Monde

L'inéluctable déclin russe

Moisés Naím, mis à jour le 12.04.2010 à 9 h 51

La faiblesse démographique, le taux de mortalité très élevé, la corruption endémique et des infrastructures en lambeaux sont autant de raisons de voir continuer à décliner la puissance russe.

La Russie est le plus vaste pays du monde; son territoire représente 12% de la planète. Pendant que les Russes qui vivent à l'une des extrémités du pays vaquent à leurs activités de l'après-midi, leurs compatriotes à l'autre bout de la Russie sont couchés: pour eux, il est 10 heures de plus.

La Russie est connue pour sa grandeur. Sans parler de sa superficie, les apports de l'Empire russe à l'art et aux sciences, son pouvoir militaire et économique et le poids qu'il a exercé sur la politique internationale sont légendaires. C'est, en somme, l'une des puissances qui ont façonné l'histoire de l'humanité. Pour autant, projeter l'avenir de la Russie en se fondant sur le rôle prépondérant qu'elle a joué par le passé serait une erreur. En tant que puissance mondiale, la Russie est en déclin, et rien n'indique que cette tendance puisse s'inverser. Certes, elle restera un grand pays, qui possède un grand territoire, des armes nucléaires et d'abondantes ressources gazières. Et elle continuera certainement de jouir d'une certaine influence dans le monde. Mais de moins en moins.

De nombreux facteurs contribuent à ce déclin, l'un des principaux étant que la taille de la population russe diminue. D'ici vingt ans, la Russie aura perdu quelque dix millions d'habitants. Actuellement, les Russes sont 142 millions, contre 149 millions en 1991. Le taux de mortalité au sein de la population active est de trois à cinq fois supérieur à celui des pays avec un niveau de développement comparable (la mortalité des femmes est deux fois plus élevée). L'alcool, la drogue, le sida, les accidents du travail et de la route, ainsi qu'un système de santé défaillant, sont autant de fléaux qui favorisent cette «hypermortalité» laquelle, conjuguée à des taux de fécondité très faibles, est à l'origine de la décroissance démographique du pays.

La main d'œuvre disponible se réduit en même temps que la population vieillit. En outre, la composition ethnique de la Russie est en pleine évolution: le taux de fécondité de la population musulmane de Russie est très élevé (la région la plus féconde est la Tchétchénie).

L'aspect démographique a des conséquences militaires. Le plus évident, c'est que d'ici 15 ans, la population assujettie au service militaire aura diminué de moitié. On pourra éventuellement compenser ce phénomène en dotant les militaires d'armes plus modernes. Mais selon la politologue Oksana Antonenko, en 2008, seul 20% de l'armement russe pouvait être considéré comme moderne. Or on sait que l'armée russe se heurte à des obstacles considérables quand il s'agit de réforme visant à renforcer sa capacité opérationnelle.

La modernisation des forces armées implique des investissements massifs. De même, les infrastructures du pays tombent en ruine et méritent d'être remises en état. Oksana Antonenko souligne que 70% des ports et 80% des aéroports russes ont grand besoin de rénovations, et que la durée de vie de l'essentiel de la flotte maritime et aérienne est dépassée. Idem pour les réseaux électrique, routier et ferroviaire, dont la dégradation ne fait qu'accentuer la fragmentation du pays. C'est sur le pétrole et, surtout, sur les plus grandes réserves de gaz du monde que repose l'espoir économique. Aussi, la Russie s'apparente de plus en plus un pays pétrolier traditionnel (qui détient, en plus, des armes nucléaires), mais de moins en moins à une superpuissance.

Pour être une superpuissance, le pétrole, le gaz et les bombes nucléaires sont insuffisants. D'autres considérations entrent en ligne de compte. Depuis 1990, la Russie a reçu cinq prix Nobel. Les Etats-Unis en ont remporté 120. Au classement des meilleures universités du monde réalisé par le Cybermetrics Lab, les facultés russes brillent par leur absence (la mieux classée n'arrive qu'à la 266e place). Sur la base de l'Indice de développement humain des Nations unies, qui prend en compte de multiples indicateurs de la qualité de vie, la quasi-totalité des pays ont progressé ces 20 dernières années. Sauf la Russie, qui a vu son indice chuter.

Dans les classements mondiaux, il y a pourtant des domaines où la Russie excelle. C'est notamment le pays où vivent le plus de milliardaires depuis vingt ans. Selon le magazine Forbes, sur les 400 plus grandes fortunes, 50 vivent actuellement à Moscou (60 à New York et 32 à Londres).

J'ignore pourquoi, mais cela me rappelle une autre liste où la Russie fait très fort: elle figure au 146e rang sur les 180 pays du classement des pays les plus corrompus selon l'organisation Transparency International (le 180e pays étant le plus corrompu de tous). En matière de corruption, la Russie arrive ex-æquo avec le Sierra Leone. Pour cette raison, et pour mille autres, il est très difficile de croire que la Russie pourra de nouveau jouer un rôle de premier plan dans le monde.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

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Photo: Un défilé de soldats russes Alexander Natruskin / Reuters


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