Société

La nostalgie amnésique de «la France d'avant» est un séparatisme de la majorité

Temps de lecture : 4 min

C'était mieux avant, vraiment? Mieux pour qui? Et avant quoi?

Un journal d'époque annonce la Caravelle, voiture mythique de Renault des années 1960. | Pixel2013 via Pixabay
Un journal d'époque annonce la Caravelle, voiture mythique de Renault des années 1960. | Pixel2013 via Pixabay

Le réflexe médiatique avait été le même en 2017 avec Johnny Hallyday et en 2019 avec Jacques Chirac. Depuis la mort de Valéry Giscard d'Estaing, le rouleau compresseur nécrologique s'est effacé derrière des vapeurs nostalgiques et l'évocation d'une France vintage, celle des Trente Glorieuses, qui aurait été à la fois plus heureuse, plus simple et plus unie.

Cette vision, réactionnaire d'un point de vue politique, est aussi paradoxale d'un point de vue psychologique (il s'agit d'un passéisme amnésique) et souffre de plusieurs biais d'un point de vue historique. Sous sa désuétude sympathique, elle repose en réalité sur des mécanismes d'exclusion et des impensés similaires au «Make America Great Again» de Donald Trump.

Une version présentable de l'histoire de France

C'est en 1979 que l'expression «Trente Glorieuses» apparaît sous la plume de Jean Fourastié. Pour l'économiste, cette «révolution invisible», de 1946 à 1975, est caractérisée par une forte croissance et par l'augmentation du niveau de vie dans la majorité des pays «développés».

Dans nos imaginaires, où se croisent le joli mois de mai, les atermoiements de Rosalie entre César et David, le copié-collé des yéyés et les voix-verveine de l'ORTF, les Trente Glorieuses font apparaître un pays idyllique, engagé sur le chemin sans retour de la paix et de la modernité. Dans ce pays fictif, rien de mauvais ne saurait arriver. Comme par enchantement, les conflits, les injustices et les structures de domination qui existent hors de ses frontières n'ont pas droit de séjour.

Et l'Indochine française, jusqu'en 1954? Et Madagascar et le Cameroun, français, jusqu'en 1960? Et l'Algérie, française, jusqu'en 1962? Et la Guadeloupe, toujours française aujourd'hui, où une grève ouvrière et les manifestations qui s'ensuivent sont réprimées par un massacre d'État, en 1967? Et la Guyane française, où des milliers de foyers seront expropriés dans les années 1970 pour permettre la construction du site d'Arianespace?

Et l'Hexagone, lui-même, où un 17 octobre 1961 on ratonne et on noie les manifestants descendus dans les rues de Paris pour réclamer l'indépendance? Le préfet de police, un certain Maurice Papon, sera ministre du Budget durant les trois dernières années du septennat de Giscard.

Euro-centrique et ethno-centrée, la nostalgie des Trente Glorieuses ne fixe que la version présentable de l'histoire de France. Exit la violence coloniale et postcoloniale, perpétrée sur quatre continents et sur des territoires alors tous français. Exit la surexploitation des travailleurs «immigrés», dont les histoires personnelles sont occultées, effacées de la version officielle. Exit la simple réalité socio-économique que ces trente années-là furent loin d'être glorieuses pour tout le monde.

Expurgé de ses angles morts et de ses zones périphériques, le roman national devient une chanson de geste à la gloire du Centre, un récit dont les personnages et les destinataires ne sauraient inclure les personnes devenues françaises à la suite du «contact» dont Aimé Césaire parle dans Le Discours sur le colonialisme.

Non seulement cette mythologie française est un recueil de pages manquantes, mais le pays et le peuple que celui-ci célèbre n'existent plus depuis que la France, comme d'autres puissances européennes, s'est jetée à la conquête du monde. Nous sommes ici face à ce que le sociologue
Paul Gilroy appelle «mélancolie postcoloniale»: une pathologie néo-impérialiste, une dysphorie à l'échelle nationale qui consiste pour les anciennes puissances coloniales à façonner une image de soi idéalisée et détachée de leur histoire.

La France des Trente Glorieuses, et a fortiori celle d'aujourd'hui, ne peuvent être autre chose que le produit de cette histoire qui appartient à tout le monde –n'en déplaise aux grincheux et aux déclinologues professionnels des talk-shows, experts en déni pour qui l'immigration se limite à un phénomène postcolonial mettant en péril l'identité française.

Les identités françaises, qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en désole, se sont formées suivant une logique qui rappelle le principe d'échange décrit en 1920 par le légiste Edmond Locard: lorsque deux corps entrent en contact l'un avec l'autre, il y a nécessairement un transfert entre ceux-ci.

La ritournelle du «c'était mieux avant», les jérémiades sur le beau pays d'antan, sur cette France qui n'est plus la France, les falsifications sarkozyennes sur «nos ancêtres les Gaulois» relèvent toutes d'un dérangement culturel et d'un aveuglement historique qui compromettent l'invention d'un avenir commun.

Mesurer l'horreur de l'entreprise coloniale

Nous autres Français, quelles que soient nos origines, portons la trace de l'histoire coloniale. Nous ne pouvons faire vivre la République qu'en acceptant la résonance de cette histoire et l'hybridation qu'elle implique. À l'heure où le gouvernement s'arc-boute sur son projet de loi «confortant les principes républicains», il semble important, au nom de la cohésion nationale, de dépasser le stade de la mémoire sélective: se dissocier d'une partie de notre passé, le taire ou le nier, c'est faire œuvre d'un séparatisme mémoriel à rebours du projet républicain.

Dans la préface que Frantz Fanon lui a demandée pour Les damnés de la terre, Jean-Paul Sartre parle du «strip-tease» de notre humanisme: «Le voici tout nu, pas beau: ce n'était qu'une idéologie menteuse, l'exquise justification du pillage; ses tendresses et sa préciosité cautionnaient nos agressions.»

Faisant écho à l'humanisme «vrai, à la mesure du monde» décrit par Césaire, ces mots nous invitent à mesurer l'horreur de l'entreprise coloniale, à en explorer les contre-récits, à entendre la nécessité morale, politique et économique de la décolonisation et à comprendre l'illégitimité absolue du néocolonialisme, du maintien de la colonialité, sous quelque forme que ce soit.

C'est cela, ce qu'on appelle l'universalisme –non sa version gravée dans le marbre des Lumières, qui n'est qu'un communautarisme de l'ancienneté. Alors que l'antiracisme est souvent accusé de faire table rase dans le cadre d'une cancel culture importée des campus nord-américains (accusation qui n'est que le refus de la majorité de céder son monopole sur la définition de la République), il s'agit en réalité d'apprendre à connaître l'histoire et de l'étudier au-delà des tropismes sans issue du «eux» et du «nous», pour devenir la France ensemble.

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