Parents & enfants / Société

Le port du masque a modifié le rapport profs-élèves

Temps de lecture : 8 min

Voix qui fatigue, gêne, perte de chaleur humaine... Les profs font le bilan d'une fin 2020 placée sous le signe du masque.

La rentrée des classes à Vincennes, le 1er septembre 2020. | Martin Bureau / AFP
La rentrée des classes à Vincennes, le 1er septembre 2020. | Martin Bureau / AFP

Mieux vaut tard que jamais? Le 29 octobre, après quasiment deux mois de cours, la MGEN a publié un guide intitulé «Port du masque et pratique vocale professionnelle», rapidement relayé par l'ensemble des chefs d'établissement de l'élémentaire et du secondaire. Si le document semble arriver un peu tard (les profs ne l'ont heureusement pas attendu pour questionner leurs pratiques), il offre néanmoins des pistes intéressantes. Deux orthophonistes (Corinne Loie et Angélique Remacle) et une experte en sciences du langage (Nathalie Henrich Bernardoni) y confirment ce que beaucoup ont expérimenté en classe: oui, le port du masque change énormément de choses.

C'est évidemment sur les échanges verbaux qu'il a le plus d'impact. Comme cela était prévu, les professeurs de langues vivantes semblent les plus directement touchés. «Je me sens à la fois moins audible et moins précise, explique Ludivine*, qui enseigne l'anglais en Charente-Maritime. Montrer comment positionner la langue, grossir le trait au moment de prononcer certains phonèmes, ça fait partie des indispensables de notre métier. Là, on ne peut plus.»

Pour l'orthophoniste Catherine Vaillandet, le port du masque engendre certaines difficultés auxquelles nous ne nous attendions peut-être pas. «Nous lisons tous sur les lèvres de nos interlocuteurs, ça participe à la compréhension du message émis. Cela ne concerne pas que les malentendants! Le port du masque nous enlève des informations précieuses. De facto, les malentendants, même appareillés, ont encore plus de difficultés.»

Les élèves sourds ou malentendants ont souvent été laissés totalement de côté par l'Éducation nationale. Dans le lycée où j'exerce, ce n'est qu'après deux mois et demi de demandes répétées que les parents d'une élève malentendante ont enfin pu voir leurs appels à l'aide aboutir: l'équipe enseignante de la classe de cette élève de seconde a fini par être fournie en masques transparents. À se taper la tête contre les murs.

«Dès les premiers week-ends, j'ai senti que ma voix était en train de se fragiliser.»
Sandrine, prof de SVT

Professeur d'espagnol, Ivan travaille dans le même collège que Ludivine, dont il partage les difficultés. Il relate les embûches rencontrées: «La liste est longue. Je crois que je ne sais toujours pas comment gérer au mieux ma respiration. Je suis régulièrement essoufflé, ce qui empêche de mettre le rythme que j'ai l'habitude d'insuffler à mes séances. Le point positif, c'est qu'il ne m'a jamais semblé aussi nécessaire d'arrêter la clope.»

«Nous pouvons parfois avoir des croyances limitantes, intervient Catherine Vaillandet, comme par exemple que le masque entraverait la fonction respiratoire. Aucune étude scientifique ne montre de modification significative de la saturation en oxygène. Mais on peut tout à fait ressentir une gêne, et ainsi modifier inconsciemment son mode respiratoire et sa technique vocale habituelle.»

Une enseignante masquée dans une classe à Rennes. | Damien Meyer / AFP

L'oral, c'est du sport

Qu'on me permette de confirmer à titre personnel: préparant actuellement l'agrégation interne de mathématiques, j'ai passé des oraux blancs particulièrement compliqués... et pas uniquement à cause des sujets abordés. Sans masque, certaines épreuves ressemblent à des courses de demi-fond; avec, elles deviennent encore plus éprouvantes, nous faisant passer tout près de l'asphyxie.

Le souffle est court, la bouche est sèche, le masque s'humidifie. L'ensemble de ces sensations empêche de se concentrer pleinement sur sa prestation. À se demander s'il ne faudrait pas aussi intégrer des exercices de respiration à son programme de révisions. Au moment des vrais oraux d'admission (pour celles et ceux qui les passeront), cela pourrait faire la différence. Il y aura les personnes qui termineront en apnée... et les autres, qui auront mieux maîtrisé leur débit et leur façon de respirer.

Il faut dire que le masque modifie aussi la façon de placer sa voix. «J'ai eu naturellement tendance à essayer de parler plus fort pour être certaine de pouvoir être entendue par tout le monde, explique Sandrine, prof de SVT. Résultat: dès les premiers week-ends, j'ai senti que ma voix était en train de se fragiliser, et je me suis sentie tellement épuisée que j'ai même eu peur que ce soit dû au Covid.»

Ce sentiment de fatigue intense est évidemment lié au caractère harassant du job, ainsi qu'à la charge supplémentaire que représente le fait de devoir respecter (et faire respecter) les règles sanitaires. Mais que des profs comme Sandrine passent leur semaine à forcer leur voix pour se faire entendre à travers le masque n'arrange évidemment rien.

«Pour être entendu, analyse Catherine Vaillandet, l'enseignant doit habituellement projeter sa voix, comme un acteur de théâtre. Or la présence du masque peut entraver la projection de la voix vers l'auditoire. La tendance habituellement observée est une augmentation, consciente ou non, de l'intensité vocale.» Ainsi qu'une modification de la posture: «Cela entraîne fréquemment la mise en hyperextension de la tête et du cou. Le fait de lever davantage la tête peut provoquer un accolement trop intense des cordes vocales, un enrouement voire un trouble de la voix persistant et/ou des nodules.»

Recommandations

Pour améliorer sa technique vocale, Catherine Vaillandet offre quelques pistes importantes. C'est d'abord une question de posture: «Elle doit être droite et souple, avec l'utilisation des muscles abdominaux pour projeter la voix sans effort, les pieds bien ancrés dans le sol.»

«J'ai l'impression de ne pas avoir fait la connaissance de mes élèves, et réciproquement.»
Alexandre, prof d'anglais

Parmi les attitudes à proscrire: le fait de s'appuyer sur un support ou de lever le menton vers l'auditoire. En revanche, se rapprocher autant que possible des personnes à atteindre, sans briser les règles de distanciation, est recommandé.

Bien que les masques opaques empêchent les élèves de lire sur les lèvres, l'orthophoniste recommande néanmoins de continuer à faire preuve d'expressivité: «Il faut exagérer les mouvements articulatoires, ce qui, même avec un masque, permettra une meilleure intelligibilité de la parole. Il faut aussi renforcer la gestualité, et aussi les mimiques qui vont maintenir le corps en mouvement et en souplesse et accompagneront les mots.»

Dans une classes de Strasbourg le 1er septembre 2020. | Frederick Florin / AFP

Un prof qui s'exprimerait sans lever le sourcil ni bouger les mains risquerait en effet de perdre rapidement l'attention de sa jeune assistance. Cette remarque vaut d'ailleurs pour tous les types d'interventions, auprès tous genres de publics. Il est très difficile de rester pleinement concentré face à une intervention sans chaleur humaine ni interactivité, comme si l'on était juste en train d'écouter un texte préenregistré.

Si la voix fatigue régulièrement et que le résultat est un forçage vocal de tous les instants, Catherine Vaillandet conseille d'envisager une solution médicale. «Une consultation ORL est nécessaire: celle-ci permettra de déterminer s'il y a une indication de rééducation orthophonique. Les ORL ne font pas de rééducation. Sauf certains phoniatres», ces médecins ORL spécialisés dans l'étude du larynx et des cordes vocales, et qui traitent les troubles de la voix, de la parole et de la déglutition. «Il y en a de moins en moins», avertit la spécialiste.

Défaite de l'humanité

«En plus de trois mois, j'ai l'impression de ne pas avoir fait la connaissance de mes élèves, et réciproquement, explique Alexandre, professeur d'anglais dans les Deux-Sèvres. Certes, je connais leurs noms, même si le fait de n'entrevoir que la moitié de leurs visages a rendu la mémorisation plus difficile. Mais j'ai l'impression que toutes ces semaines de cours ne m'ont pas permis de tisser des liens de confiance avec eux. Tout cela manque tellement de chaleur humaine...»

Pour autant, Alexandre reste fataliste. «On ne peut pas y faire grand-chose, et on sait que c'est pour le bien de tous, mais je dois reconnaître que cette année est très frustrante.»

«Chez moi, ça a créé un profond sentiment de solitude.»
Alexandre, prof d'anglais

«On a l'impression d'être des machines, poursuit l'enseignant. Or, un prof, ce n'est pas juste quelqu'un qui vient balancer son cours et qui rentre chez lui. En tout cas, ce n'est pas comme ça que je fonctionne. J'aime personnaliser le travail, tenter de comprendre réellement qui sont les élèves, qu'on puisse débattre autour de sujets de société ou discuter de leurs problèmes personnels après les séances. Rire ensemble, ça peut être important, aussi.»

Cette année, pour la première fois en vingt-deux ans d'enseignement, il ne s'est rien passé de tel pour Alexandre. «La distanciation physique crée une sorte de rempart entre les élèves et nous. On évolue dans un climat de peur et d'abattement, il y a nous d'un côté et eux de l'autre. Il ne faut pas s'approcher, nos gestes doivent plus que jamais être contrôlés... Ça rend les relations très impersonnelles. Chez moi, ça a créé un profond sentiment de solitude. Les journées sont longues et la morosité gagne peu à peu. J'espère tenir jusqu'aux vacances.»

Élément perturbateur

Les soucis liés au masque rencontrés par les enseignants sont nombreux. «Si j'étais la seule à en porter, je pense que ça irait encore, décrit Nadia, prof de lettres-histoire-géographie en lycée professionnel. Mais entre la gestion du bon port du masque par tous les élèves et le fait que certains d'entre eux en profitent pour perturber la classe sans se faire prendre, il y a vraiment des séances très pénibles.»

À moins d'enseigner dans un havre de paix (il y en a), chaque prof a déjà été confronté à ce genre d'élèves qui se met à pousser un cri ou à lancer une insulte lorsqu'il a le dos tourné. «J'ai vécu ça à plusieurs reprises cette année, confie Nadia, y compris lorsque j'étais face aux élèves. Certains courageux profitent d'être cachés derrière leur masque pour déguiser leur voix et émettre un bruit ou un mot provocant. Ils sont parfois si doués que c'est dur de les repérer. Très déstabilisant.»

Nadia tient à préciser que les élèves qui perturbent les cours ne sont pas l'apanage des lycées professionnels: «Je souhaite que ce soit dit, car nos lycées pro sont suffisamment méprisés comme ça. En collège ou en lycée général, ce genre d'incident se produit régulièrement aussi.» Nombreux sont les témoignages qui font effectivement référence à ce type de comportements, quel que soit l'âge des élèves et le type d'établissement.

L'enseignement d'après

Lorsque le Covid-19 sera enfin éradiqué et que les établissements scolaires pourront reprendre un fonctionnement normal, il n'est pas dit que toutes les habitudes prises durant cette crise sanitaire sans précédent soient mises à la corbeille illico.

«J'ai appris à dépenser moins d'énergie, explique Adèle, prof de maths en lycée. Avant, pendant les séances d'exercices, je passais dans les rangs en répétant en boucle mes recommandations et mes astuces. Par la force des choses, j'ai arrêté de zigzaguer dans la classe, et j'ai aussi tâché de préserver ma voix.»

«On a parfois tendance à parler fort et à dire le plus de choses le plus vite possible. Le masque m'a contrainte à faire autrement.»
Nadia, prof de lettres-histoire-géographie

Cela n'a pas eu que des effets négatifs. «Les élèves m'ont dit “Madame, on n'a jamais osé vous le dire, mais avant, vous parliez trop!” Ils ont apprécié de pouvoir bosser leurs exercices dans le calme, sans une prof rabat-joie qui leur martèle les mêmes conseils en boucle et les empêche de se concentrer...»

Nadia, elle, pense que la façon dont elle a appris peu à peu à placer sa voix à cause du masque va faire d'elle une meilleure oratrice, même quand il ne sera plus obligatoire. «On a parfois tendance à parler fort pour couvrir les bruits ou bavardages de certains élèves, et à dire le plus de choses le plus vite possible. Le masque m'a contrainte à faire autrement.»

Elle s'est d'abord efforcée de parler plus doucement: «Ça ménage ma voix, et c'est aussi une façon de pousser la plupart des élèves à être extrêmement calmes de façon à pouvoir m'entendre. J'essaie aussi de parler moins vite. Ça n'aide pas seulement de mieux respirer, mais ça permet aussi de ne pas donner aux élèves l'impression qu'ils vont se noyer sous les choses à retenir.»

Les profs n'auront heureusement pas attendu le guide de la MGEN pour réinventer leurs pratiques et en apprendre beaucoup sur leur propre façon de faire cours.

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