Égalités / Société

Remplacer «droits de l'homme» par «droits humains» n'est pas un débat anecdotique

Temps de lecture : 4 min

Les femmes n'ont pas été oubliées. Elles ont été sciemment, délibérément et soigneusement exclues.

Olympe de Gouges a rédigé, en 1791, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. | G.Garitan via Wikimedia
Olympe de Gouges a rédigé, en 1791, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. | G.Garitan via Wikimedia

Ce 10 décembre, Journée internationale des droits de l'homme, un collectif a interpellé António Guterres, secrétaire général des Nations unies, pour lui demander de remplacer l'expression «droits de l'homme» par «droits humains». Cela peut sembler anecdotique. Certains vont dire que droits de l'homme, ça veut bien entendu dire droits humains et pourquoi couper le cheveux en quatre et pourquoi pas pousser pépé dans les orties tant qu'on y est.

Pourtant, historiquement, droits de l'homme et droits humains ça ne signifie pas la même chose. Il est important de connaître notre histoire. Quand nos révolutionnaires proclament la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen en 1789, ils ne pensent pas du tout que «droits de l'homme» = «droits de l'homme et de la femme». Oh que non. Il ne s'agit pas non plus d'un simple oubli de leur part. Ils écrivent «hommes» parce qu'ils pensent «hommes».

Si, en 1791, Olympe de Gouges rédige la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, ce n'est pas une simple correction, un ajout anodin. C'est provocateur et particulièrement courageux de sa part. Deux ans plus tard, les clubs réunissant des femmes pour parler politique sont interdits, et Olympe de Gouges est guillotinée.

Les cing premiers articles de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, écrite par Olympe de Gouges, en 1791. | G.Garitan via Wikimedia

Penser que les droits de l'homme et les droits humains sont la même chose, c'est oublier toute notre histoire, une histoire d'oppression des femmes pendant des siècles, et une histoire de luttes des femmes pendant des siècles. Des femmes qui savaient que «homme» était différent de «humanité», à moins d'accepter d'en être exclues.

Les femmes n'ont pas été oubliées par l'histoire, contrairement à ce qu'on nous dit parfois. Elles ont été sciemment, délibérément et soigneusement exclues des sphères de pouvoir. Ainsi, la démocratie athénienne n'oublie pas les femmes en les excluant de la citoyenneté. Elle la leur refuse parce que la pensée d'une hiérarchie des humains et de la supposée supériorité de l'homme est un pilier de cette civilisation.

Les femmes ne sont jamais simplement oubliées. Ou incluses de façon implicite. L'histoire de leur oppression est trop longue et douloureuse pour qu'on leur refuse une expression aussi simple que «droits humains». À moins d'accepter des formulations aussi absurdes que ce jour où, à la radio, dans un reportage sur les femmes victimes de viols en tant de guerre, le journaliste concluait par: «Ces viols sont une nouvelle atteintes aux droits de l'homme.» Ou encore de se demander si le droit à l'avortement doit être reconnu comme un droit de l'homme…

Le moment idéal

Nous ne sommes pas toutes des hommes. Mais nous sommes toutes et tous l'humanité. L'humain, c'est ce qui permet d'insister sur ce qui nous rapproche. Les droits humains, c'est aussi le droit à l'humanité. À l'inverse, conserver l'expression «droits de l'homme», c'est garder l'ancienne formulation de l'exclusion de certaines. Comme l'écrivent les signataires de cette pétition, «la formule française fait passer pour une continuité ce qui a constitué un changement fondamental pour l'humanité: la reconnaissance de l'égalité des sexes, obtenue de haute lutte». Or, faire croire à une continuité, c'est falsifier l'histoire.

Les femmes ont dû lutter pour obtenir ces droits. Non, elles n'étaient pas incluses par sous-entendus. Employer l'expression de droits humains, c'est reconnaître cette histoire de luttes, et la spécificité des luttes des femmes. D'ailleurs, en anglais, la déclaration de 1948 de l'ONU s'appelle The Universal Declaration of Human Rights. Ce qui a été traduit par tous les pays en «Déclaration universelle des droits humains» sauf par la France. (Au Canada, par exemple, on parle de droits de la personne.) Et pourquoi pas en France? Par fierté patriotique.

Nous étions les inventeurs de la Déclaration des droits de l'homme en 1789, hors de question de changer la formule. Pourtant, pour l'anglais «human rights», les femmes avaient déjà dû se battre. Comme l'explique Éliane Viennot: «Ce sont des femmes, au premier rang desquelles Eleanor Roosevelt, qui imposèrent la nouvelle appellation, en arguant du fait que la nouvelle Déclaration incluait les femmes, au contraire de l'ancienne, et que la vieille formule devait donc être abandonnée.»



Le moment serait d'autant plus idéal pour modifier cette formulation qu'en 2021, Paris accueillera le Forum Génération Égalité, rendez-vous international crucial pour les droits des femmes. Ce serait l'occasion pour Guterres de proclamer la nouvelle Déclaration universelle des droits humains sur les lieux où elle a été signée en 1948, au Trocadéro.
Pour signer la pétition, c'est ici.

Et pour finir, le meilleur argument en faveur de ce changement de formulation est peut-être dans le préambule à la Déclaration des droits de la femme d'Olympe de Gouges. (Je souligne en gras.)

«Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d'être constituées en Assemblée nationale. Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.»

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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