Monde

Les Américains iront tous au paradis

Johann Hari, mis à jour le 13.04.2010 à 18 h 59

Le livre d'une journaliste de Newsweek n'explique malheureusement pas pourquoi la croyance dans l'existence du paradis est plus forte aux Etats-Unis qu'ailleurs.

John Lennon nous a montré le chemin:

Imagine there's no heaven/ It's easy if you try/ No hell below us/ Above us only sky ...» («Imagine qu'il n'y ait pas de paradis / C'est facile si tu essaies / Pas d'enfer en-dessous de nous / Au-dessus seulement le ciel ...).

Pourtant, les Américains ne se tournent pas plus vers le lennonisme que vers le léninisme: aujourd'hui, 81% d'entre eux disent qu'ils croient au paradis - 10% de plus qu'il y a une décennie. Parmi ceux-ci, 71% disent qu'il s'agit d'«un véritable endroit». D'ailleurs, 43% croient que leurs animaux domestiques - des chats, des rats et des serpents - vont y monter avec eux pour être caressés pour l'éternité. La partie américaine du ciel est bien remplie, pendant que les sections européennes et asiatiques se sont dissoutes sous les assauts de la raison et du scepticisme.

Pourquoi les Américains n'arrivent-ils pas à s'affranchir des portes du paradis? Dans son livre Heaven, la spécialiste en religion de Newsweek Lisa Miller fait une étude fascinante sur l'idée de paradis, une histoire qui traverse des millénaires, ponctuée de reportages sur les croyants contemporains. L'idée de base du livre donne une bonne claque (quoique poliment administrée) au consensus américain. Le paradis où vous pensez aller - une réunion dans la lumière avec vos proches perdus - est une invention très récente, seulement un peu plus ancienne que Goldman Sachs. La plupart de ceux qui ont cru au Paradis à travers l'histoire le trouveraient méconnaissable.

L'invention du paradis

La forme du Paradis est toujours changeante parce qu'il est le produit de désirs humains inconscients. Montre-moi ton paradis, et je te montrerai ce qui manque dans ta vie. Les habitants du désert qui écrirent la Bible et le Coran connaissaient la soif - donc des rivières, des fontaines et des sources coulaient toujours au paradis. Les esclaves afro-américains croyaient qu'ils allaient au paradis où «les premiers seraient les derniers, et les derniers seraient les premiers» - ainsi ils seraient des hommes libres qui domineraient les esclaves blancs. Les jihadistes islamistes de nos jours vivent dans une société sevrée de sexe, donc on plonge dans une orgie peuplée de 72 vierges dans leur paradis. Emily Dickinson écrit:

"Heaven"- is what I cannot Reach!/ The Apple on the Tree-/ Provided it do hopeless-hang-/ That-"Heaven" is-to Me!" ("Le Paradis" - c'est ce que je ne peux atteindre!/ La Pomme sur l'Arbre - / Qui pend sans espoir - /"Le Paradis" est cela - pour Moi!).

Nous savons précisement quand cette histoire consistant à projeter nos manques dans le ciel a commencé: en 165 avant JC, à l'initiative des juifs de l'Antiquité. Jusqu'alors, le paradis - shamayim - était le domaine de Dieu et des anges. De temps en temps, Dieu descendait pour donner des ordres ou accomplir quelques petits châtiments, mais il y avait une politique très stricte contre l'admission des morts. Les humains n'y entraient pas, et ils ne l'attendaient pas. Le meilleur que vous pouviez espérer après la mort était d'avoir vos os enterrés avec ceux de votre peuple dans une tombe partagée et espérer que votre histoire survivrait à travers vos descendants. C'était une approche humaniste et réaliste vis-à-vis de la mort. Vous partez, mais votre peuple survit.

Alors, comment l'idée du paradis s'est-elle transformée pour devenir un lieu parfait où vit Dieu et où vous pouvez vous aussi aller si vous suivez le droit chemin? Ses différentes composantes flottaient «dans l'atmosphère de Jérusalem, cherchant une maison» depuis un bon moment comme dit Miller. Les Grecs croyaient à une âme éternelle qui transcendait la mort. Les Zoroastriens croyaient que l'on serait jugé à la fin des temps pour ses actes sur la terre. Les juifs croyaient dans un Yahvé tout-puissant.

Le paradis des juifs

Mais il fallut un sacré big bang pour fusionner tout ça. Avant l'invention du paradis, les juifs connurent une longue guerre civile, se divisant sur la question de savoir s'il fallait s'ouvrir aux Grecs et à leur commerce ou bien rester isolés, insulaires et purs. Faute de voir une issue au conflit, le Roi Antiochus commença à s'énerver. Il envahit donc le territoire des juifs et essaya d'annihiler complètement la religion juive, la remplaçant par la célébration de Zeus. Tout ce qui était sacré aux yeux des juifs fut détruit: on leur ordonna de sacrifier des porcs devant une statue de Zeus qui dominait le Temple Sacré. Les juifs qui refusèrent furent massacrés dans la rue.

Beaucoup de jeunes hommes s'enfuirent dans les collines de Palestine pour mener des actions de guérilla - dont on garde le souvenir aujourd'hui au travers de l'histoire de Hanoucca. Le vieux conte juif sur la manière dont vous vous perpétuez après votre mort était lui-même en train de mourir: vos os ne pouvaient plus être rassemblés avec ceux de vos ancêtres vu le nombre de juifs dispersés et en fuite. Donc, soudain, la mort devint de nouveau terrifiante. C'était donc ça, la mort? Toutes ces vies se terminaient pour toujours et pour rien? Un des jeunes combattants — connu dans l'histoire simplement comme Daniel — annonça que les juifs martyrs recevraient une grande récompense. «Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, et les autres pour l'opprobre, pour la honte éternelle» écrit-il, ouvrant ainsi la route au best-seller de la littérature de gare des années 1990 90 Minutes au Paradis. L'idée de Daniel eut un succès fou. En l'espace d'un siècle, la plupart de juifs crurent au paradis, et l'idée n'est jamais morte depuis.

Mais bien que les composantes clés du paradis étaient en place, ce n'était pas encore la colonie de vacances kumbaya qu'il est devenu aujourd'hui. C'était un lieu où vous asseyez à côté de Dieu et des anges — mais Jésus a prévenu qu'il n'y avait pas de mariage au paradis. Vous ne retrouviez pas vos proches. Ce n'était que vous et Dieu et la prière éternelle. C'était le paradis, mais pas comme on l'imagine aujourd'hui.

Incitation à la haine

Même quelques athées considérèrent le paradis comme une des idées les moins néfastes de la religion: un baume apaisant à appliquer sur le front des affligés. Mais, en fait, sa fonction primordiale pendant des siècles fut d'être un outil de contrôle et d'intimidation. Le Vatican, par exemple, institua un monopole sur la liste VIP de Saint Pierre - seuls ceux qui obéissaient à chaque commandement des autorités de l'Eglise et leur payaient des sommes énormes pour des pass «vous êtes libérés de l'enfer» pouvaient espérer entrer au paradis, avec leurs enfants. La vie après la mort était un moyen de tyranniser les gens pendant leur vie.

Cet emploi du paradis comme matraque a survécu à la Réforme Protestante. Miller souligne que dans la Nouvelle Angleterre puritaine, le paradis était moins un réconfort qu'un moyen d'imposer la discipline dans cette vie. Il est toujours utilisé de cette façon. Par exemple, les Mormons professent que les femmes qui revendiquent l'égalité avec les hommes doivent abjurer - et si elles ne le font pas, on leur dit qu'elles passeront la vie après la mort séparées de leurs familles pour l'éternité.

Pire encore, la promesse du paradis est utilisée tous les jours comme incitation pour commettre des actes atroces. J'en ai été témoin : j'ai fait des interviews de candidats à l'attentat suicide à Londres, à Gaza et en Syrie, et ils se sont tous lancés dans des divagations sur l'orgie qui les attendait au ciel. De la même façon, j'ai été envoyé incognito - une sorte de purgatoire personnel - sur un tour d'Israël organisé par la Christian Coalition Solidarity. A Mégido, le site décrit dans le livre de la Révélation comme l'aire de lancement de l'Apocalypse, ils se sont vantés que bientôt des centaines de milliers d'Arabes y seraient massacrés pendant que George Bush et ses amis monteraient au paradis en récompense pour avoir mené les Arabes à la mort. Le paradis peut servir de motivation pour bien des atrocités.

Lonely Planet du paradis

En retraçant l'histoire de ces idées, Miller atteste d'une grande compétence, sans être géniale. Mais en plus, elle mélange à son histoire des témoignages sur l'Amérique contemporaine, à base d'interviews de gens croyants au paradis — et ici le livre devient insupportable. Elle se décrit comme une «sceptique professionnelle», mais elle est, en fait, professionnellement crédule. Plutôt que d'essayer de tirer les vers du nez à ses interlocuteurs pour percer leurs fantasmes d'une vie après la mort, elle leur pose des questions comme si elle préparait un guide du paradis pour Lonely Planet, demandant de plus en plus de détails spécifiques. Elle s'arrête juste avant de demander la couleur de la moquette. Mais elle ne pose jamais les questions les plus fondamentales: où sont les preuves? Vos idées, d'où viennent-elles?

Elle donne beaucoup de preuves attestant que l'idée de paradis peut servir de réconfort, ou qu'elle est tout simplement belle - mais cela ne la rend pas vraie pour autant. La différence entre prendre ses désirs pour des réalités et chercher la véracité des faits est quelque chose que la plupart des enfants de 6 ans peuvent comprendre, mais Miller refuse de le faire ici - tout comme, me semble-t-il, la majorité de ceux qui croient au paradis. Oui, j'aimerais bien revoir mes amis et mes relations disparus. J'aimerais aussi la paix dans le monde, un million de dollars sur mon compte courant, et que Matt Damon me demande en mariage. Mais si je prenais mes désirs comme preuve qu'ils vont se réaliser, vous penseriez que je suis complètement cinglée.

Expérience de mort imminente ou absorption de kétamine

«Les questions rationnelles n'aident pas», annonce un de ses interlocuteurs, qui n'est rien moins que professeur à Harvard. Cela semble être la vision de Miller aussi. Elle insiste que croire au paradis est un «acte de foi» - mais dans quel autre domaine de la vie abandonnons-nous tout besoin de preuve? Pourquoi y renoncer sur un sujet aussi critique et fondamental à notre existence? Et si vous consentez un «acte de foi», sans recours à une preuve, pourquoi le faire en direction du paradis chrétien? Pourquoi ne pas vous convaincre que vous allez vivre après la mort à Narnia, ou dans la Terre du Milieu, pour lesquels les preuves font tout autant défaut? Elle ne l'explique pas: ses arguments se dissolvent dans une sorte de bruine New Age euphorique.

Reconnaissons que Miller jette un oeil rapide sur la seule «preuve» proposée par ceux qui croient au paradis: les témoignages de personnes qui ont eu des expériences de mort imminente. Selon le journal médical Lancet, entre 9 et 18% des personnes qui ont vécu de telles expériences rapportent être entrés dans un tunnel, voyant une forte lumière, etc. Dinesh D'Souza, dans son livre grotesque Life After Death, présente ces faits comme une «preuve» du paradis. Mais, en fait, il y a des explications scientiques claires. Quand le cerveau s'arrête, c'est la vision périphérique qui s'arrête en premier, donnant l'impression d'un tunnel. C'est le centre de votre vision qui demeure, donnant l'impression d'une forte lumière.

En effet, concède Miller, «presque toutes les caractéristiques recensées dans une expérience de mort imminente - le sentiment de passer par un tunnel, un sentiment d'être «à l'extérieur de son corps», une grande intensité spirituelle, des hallucinations visuelles, des souvenirs intenses - peuvent être reproduites avec une forte dose de ketamine, un tranquillisant pour chevaux qui est souvent employé comme drogue dans les soirées. Un adolescent défoncé sous «K» est-il en contact avec Dieu et passe t-il un court séjour au paradis? Les croyants devraient-ils se doper avec des calmants pour chevaux le dimanche? Miller n'explorent pas ces implications sceptiques, offrant seulement le point de vue léger d'un homme de science très bizarre qui dit que ces expériences pourraient indiquer une vie après la mort - sans aucune preuve.

Echapper au vide atroce de la mort

De plus, Miller, ne fait qu'une petite référence à un grand trou conceptuel au coeur de la notion de paradis: après un certain temps, ne devient-il pas atrocement ennuyeux? Quand vous vivez dans le désert, une source semble paradisiaque. Mais après avoir joui d'une source pendant mille ans, n'en auriez-vous pas marre? Le paradis est, selon les mots de George Orwell, une tentative de «produire une société parfaite par une continuation infinie d'une chose qui n'avait de valeur que parce qu'elle était temporaire.» Enlevez le contraste, et le paradis devient l'enfer.

Et puis, et puis... bien sûr je comprends pourquoi tellement de personnes veulent croire au paradis, même aujourd'hui. C'est une façon - certes futile - d'essayer d'échapper au vide atroce de la mort. Comme Phillip Larkin l'a dit:

Ne pas être ici, / N'être nulle part,/ Et bientôt; rien de plus terrible, rien de plus vrai.

Oui, il faut bien le reconnaître même si c'est douloureux, c'est aussi une libération que de s'élever au-delà des mythes infantiles de l'espèce humaine. Dans l'épopée de Gilgamesh, écrit à Babylone il y a 4.000 ans, le héros éponyme voyage dans les jardins des dieux pour tenter de découvrir le secret de la vie éternelle. Son guide lui dit le secret - il n'y pas de secret. C'est ainsi. C'est tout ce à quoi on a droit. Cette vie. Ce temps. Une fois. «Appréciez la vie» lui dit la déesse Siduri. «Aimez l'enfant qui vous tient la main, et donnez à votre femme le plaisir de votre étreinte.» C'est le rêve de Lennon, quatre millénaires avant. Au-dessus de nous, seulement du ciel. Gilgamesh revient sur terre et vit plus intensément, véritablement et profondément qu'avant, sachant qu'il n'y a pas «d'après» céleste et pas d'éternité. Après tout ce temps, pouvons-nous enfin suivre l'exemple de Gilgamesh?

Johann Hari

Traduit par Holly Pouquet

Photo: «Heaven's Gate» Flickr by CC h.koppdelaney

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