Culture

Malcolm McLaren, «faire du cash avec le chaos»

Jody Rosen, mis à jour le 11.04.2010 à 13 h 09

En mémoire d'un camelot magnifique.

«Que faites-vous concrètement dans la vie?» demandait un journaliste de la télévision australienne à Malcolm McLaren, en 2008. McLaren, mort jeudi à l'âge de 64 ans, laisse le souvenir d'un Guy Debord du rock'n'roll -  un ancien des Beaux-Arts ayant transformé les principes de l'Internationale situationniste en spectacle pop, provocateur et rentable. McLaren a construit sa carrière comme l'accomplissement d'un des plus célèbres adages debordiens: «Ne travaillez jamais». Que faisait McLaren dans la vie? «C'est une très bonne question» avait-il répondu devant les téléspectateurs australiens. «J'ai toujours eu beaucoup de mal à y répondre».

Bien sûr, son C.V. dément la rhétorique. McLaren a travaillé dur, continuellement, et différemment. Son C.V. comprend non seulement son numéro le plus célèbre - manager des Sex Pistols -, mais aussi une carrière musicale solo, de la réalisation et de la production de films, de la peinture, de la «peinture sonore», une apparition dans l'émission de télé-réalité britannique Big Brother: Celebrity Hijack, et une campagne avortée pour la municipalité de Londres avec une tribune centrée autour de la proposition de servir de l'alcool dans les bibliothèques.

C'était un visionnaire, un dénicheur de tendances. En tant qu'auteur-compositeur, il a sorti d'innovants disques de rap et s'est frotté à la musique africaine. Deux décennies avant la naissance de Napster, McLaren co-écrivait le titre C30, C60, C90, Go! des Bow Wow Wow, un proto-manifeste en faveur du partage de fichiers. (C30, C60, C90, go/ Off the radio I get a constant flow/ Hit it, pause it, record it and play/ Turn it, rewind, and rub it away, [C30, C60, C90, go/ Sans la radio, j'ai toujours le flow/ Capte, arrête, enregistre et joue / Tourne, rembobine et efface].) Jack Shafer, mon collègue à Slate, m'a envoyé un message Twitter au moment de sa mort: «[McLaren] était le Colonel Parker, Sam Phillips, Jon Landau, Lester Bangs, Andy Warhol, Phil Spector, et Jacques Derrida, tous réunis dans un seul petit homme-écureuil». J'ajouterais P.T. Barnum et Eric Idle à la liste, et remplacerais peut-être l'écureuil par un lémurien. Mais vous voyez le topo. Non seulement McLaren travaillait pour vivre. Mais il fit au moins douze carrières différentes en six décennies.

SEX

Un épisode crucial remonte à 1975, quand McLaren rénova sa boutique londonienne de Kings Road, ouverte quatre ans plus tôt avec sa petite amie Vivienne Westwood. Il rebaptise le magasin SEX - le nom se fait voir sur la devanture en lettres roses massives en mousse de caoutchouc - et garnit ses étagères de matériel de bondage en cuir et de T-Shirt à l'effigie de Peter Cook, le «violeur de Cambridge». SEX fut à l'origine de la haute-couture punk et était le point de ralliement de la scène musicale punk britannique, alors en plein essor. Sid Vicious et Chrissie Hynde faisaient partie des employés de la boutique. A l'été 1975, Johnny Rotten auditionnait pour les Sex Pistols dans le magasin, interprétant I'm Eighteen d'Alice Cooper, tandis que le reste du groupe le regardait, bouche bée.

SEX était l'œuvre d'un sensationnaliste, un homme possédant un don pour faire se soulever les sourcils et s'hérisser la chair de poule. Et c'était aussi pour McLaren un retour aux origines. Il avait grandi à Stoke Newington, dans le nord de Londres, élevé par sa grand-mère, Rose Isaacs, fille de diamantaires juifs. Son père, Pete McLaren, avait abandonné sa famille alors que Malcolm avait deux ans; sa mère, Emmy Isaacs, et son beau-père Martin Levi, possédaient un petit commerce de confection. McLaren était, en d'autres termes, issu de la classe commerçante juive. Chez SEX, il pouvait suspendre des T-shirts «Anarchy» et des tops en cuir zippé, mais il restait toujours dans le shmatte business[1].

C'était d'abord un commerçant. «Faire du cash avec le chaos» était son adage favori; dans cette équation, les romantiques punk insistaient sur le terme de chaos, mais McLaren était très clair sur le fait que le second était un moyen d'atteindre le premier. Est-ce une coïncidence si l'essor de McLaren correspond à celui de Margaret Thatcher? Les deux étaient des petits bourgeois ayant la foi dans l'individualisme radical et de fervents destructeurs des institutions anciennes - l'État-Providence britannique, dans le cas de Thatcher, le respect et les convenances des classes moyennes, dans celui de McLaren. «La société n'existe pas», disait Thatcher. «Tout est affaire de destruction, et du potentiel créatif qui s'y cache», disait McLaren.

Transformer le punk en pop

Qu'est-ce qu'ont concrètement détruit McLaren et les Sex Pistols? À part la sensation de bien-être de l'Angleterre moyenne, pas grand chose. Mais c'était déjà beaucoup. Aux États-Unis, le punk était un mouvement arty revivaliste, une fuite de l'emphase du rock en stade, et un retour vers la simplicité implacable du premier rock'n'roll. C'était une grande nouvelle pour l'underground, mais n'avait qu'un impact relatif partout ailleurs. L'innovation de McLaren fut d'écrire le punk en gros - telles les lettres aussi larges, tape-à-l'oeil et rose fluo de l'enseigne de SEX - et de transformer un «art», en pop.

Il conduisit le punk comme une attaque en règle des valeurs et des institutions britanniques - la Reine, la BBC, les vacances à la mer - en exploitant le fossé des générations, débusquant les angoisses de la classe moyenne, et faisant ses choux gras de l'avidité des tabloïds pour les scandales et le sensationnel. Beaucoup d'Anglais connaissent les chansons des Sex Pistoles; presque tous connaissent les membres du groupe comme les stars d'une série de coups de pub. McLaren mit en scène la signature du contrat d'enregistrement des Pistols devant Buckingham Palace. Pour le jubilé d'argent de la Reine Elisabeth, il fit monter le groupe sur un bateau voguant sur la Tamise jusque sous les portes du Parlement, où ils entonnèrent une version rocailleuse de God Save the Queen. C'était un numéro de cirque, mais avec une théorie sous le chapiteau. «C'était merveilleux de pouvoir vendre quelque-chose d'affreux», se rappelait Mclaren. «C'était une idée brillante où nous rendions la laideur sublime».

Lors de cette interview australienne, McLaren avait répété l'une de ses histoires favorites: «Ma grand-mère m'a dit très tôt de me méfier de toute personne avec un air autoritaire. ... Elle disait 'c'est bien d'être mauvais'.» Et le récit initiateur de devenir vraiment délicieux: une petite grand-mère juive comme l'instigatrice du punk rock. Est-ce vrai? Ou est-ce encore une énième fanfaronnade de McLaren, une autre prodigieuse arnaque faite par un homme déterminé à tout prix à rendre les choses impérissables? En passant en revue les 64 années de Malcolm McLaren, une autre maxime situationniste vient à l'esprit: «l'ennui est contre-révolutionnaire». La révolte de McLaren lui durera toute sa vie, et il fit bien en sorte que la révolution soit télévisée.

Jody Rosen

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Malcolm McLaren en 2006, REUTERS/Vincent Kessler


[1] Terme d'origine yiddish : commerce de la fringue, de la nippe, etc. NdT

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