier chic et résidentiel d'Istanbul, elle avait été bousculée par deux jeunes femmes voilées à bicyclette: «J'aurais pu être blessée, mais elles ont continué comme si de rien n'était. Sans même s'arrêter et vérifier que tout allait bien, fulmina-t-elle. Maintenant qu'ils ont tout, l'argent et le pouvoir, ces nouveaux riches islamistes se comportent sans aucune considération pour nous!»

La saillie m'avait surprise venant d'elle, tant il y avait de haine mêlée à sa colère. Puis à la réflexion, elle m'avait paru parfaitement illustrer la frustration que vivent en Turquie, depuis quelques années, les élites laïques et occidentalisées à l'égard des nouvelles élites islamiques.

Fractures identitaires

La séquence, bien réelle, aurait pu trouver sa place dans Bir Başkadır (Ethos). Réalisée par Berkun Oya, cette série turque en huit épisodes fait grand bruit en Turquie depuis son lancement sur Netflix à la mi-novembre.

Les personnages y sont formidablement campés à l'image de l'actrice principale, Öykü Karayel, qui joue Meryem, jeune fille modeste et musulmane pieuse, dont le visage jusque dans la sobriété des expressions ne cesse de captiver le regard. Meryem fait tourner la maisonnée pour suppléer sa belle-sœur, laquelle se débat dans le traumatisme du viol qu'elle a subi quelques années plus tôt.

La toute jeune femme figure le fil ténu qui relie deux mondes, les banlieues rurales aux gratte-ciels d'Istanbul. Elle oscille entre son patron, séducteur branché chez lequel elle fait le ménage, et son frère aîné, videur dans une boîte de nuit dont elle tente de contenir les emportements, entre une psychiatre quelque peu rigide et islamophobe et un hodja (titre donné par les Turcs à ceux qui enseignent le Coran) sympathique et bonhomme auquel Meryem n'est censée rien cacher de sa vie et de ses pensées.

«Jamais aucune série n'a été autant débattue et de façon aussi passionnée que “Bir Başkadır”.»
Nazlan Ertan, journaliste

La série parle d'identités et d'incapacité à communiquer entre les milieux laïcs aisés (les «Turcs blancs») et les milieux conservateurs populaires, entre les générations ou même encore au sein d'une même famille entre deux sœurs ayant renié –on pourrait même dire refoulé, puisque l'une des deux est psychiatre– leur identité kurde, de deux façons radicalement opposées, l'une adoptant les codes religieux conservateurs, l'autre ceux du monde intellectuel libéral.

«Jamais aucune série n'a été autant débattue et de façon aussi passionnée que Bir Başkadır: parce qu'elle traite de la Turquie d'aujourd'hui, de la polarisation entre erdoganistes et kémalistes, entre riches et pauvres, entre monde rural et monde urbain, entre les marges et le centre. Or ces fractures occupent tous les esprits, et chacun peut se projeter dans l'un ou l'autre des personnages», nous explique depuis Istanbul la journaliste culturelle Nazlan Ertan, qui a consacré un article à cette série.

Istanbul, entre tradition et nouveauté. | Stefan Kostoski via Unsplash

Plaies ouvertes

Bir Başkadır est à mille lieues des grandes reconstructions historiques ottomanes ou des feuilletons à l'eau de rose, lesquels ont fait la réputation de la Turquie, dans le monde arabe en particulier.

«Cette série est un ovni dans le ciel de la production turque, explique Vincent Bouvard, consultant en communication vivant en Turquie depuis plus de trente ans. Le jeu et le script sont beaucoup plus sophistiqués que d'habitude, l'éventail des personnages y est beaucoup plus large et réaliste que dans les séries traditionnelles. Et les réactions passionnées que Bir Başkadır a suscitées sont révélatrices de ces fractures identitaires et de la difficulté ou volonté de les surmonter», poursuit-il.

Le quotidien ultraconservateur, nationaliste et religieux, Yeni Akit, a violemment dénoncé Netflix pour l'immoralité de cette série qui s'attaquerait aux valeurs sacrées de l'islam. Yeni Akit vise tout particulièrement une scène suggestive dans laquelle le patron de Meryem s'évade dans l'odeur que dégage le foulard de cette dernière. L'un des contempteurs les plus féroces de la série est l'un de ceux qui se réjouit régulièrement de l'avènement d'une nouvelle génération de jeunes gens, pieux, conservateurs et disciplinés: Abdurrahman Dilipak, qui écrit aussi pour Yeni Akit. Serait-ce parce que certains des personnages de la série représentent une génération bien plus émancipée, individualiste et distante de la religion qu'il ne le voudrait?

Homosexualité, viol, expérience traumatique des jeunes appelés, répression militaire dans les régions kurdes, crise existentielle de la bourgeoisie kémaliste… Hormis le tabou du génocide arménien sur lequel s'est construite la République turque en 1923, Bir Başkadır traite de la plupart des plaies ouvertes que la Turquie a tant de mal à panser. La grande histoire et les histoires singulières s'entremêlent.

Un parallèle France-Turquie

Pour autant, la série comporte quelques invraisemblances en particulier quant à l'attitude fort libérale du hodja vis-à-vis de sa fille. Autre limite: Bir Başkadır fait l'impasse du rapport de force inversé entre privilégiés d'hier et privilégiés d'aujourd'hui, cette tension si douloureusement vécue par mon interlocutrice, A., bousculée par deux fashionistas islamistes à vélo.

Et le réalisateur aurait pu insister sur le fossé qui se creuse au sein de la galaxie islamique entre les groupes bling-bling et ceux plus austères. Les nuances sont importantes, souvent l'observateur étranger les ignore.

«Dans cette série turque on voit bien que la fille voilée n'est pas une extraterrestre, qu'elle peut changer, évoluer et même être lesbienne...»
Jalal Haddad, journaliste

Assurément, cette série remet en cause nos habitudes de pensée: un imam dont on attend toujours un mauvais pas qui ne vient jamais; une «laïque» qui reste enfermée dans sa bulle mais qui arrive à se remettre en cause; un frère un peu froid dont on redoute qu'il soit violent mais qui ne le sera finalement pas.

Bir Başkadır est sous-titrée en dix-huit langues. Ce qui conduit la dramaturge, romancière et metteure en scène franco-turque Sedef Ecer à suggérer aux Français d'y jeter un œil car, dit-elle, Bir Başkadır «fait écho au mépris de ceux qui pratiquent l'entre-soi, à l'incompréhension de milieux qui vivent en France aussi côte à côte sans se rencontrer. Or il y a longtemps que j'ai le sentiment que se dessine en France le même processus qu'en Turquie: c'est la fin d'un monde comme chez Zweig, l'ancienne Turquie n'est plus, la nouvelle tarde à venir, et surtout comme il n'y a aucune promesse démocratique à l'horizon, les valeurs républicaines déboulonnées depuis une dizaine d'années sont remplacées par les nouveaux populismes. Et cela a commencé en Turquie bien avant la France», précise Sedef Ecer, dont le roman Trésor national sort chez Jean-Claude Lattès à la mi-janvier 2021 et raconte à travers la vie d'une diva octogénaire, un monde justement qui n'existe plus, sauf dans les vieux mélos turcs.

Correspondant de Medyascope, Jalal Haddad prolonge le parallèle France-Turquie: «En France aussi, la polarisation sociale devient une polarisation culturelle: les filles voilées y sont déshumanisées alors que dans cette série turque on voit bien que la fille voilée n'est pas une extraterrestre, qu'elle peut changer, évoluer et même être lesbienne...»

Reprise de la mélodie de «L'aveugle» de Mireille Mathieu, elle-même réadaptation d'une chanson yiddish de 1927, la chanson qui a donné son titre à la série, Bir Başkadır (Mon pays, c'est quand même autre chose) est un grand classique de la Turquie des années 1970-1980. C'est une chanson patriotique qui symbolise un peu l'«ancienne Turquie», celle d'avant Erdoğan. «Mais le titre constitue peut-être aussi un clin d'œil au cloisonnement actuel d'une société divisée entre laïcs, conservateurs et kurdes qui ont chacun une vision propre de la Turquie. Pour chaque groupe, le même pays est bien “autre chose”», suggère Jalal Hadad.

C'est aussi cela, outre les risques que ses critiques du régime islamo-nationaliste pouvaient lui faire courir, cette concurrence –parfois violente– des visions et des projets, qu'A., mon interlocutrice des rives du Bosphore a sans doute eu du mal à vivre, puisqu'elle a finalement décidé de s'exiler.

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