Monde

Israël: l'affaire de l'espionne Anat Kam

Jacques Benillouche, mis à jour le 14.04.2010 à 9 h 45

Une soldate de 23 ans a transmis des milliers de documents secrets à un journaliste pour dénoncer les exactions de l'armée. Elle risque la prison à vie.

Pendant plusieurs semaines, l'affaire Anat Kam a fait la une de plusieurs quotidiens internationaux mais les journalistes en poste en Israël (dont je fais partie) n'étaient pas autorisés par la censure militaire à en faire état. Cette jeune soldate de 23 ans, a fait son service militaire au secrétariat du général commandant la région centre qui englobe la Cisjordanie. Elle a eu accès à des documents militaires top secrets qu'elle a pu consulter librement et copier sur disque amovible. Ces documents ont été proposés à plusieurs journalistes qui les ont refusés sauf Uri Blau, de Haaretz, qui les a acquis et s'en est inspiré pour la rédaction d'articles dévoilant certaines opérations couvertes par le secret militaire.

Failles de sécurité

Plusieurs questions se posent sur les services de contrôle militaire interne qui n'ont pas empêché la diffusion d'informations aussi sensibles que les plans militaires d'intervention. Un informaticien débutant sait que la première mesure, prise par toute entreprise pour sa sécurité, consiste à verrouiller et neutraliser les ports USB des ordinateurs afin d'empêcher la connexion d'une simple clé mémoire. Pendant plusieurs mois, plus de 2 000 documents ont été copiés et extraits de la base militaire sans difficulté et sans que les systèmes détectent l'intrusion. La réputation de la haute technologie israélienne est battue en brèche dans cette affaire.

Pour sa défense, Anat Kam a estimé que les documents classifiés prouvent, selon elle, que Tsahal a commis des crimes de guerre en Cisjordanie et qu'elle s'était donnée pour tâche militante de diffuser «certains aspects de la conduite de l'armée israélienne en Cisjordanie que je pensais être intéressants pour le public». Elle n'accepte pas que son action soit qualifiée de vol de matériel secret mais plutôt d'opération de «collecte de preuves pouvant être utilisées si l'armée était suspectée un jour de crimes de guerre». Elle ne semble pas mesurer les conséquences de son acte dicté par des convictions d'extrême-gauche.

Elle se défend d'avoir polarisé ses actes sur le détail des opérations militaires exposées par le menu mais elle prétend avoir cherché à cibler les officiers qui prenaient les décisions importantes. Elle n'éprouve aucune culpabilité d'avoir mis la sécurité du pays en danger. Elle pensait qu'en s'adressant à un journaliste, elle trouverait celui qui aurait moins de scrupules à détourner les règles de la censure militaire car il fallait, selon elle, que les crimes ne soient pas pardonnés. «Je n'ai pas eu la possibilité de modifier certaines des choses que je trouvais qu'il était important de changer au cours de mon service militaire, et j'ai pensé que, en diffusant ces documents, j'aurais pu permettre ainsi un certain changement», déclare Anat Kam.

Accusation d'espionnage

L'Etat a décidé de poursuivre Anat Kam pour le crime grave d'espionnage sous l'accusation d'avoir transmis des informations classifiées avec intention de nuire à la sécurité  de l'État. Elle risque une peine de prison à vie. La collecte et la possession de documents secrets avec l'intention de nuire à la sécurité de l'Etat ne sont passibles que d'une peine d'emprisonnement maximale de 15 ans. Les accusateurs estiment que «dans le but d'informer le public de plusieurs aspects de l'action de Tsahal en Cisjordanie, ou pour enquêter sur les crimes de guerre, il n'est pas nécessaire de voler des milliers de documents classifiés top secret qui traitent de la planification militaire».

Le journaliste Uri Blau détient toujours le disque contenant les documents secrets et il s'est envolé à Londres quelques semaines avant que l'affaire éclate. Il refuse de rentrer en Israël car il craint d'être incarcéré sans pouvoir bénéficier d'une immunité journalistique. Mais le refus de restituer ces documents, qui pourraient tomber entre des mains ennemies, aggrave son cas et risque de le mettre en danger vis-à-vis d'Israël et surtout vis-à-vis de ses ennemis qui tenteront de les acquérir par tous les moyens. «Cette fuite représente une réelle menace pour les vies des soldats et des citoyens israéliens», a estimé le chef du Shin Bet, la DST israélienne.

Ethique journalistique

La question de l'utilisation par les journalistes de documents volés reste entière. Tout journaliste est à la recherche du scoop qui le rendra célèbre mais il ne peut échapper au dilemme de devoir faire œuvre d'information au prix de la mise en danger de son pays. En principe, si elle est fondée sur un vol, la révélation d'une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire, soit par état ou par profession, est considérée comme un abus de confiance, un recel et une violation du secret professionnel. La personne qui obtient des documents secrets et qui est motivée par la dénonciation d'une infraction doit remettre lesdits documents au procureur de la République et non à un journaliste (article 122-4 du code pénal français). Les journalistes, israéliens ou étrangers en poste en Israël, n'ignorent pas que le pays est en guerre et constamment menacé. Ils respectent scrupuleusement les instructions de la censure militaire car la sanction tombe irrémédiablement en cas de désobéissance: la carte de presse est supprimée et l'expulsion est immédiate. En revanche, pour tout ce qui ne touche pas aux questions militaires, incluant les sujets nucléaires, la liberté est totale.

Uri Blau n'a pas obtenu le soutien de ses collègues journalistes toujours prompts d'ordinaire à s'élever quand leur liberté est remise en cause par les autorités. Ils ont été profondément gênés par la diffusion de documents volés parce que cette méthode de travail n'est pas défendable. Ils s'estiment garants des valeurs fondamentales du journalisme qui leur imposent de tout publier à condition que les sources soient honnêtes, fiables et bien définies. Ils fustigent le travail de leur collègue trop axé sur la recherche du sensationnel et qui s'est comporté en militant et non en journaliste. La profession dans son ensemble a refusé de le soutenir tandis que le Premier ministre et les principaux ministres n'ont pas jugé utile de communiquer à ce sujet parce qu'ils estiment que les règles sont claires. Quelques journalistes, à l'opposé, estiment qu'Uri Blau a fait son travail consistant à fouiller par tout les moyens pour publier les informations qu'il découvre. Selon eux, cette affaire est révélatrice non pas «de ce qu'un journaliste a fait mais de ce que les autres n'ont pas fait».

Les Israéliens ne laissent jamais impunis les actes qui touchent à la sécurité du pays et certains ont payé cher le fait de n'avoir pas respecté cette loi. Le technicien atomiste Vanunu s'était fait connaître du grand public en révélant, en 1986, au journal britannique The Sunday Times, l'existence de la centrale nucléaire de Dimona servant, selon lui, à la production d'armes nucléaires. Après sa fuite à l'étranger, il a été enlevé par le Mossad puis jugé et condamné pour «trahison de secret d'État». Il  a passé plus de quinze années en prison sans pouvoir, encore aujourd'hui, bénéficier d'une liberté de déplacement.

L'intérêt de cette affaire pour Tsahal, en dehors des conséquences dramatiques touchant les protagonistes, réside dans la découverte de failles de sécurité qui vont être décortiquées par les militaires tremblant rétroactivement à l'idée qu'une main étrangère aurait pu infiltrer le saint des saints, Tsahal et la Kiria, le Pentagone israélien.

Jacques Benillouche

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Photo: Anat Kam / Reuters

Jacques Benillouche
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