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Transformer le 3919 en marché public ouvert est profondément choquant

Temps de lecture : 3 min

Le principe même de mise en concurrence du centre d'appel pour les femmes victimes de violences, que souhaite le gouvernement, est par nature incompatible avec sa mission.

Une écoutante de la plateforme téléphonique du 3919, numéro d'appel unique destiné aux femmes victimes de violences conjugales, s'entretient avec une personne au téléphone, le 20 mai 2010 à Paris. | Jacques Demarthon / AFP
Une écoutante de la plateforme téléphonique du 3919, numéro d'appel unique destiné aux femmes victimes de violences conjugales, s'entretient avec une personne au téléphone, le 20 mai 2010 à Paris. | Jacques Demarthon / AFP

Comme vous le savez forcément, le numéro d'aide et de conseils pour les femmes victimes de violences, c'est le 3919. La ligne a été créée en 1992, on l'appelait alors «Violences conjugales femmes info». Depuis sa création, ce numéro est géré par le réseau Solidarité Femmes. S'il existe une association qui chapeaute l'ensemble, la Fédération nationale Solidarité Femmes (la FNSF), il est important de comprendre qu'il y a derrière un collectif d'associations. En 2020, il regroupe soixante-treize associations sur tout le territoire, des associations féministes qui œuvrent à protéger les femmes victimes et qui ont en commun une même analyse de la violence.

L'une des demandes de la FNSF était que le 3919 soit disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Pour l'instant, le service ferme à 22h en semaine et à 18h le week-end. Le gouvernement a répondu oui. (Là, on aurait dû se douter que ça ne serait pas si simple.) Et même dès 2021.

Forcément, ça va coûter plus cher. Pour l'instant, le gouvernement finance la FNSF à hauteur de 80%, le reste venant de mécènes et de collectivités territoriales. Et donc le gouvernement a dit: pas de problème pour l'argent, on va tout financer à 100%. Là, on a vraiment commencé à se dire qu'il y avait anguille sous roche.

Mais, a ajouté le gouvernement, puisqu'on paye tout désormais, il s'agit d'un marché public et il faut donc faire un appel à la concurrence. Un appel à la concurrence pour gérer le 3919. Qui a été créé par la FNSF.

L'argument d'Élisabeth Moreno, c'est d'affirmer qu'elle n'y peut rien, que dans ces conditions, elle est obligée d'ouvrir à la concurrence. Sauf que ce n'est pas le cas maintenant et qu'il suffisait que le gouvernement augmente sa subvention à l'association pour ouvrir le centre d'appel plus longtemps.

Mais le gouvernement, par cette pas-du-tout subtile manœuvre, préfère récupérer le 3919 et décider qui s'en occupera. Pourquoi ça ne nous plaît pas à nous, indécrottables petites gauchiasses féminazies?

Le féminisme ne mise jamais sur la compétition

Cette mise en concurrence présente plusieurs risques. D'abord, même si la FNSF obtient le premier marché, rien n'indique que ce sera le cas à l'avenir. Or le principe de la mise en concurrence, c'est quand même souvent une histoire d'économie. Comment on juge la qualité d'un dossier? Qu'est-ce qui nous dit que dans quelques années le choix ne se fera pas sur un critère purement budgétaire? Par exemple, en faveur d'une entreprise qui affirmerait qu'elle peut assurer le fonctionnement du 3919 pour deux fois moins cher? Or pour faire moins cher, il faut rentabiliser les appels, donc les chronométrer et limiter leur durée.

Actuellement, le temps moyen d'un appel au 3919 est de vingt minutes. Mais il peut aussi bien durer une heure. En outre, les répondantes sont en lien avec les associations de terrain vers lesquelles elles dirigent les appelantes. C'est un véritable travail d'équipe qui se fait. Ce n'est pas un simple centre d'appel. C'est un maillon de toute une chaîne construite par les associations féministes.

L'autre moyen évident de faire des économies pour une entreprise qui prendrait en charge le 3919, ce serait de rogner sur la formation des répondantes. Là aussi, c'est le maillage qu'on détruit. Et puis, parler aux femmes victimes de violences, ça ne s'improvise pas. Ça s'apprend. Et ça prend du temps.

Ensuite, celles qui travaillent au 3919 sont aussi militantes. Elles ne font pas simplement un job dans une entreprise. Elles se battent pour un idéal, et ça, ça change tout. C'est en partie problématique que les gouvernements s'en soient tellement désintéressés que ce sont les associations qui se sont organisées pour tout mettre en place. Aucun gouvernement n'a créé le 3919. Ce sont les militantes qui l'ont fait. Le transformer en marché public ouvert à n'importe quel opérateur est profondément choquant.

Enfin, le principe même de mise en concurrence est par nature incompatible avec la mission du 3919. Ces associations sont féministes, leur savoir-faire vient de la culture féministe des années 1970, rien ne leur est plus étranger que le concept même de concurrence. Vouloir mettre des associations féministes en concurrence, c'est déjà vouloir les tuer, c'est empoisonner leurs esprits. Le féminisme ne mise jamais sur la compétition. L'idée est toujours de travailler ensemble. Ils nous mettent dans un état d'esprit incompatible avec le fond de la lutte. Le principe même de la mise en concurrence entre en conflit frontal avec les idées féministes.

Rester vigilantes et ne rien céder

On ne veut pas de mise en concurrence, de marché public et tout ça. Les violences contre les femmes ce n'est pas un chantier du BTP. On demande simplement une subvention complémentaire à Solidarité Femmes afin d'élargir les horaires du 3919.

Une pétition a été lancée qui rappelle que «la lutte contre la violence et la protection des femmes est une cause d'intérêt général et non une activité marchande à laquelle on peut appliquer les lois du marché».

On sait que la lumière portée actuellement sur la cause des femmes va attirer des appétits. Certains vont y voir une belle opportunité économique ou marketing.

Nous devons rester vigilantes et ne rien céder.

Comment croire qu'en ouvrant à la concurrence, le service rendu sera meilleur? Parfois, j'ai l'impression que ces gens n'ont jamais vu un film de Ken Loach.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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