Monde

Guerre nucléaire: la fin du monde moins 4 minutes

David E. Hoffmann, mis à jour le 14.03.2011 à 11 h 28

Richard Nixon, Barack Obama et la faible évolution de l'«alerte nucléaire».

Champignon atomique / thw05 via Flickr License CC by

Champignon atomique / thw05 via Flickr License CC by

Tout juste une semaine après avoir été investi à la présidence des Etats-Unis, le 27 janvier 1969, Richard Nixon reçut un briefing très matinal au Pentagone sur les plans secrets de guerre nucléaire de l'Amérique, le Single Integrated Operational Plan, comme il s'appelait alors. «Cela ne l'a pas rempli d'enthousiasme», avait confié plus tard le conseiller à la sécurité nationale de l'époque, Henry Kissinger. Les experts du Pentagone placèrent Nixon face à une terrible décision présidentielle: celle à prendre en cas d'alerte d'attaque nucléaire imminente. Fallait-il ordonner de lancer des missiles nucléaires?

Le rôle crucial d'un chef d'Etat face à la menace nucléaire

Les diapositives de la présentation faite à Nixon ce jour-là ont été partiellement déclassifiées et publiées par les Archives nationales de sécurité des Etats-Unis. Elles laissent entrevoir la complexité du processus de prise de décision dans de telles circonstances. En cas de guerre nucléaire, avait-on expliqué à Nixon, il aurait à faire trois choix décisifs: Alpha pour ordonner des frappes contre les cibles militaires prioritaires, Bravo pour les cibles militaires secondaires et Charlie pour les cibles industrielles et urbaines.

Si le président des Etats-Unis ordonnait une attaque Alpha et Bravo, les zones urbaines seraient épargnées. Mais au-delà de ces trois choix, il y avait des dizaines de décisions, d'options d'attaques, de cibles et de variantes. Il y avait des «forces engagées» et des «forces coordonnées», des «forces hard-core» et des «forces de terrain». Le «guide des décisions» ou le livre noir, qui comportait des onglets, fut donné à Nixon; il était posé et ouvert devant lui.

A l'issue du briefing, on présenta une diapositive intitulée «Conclusion» au président Nixon. Il était rassuré de constater que ce plan de guerre était adaptable. Le conseiller chargé du briefing lui dit alors:

Les procédures d'exécution sont simples et, en soi, ni nouvelles, ni particulièrement compliquées. C'est au niveau du processus de prise de décision, de l'évaluation et de la sélection des nombreuses attaques possibles que la question se corse.

avant de mettre en garde le président:

Dans une crise ponctuelle, il doit être possible d'éliminer rapidement certains choix, par exemple celui d'attaquer ou non un pays. Dans une crise qui s'éternise, où les forces de chaque camp ont eu le temps de bien se préparer, on peut éventuellement écarter certaines options d'attaques. Mais en cas d'urgence soudaine, où il n'y a pas ou peu de préavis, toutes ces considérations doivent être passées en revue avec le président, sans doute en pas plus de quelques minutes.

Depuis la guerre froide, la méfiance n'a pas disparu

Ce scénario cauchemar a plané au-dessus de la Guerre froide jusqu'à son terme et même au-delà. Nul ne pouvait prévoir avec exactitude la réaction d'un dirigeant soviétique s'il se retrouvait à devoir trancher un dilemme de vie ou de mort en quelques minutes. Les impondérables ont tourmenté tous les leaders américains et soviétiques de l'ère nucléaire. Par ailleurs, l'état avancé de préparation des armes, opérationnelles dans un délai très court, reflétait les très fortes tensions de l'époque.

Au début des années 1980, des responsables américains étaient particulièrement inquiets en raison de l'obsolescence du système de commande et de contrôle des armes nucléaires. Ils tentèrent alors de le faire évoluer. Un jour, le président Ronald Reagan dit à un de ses collaborateurs, Thomas C. Reed, qu'il ne voulait pas qu'on le fasse monter dans un hélicoptère pour le mettre à l'abri en cas d'alerte de guerre nucléaire. «Je veux rester assis à mon bureau», avait dit Reagan. Et d'ajouter: «Partir en l'hélicoptère, c'est le boulot de George» (il parlait du vice-président George H. W. Bush).

En janvier 1995, quelques années après l'effondrement du bloc soviétique, le chef d'Etat russe Boris Eltsine put ressentir personnellement les tensions du moment: on l'invita à venir voir le poste de contrôle des armes nucléaires (pas plus grand qu'un attaché-case), pour suivre de près ce qui ressemblait à une attaque nucléaire. Finalement, les Russes se rendirent compte que ce n'était pas une menace. La fusée ne visait pas Moscou; elle se dirigeait vers le Pôle nord. Il ne s'agissait pas d'un missile américain, mais d'une fusée météo lancée depuis la Norvège. Les Russes avaient été prévenus de son lancement, mais ils avaient perdu les documents l'annonçant.

La dénucléarisation est-elle possible?

Cette semaine, ce dilemme insoutenable refait son apparition dans les médias. Des sources m'ont indiqué que la nouvelle Nuclear Posture Review [«réexamen de la posture nucléaire», c'est-à-dire la nouvelle stratégie nucléaire] de Barack Obama, qui doit être publiée avant qu'il ne parte à Prague pour signer le nouveau traité sur les armes stratégiques, devrait de nouveau aborder le problème des armes nucléaires «en état d'alerte» (prêtes à être utilisées rapidement). Ce document vise à établir la stratégie et la politique des Etats-Unis concernant les armes nucléaires pour les cinq à dix prochaines années. C'est le troisième «réexamen» du genre depuis la fin de la Guerre froide, et on va y chercher les moindres signes de changement par rapport à l'époque où les superpuissances étaient sur le qui-vive, mais s'abstenaient d'attaquer. Les Etats-Unis comme la Russie tiennent leurs missiles prêts pour un lancement, une pratique issue du temps où la dissuasion impliquait que chaque camp pointe ses armes sur l'autre.

Maintenant que l'Union soviétique n'est plus, de nombreux analystes s'interrogent sur le bienfondé d'une telle initiative. Si un président devait prendre, en vingt minutes ou moins en fonction de la menace, la décision fatale de lancer des armes nucléaires, ce serait naturellement très risqué. Dans la mesure où les relations avec Moscou ne sont plus si hostiles, quel serait le mal à modifier matériellement (de façon réversible) les armes nucléaires –chaque pays pourrait le vérifier– afin qu'on ne puisse pas les utiliser pendant une plus longue période? En 1994, les présidents Clinton et Eltsine ont fait un pas symbolique en acceptant de réorienter les missiles de façon qu'ils visent l'océan et non plus leur pays respectif. Mais rien n'empêchait de remettre les missiles dans leur position initiale, et cela ne permettait pas de mettre ses armes «hors d'alerte». Aujourd'hui, ces alertes peuvent durer des minutes, mais aussi des heures ou des jours.

Selon une étude publiée en octobre, les Etats-Unis maintiennent environ 1.000 têtes nucléaires en état d'alerte, installées sur des missiles balistiques intercontinentaux conservés sur des bases terrestres et sur des missiles balistiques lancés par sous-marins. Ce chiffre comprend les têtes nucléaires aéroportées par les 450 missiles balistiques intercontinentaux de type Minuteman III et probablement les têtes nucléaires océaniques de quatre sous-marins Trident en mission.

L'étude explique que «bien que ce processus n'est en rien automatique, le président des Etats-Unis peut ordonner rapidement le lancement de ces missiles après avoir reçu un avertissement d'attaque [nucléaire] imminente.» La durée du lancement peut être de seulement 4 minutes pour les missiles terrestres et de 12 minutes pour les missiles sous-marins. La Russie maintient quelque 1.200 ogives nucléaires en état d'alerte, la plupart étant installées sur des missiles terrestres. L'arsenal nucléaire de la France et la Grande-Bretagne compte en tout 112 têtes nucléaires. L'ensemble des bombardiers stratégiques américains et russes ne sont pas immédiatement opérationnels.

Cette étude, publiée par l'East-West Institute, qui a réuni des participants américains et russes, fait le constat que cela fait plusieurs siècles que les forces militaires ont renforcé leur préparation. Pas étonnant, donc, que quelques puissances nucléaires ne veuillent pas lâcher du leste aujourd'hui. En outre, depuis la fin de la Guerre froide, les niveaux d'alerte nucléaire «sont restés pratiquement inchangés».

Réduire les arsenaux nucléaires n'est pas une mince affaire

Durant la dernière campagne présidentielle, le camp Obama a déclaré au sujet de la défense:

Nous devons lever l'alerte pour nos armes nucléaires. [...] Maintenir cette position de Guerre froide aujourd'hui est inutile et augmente le risque d'un lancement nucléaire accidentel ou interdit. En tant que président, Obama s'efforcera de trouver avec la Russie un terrain d'entente pour mettre un nombre bien plus conséquent d'armes [nucléaires] hors d'alerte.

L'idée classique de mise hors d'alerte reviendrait à mettre en œuvre une solution technique, qui consisterait par exemple à démonter certaines pièces sur les armes et à les stocker ailleurs. Bruce G. Blair, qui travaillait anciennement pour l'Institution Brookings et est maintenant à la tête du World Security Institute a exposé les arguments en faveur d'une mise hors d'alerte dans une publication datant de 1995, Global Zero Alert for Nuclear Forces [Alerte Global Zero pour les forces nucléaires]. L'idée est séduisante, mais elle a constamment été rejeté –et avec vigueur– par l'armée, qui craint que le fait de réassembler les pièces de certaines bombes –et de rétablir l'alerte– ne crée encore plus de panique inutile et de confusion. En outre, une vérification serait très difficile à effectuer: si les sous-marins nucléaires sont invulnérables du fait qu'ils sont dissimulés dans l'océan, comment un pays pourrait-il savoir qu'on est en train de remettre ses missiles en état de marche?

Qu'implique concrètement cette troisième Nuclear Posture Review?

Le «réexamen de la posture nucléaire» envisageait la mise hors d'alerte des armes nucléaires. Mais Barack Obama a décidé de ne pas aller dans le sens d'une modification matérielle des armes. Au lieu de cela, la nouvelle stratégie nucléaire américaine devrait mettre l'accent sur le besoin de traiter le fond du problème: s'éloigner des doctrines et positions susceptibles d'entraîner un lancement rapide d'armes nucléaires.

On s'attend aussi à ce que l'administration Obama trouve des moyens de donner au président des Etats-Unis un «préavis et un temps de décision plus important» en cas d'urgence, notamment s'il reçoit un rapport lui annonçant l'approche imminente d'un missile. La logique est la suivante: si un président dispose de plus de temps pour réunir des informations, les vérifier et consulter ses collaborateurs, il y a moins de chance qu'il commette une erreur fatale. L'ancien sénateur pour l'État de Géorgie, Sam Nunn, a privilégié cette idée par rapport à la mise hors d'alerte des armes nucléaires.

Les négociations avec Moscou sur ce sujet sont toujours extrêmement délicates, car elles touchent à un point sensible: les procédures secrètes relatives aux armes nucléaires de chaque pays. Pourtant, la question du nucléaire a grand besoin d'une action mutuelle.

En 2000, un accord entre les Etats-Unis et la Russie, visant à mettre en place un centre de surveillance du lancement des missiles balistiques et engins spatiaux, est resté lettre morte. Nous ferions bien de le ressusciter. Par ailleurs, dans un monde où l'information circule à la vitesse grand V, cela pourrait éviter la perte de documents importants et des conséquences catastrophiques.

Enfin, cela pourrait permettre au président des Etats-Unis d'avoir plus de temps de réflexion et ainsi de prendre une décision raisonnable si son conseiller militaire devait tout à coup prononcer les mots «Alpha, Bravo, Charlie».

David E. Hoffman

Traduit par Micha Cziffra

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