Politique / Société

Le black bloc, une pratique discréditée au fil des décennies

Temps de lecture : 5 min

Souvent à la une de l'actualité, ce type d'action veut rompre avec les défilés classiques tout en renouant avec les traditions émeutières des sociétés industrielles. 

Dans ce mouvement devenu national en l'espace de quelques années, toutes les catégories sociales sont représentées. | Philippe Lopez / AFP
Dans ce mouvement devenu national en l'espace de quelques années, toutes les catégories sociales sont représentées. | Philippe Lopez / AFP

Initialement, le black bloc a été considéré comme marginal. Les émeutes ont pris de l'importance et été au centre des attentions et des préoccupations politiques dans le débat depuis la loi Travail et Nuit Debout en 2016, puis lors du 1er mai 2018 et plus encore avec les scènes d'émeutes lors du mouvement des «gilets jaunes».

Les dégradations urbaines et les affrontements s'inscrivent dans une longue tradition révolutionnaire de notre société, que l'on retrouve depuis la Révolution française en passant, par exemple, par les manifestations du 1er mai 1919 et 1920 ou les révoltes urbaines dirigées par le PCF dans les années 1920 et 1930, ou encore par les groupes d'extrême gauche dans les années 1970, comme le chantait, entre autres, Dominique Grange. À chaque fois, ces pratiques se retrouvent confrontées aux mêmes disqualifications politiques.

La première est la figure d'ordre et d'autorité, incarnée par Clemenceau et son préfet Lépine au début du XXe siècle.

Elle se poursuit tout au long du XXe siècle, Raymond Marcellin et le préfet Grimaud organisant au début des années 1970, de la même manière, la chasse aux agitateurs. Le ministre de la Justice de Valérie Giscard d'Estaing, Alain Peyrefitte, propose également une réponse sécuritaire, la loi dite «sécurité et liberté». Enfin, depuis 2014, les ministres de l'Intérieur se succèdent pour dénoncer les fauteurs de troubles –rejoints par une partie de la droite. Tous répondent par des propositions sécuritaires et législatives. Comme Donald Trump, ils incarnent la dimension régalienne de l'État: la loi et l'ordre.

Syllogisme du soupçon

Le deuxième type de disqualification politique est de considérer ces fauteurs de trouble comme des agents provocateurs. Cette version connaît des variantes. Le PCF a utilisé l'argument au temps de sa splendeur et après sa période insurrectionnelle des années 1920 et 1930. Elle a été encore utilisée par Jean-Luc Mélenchon lors du 1er mai 2018 et lors des incidents autour des «gilets jaunes». Cette thèse demeure prégnante dans certains cercles de gauche sous une forme atténuée, en expliquant qu'il s'agit d'acteurs faisant le jeu du pouvoir ou de l'extrême droite.

Paradoxe historique, elle a aujourd'hui majoritairement migrée à l'extrême droite et dans la mouvance complotiste. Toute une partie de ce courant politique les dénonce comme étant des agents de l'ordre social voire des alliés objectifs du pouvoir en place. Les troubles générés par le black bloc entraînent une disqualification du mouvement au profit du gouvernement. Ce syllogisme du soupçon se trouve aussi bien chez Michel Onfray que chez une partie des leaders de la droite extrême.

Elle connaît une autre variante, également utilisée par le PCF dans les années 1970, à propos des autonomes. La provocation policière est faite pour déstabiliser et discréditer un mouvement politique et social. En ce qui concerne les mouvements des années 1970, aucune preuve sérieuse n'a jamais été apportée quant à la réalité de cette assertion. Les policiers ayant témoigné ont toujours expliqué qu'ils agissaient dans le cadre d'une infiltration dans le but de connaître le mouvement, et qu'ils avaient participé comme les vrais autonomes aux dégradations, sans en être à l'initiative.

De même aujourd'hui, quelques images fugaces témoignent d'infiltration de policiers présents en civil pour procéder à des interpellations ou à des signalements.

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Enfin, une autre partie de l'extrême droite appelle à l'application de la loi du 10 janvier 1936 sur la dissolution des milices, qualifiées de paramilitaires, comme pour renforcer cette dimension –tout en reprenant parallèlement les arguments énoncés précédemment.

Citons aussi les déclarations de l'ancien militant d'Occident, Christian de Bongain dit Xavier Raufer, qui assurait fin novembre sur la chaîne d'extrême droite TV Libertés que la police est au courant des identités des membres de black bloc et du fait qu'ils appartiennent à des milieux sociaux privilégiés. Son objectif est alternativement de présenter le pouvoir soit incapable de faire régner l'ordre, soit comme générant des désordres qui le renforce.

Les réactions aux dégradations urbaines soulignent des continuités historiques, mais elles produisent aussi un discours rendant impossible la compréhension même de cette pratique et son augmentation croissante.

Imposer un cours non déclaré à une manifestation

Dans la réalité, le black bloc n'est pas une organisation mais une démarche manifestante. Né à Berlin dans les années 1980, d'abord comme groupe anarchiste, le terme est récupéré par la police pour désigner les autonomes berlinois qui refusaient de faire évacuer les squats, pour se transformer à l'aune des années 1990 et connaître depuis son sens actuel. Cette méthode de manifestation est mondiale. Elle a existé pendant un temps à Hong Kong avec les Frontliners, à Santiago lors des manifestations de 2019-2020, à Barcelone lors des manifestations pour l'indépendance ou encore lors des soulèvements fréquents du quartier d'Exárcheia à Athènes.

Pour la partie française, même si ces caractéristiques se retrouvent partout, cette pratique consiste à se regrouper en tête de cortège, de préférence après s'être vêtu de noir, avec la bienveillance des manifestants, pour imposer un cours non déclaré à une manifestation. Dans ce bloc noir, une partie des protestataires peut choisir d'affronter les forces de l'ordre, d'autres de s'en prendre à des symboles du capitalisme –chaînes de restauration rapide, banque, assurance– et de la richesse comme des voitures de luxe. Certains membres du black bloc peuvent tout en étant vêtu de noir ne pas pratiquer la moindre violence.

Toutes les tranches d'âges participent à cette pratique originellement masculine devenue mixte.

C'est un mouvement socialement hétérogène, toutes les catégories sociales –étudiants, ouvriers, employés– sont représentées. Il est devenu national en l'espace de quelques années. Initialement limité à Paris et à la Bretagne, Nantes et Rennes principalement, il est aujourd'hui présent dans la majeure partie des centres urbains: Toulouse, Bordeaux, Lyon, Lille, Rouen, etc…

Toutes les tranches d'âges participent à cette pratique originellement masculine devenue mixte. Les slogans et banderoles empruntent beaucoup aux nouvelles cultures urbaines comme en témoignent, par exemple, des clins d'œil aux groupes de rap comme «La piraterie féministe n'est jamais finie», détournée de Booba ou «On veut la moula [de l'argent] pas la poulaga», empruntée à Niska ou «en bande organisé» à Jul et aux groupes de rap marseillais. Les slogans sont parfois sarcastiques: «Cha-botons l'État policier» comme dans le Sud-Ouest ou poétique comme l'hommage nantais à Jacques Prévert.

Les participants viennent de tout l'éventail des gauches émeutières ou révolutionnaires des autonomes, en passant par des maoïstes, des écologistes radicaux jusqu'aux anarchistes. Pour compliquer le phénomène, toutes ces gauches ne sont pas partisanes de ce type d'action rendant impossible l'assimilation puisqu'il s'agit de choix individuels de manifestants et de groupes affinitaires et non politiques.

La volonté affichée de faire reculer l'État en imposant un nouveau rapport de force, à défaut de provoquer l'insurrection espérée, semble être un échec relatif. Ils réussissent au moins à faire sortir le gouvernement de ses gongs.

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